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…à une édition maladroite

Dans un article précédent consacré à Identité et transcendance, nous avions vu que la Préface rédigée par M. Ndzomo-Molé pouvait apparaître comme « maladroite » selon le mot de M. Nsame Mbongo. Nous verrons à présent que celle maladresse de la Préface s’insère dans une maladresse générale concernant l’édition même dudit ouvrage. Cette dernière maladresse se décline en deux axes. D’abord l’idée de publier dans une maison d’édition « étrangère », le magnum opus d’un auteur local. Voici par exemple ce que dit M. Njoh-Mouelle concernant sa propre situation : « D’une manière générale, j’ai réservé aux éditions CLE basées sur le sol camerounais la première priorité en matière de publication… »[1]Nous pensons que Marcien Towa ait été dans la même disposition d’esprit concernant la publication de ses livres. Il aurait donc été plus conforme à l’itinéraire intellectuel de l’auteur que de publier en terre africaine dans une maison de publication africaine et spécialement les Éditions CLÉ. En effet, publier Identité et transcendance aux Éditions CLÉ aurait permis de maintenir « l’unité » de la pensée de Marcien Towa en réunissant dans la même « maison » les trois livres majeurs publiés de son vivant. Au lieu de cela, les mentions éditoriales « Paris, L’Harmattan » – malgré la timide mention « Harmattan, Cameroun » sur la première de couverture – créent une « fissure » dans la ligne intellectuelle du philosophe d’Endama. Voilà encore un problème qu’aurait pu clarifier la Préface. Pourquoi n’avoir pas publié dans la maison d’édition « traditionnelle » du Maître – qui est d’ailleurs une maison d’édition de référence en Afrique – ? Pourquoi ne même pas publier aux Presses Universitaires de Yaoundé pour maintenir Marcien Towa sur sa terre ? De plus, Identité et transcendance est publié dans la collection « Problématiques africaines », ce qui est assez problématique à notre avis, d’autant plus que M. Ndzomo-Molé écrit que ce texte se préoccupe « de la question du développement de l’Afrique noire »[2]. Cette « catégorisation » nous apparaît comme une méprise vis-à-vis du contenu de l’œuvre de Marcien Towa. En effet, penser qu’Identité et transcendance – de même que l’Essai et L’idée d’ailleurs – se cantonne dans une « problématique africaine » est assez réducteur. Cette lecture n’atteint pas à notre avis le contenu conceptuel, c’est-à-dire universel de la pensée de Marcien Towa. Nous ne sommes pas convaincu que Marcien Towa ait eu comme horizon de sa pensée l’homme Africain. Il serait plus logique de croire – en se référant à son analyse des questions qu’il aborde – que son horizon est l’homme universel tel qu’il se donne à voir en Afrique. L’Africain n’est donc pas un « homme à part », mais une hypostase de l’universel. Et quand Marcien Towa parle de l’homme Africain écrasé, il parle de l’homme qui doit atteindre l’humanité. Marcien Towa dans ses textes n’a jamais fait que parler de l’homme et jamais de ce qu’on appelle l’ « Africain ». Dans cette optique, Marcien Towa n’est pas un « africaniste » quoi que nous en dise M. Nsame Mbongo. D’ailleurs, refusant expressément de croire que l’Africain est une espèce d’homme particulière et donc que la philosophie africaine serait une espèce particulière de philosophie, Marcien Towa livrait en 1979 la réflexion qui suit dont la pertinence excuse la longueur :

 « La démarche philosophique se caractérise, disons-nous, par une liaison intime entre le souci de connaître rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain. Les hommes agissent en vue de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. Or la réalité varie avec les milieux et propose donc à l’homme des problèmes différents selon les milieux. Les besoins et les aspirations varient donc en conséquence (…) Les différences et les oppositions qui affectent la réalité et les intérêts entraînent des différences et des oppositions correspondantes dans leur expression théorique et aboutissent à des philosophies différentes et mêmes opposées. Cependant, quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes. »[3]

Autrement dit, la philosophie est universellement particulière. Universelle parce qu’elle doit répondre au critère suprême du débat sur l’absolu, et particulière parce que l’absolu lui-même est particulier, c’est-à-dire soumis à la contingence des milieux. De même, l’Africain n’est lui-même qu’une expression particulière de l’homme universel. La philosophie de Towa ne se situe donc pas dans une « problématique africaine », mais dans une problématique universelle. Il s’agit pour l’auteur de faire coïncider deux trajectoires que Hegel a opposées. Si on peut dire d’une certaine manière que l’Essai et L’idée ont des sujets « africains » et répondent donc à une « problématique africaine », c’est-à-dire se positionnent en rapport avec le « devenir éthique et politique de l’Afrique dans [le] monde… »[4], la problématique d’Identité et transcendance est davantage universelle, car le problème conceptuel que pose Towa à partir de la réalité africaine est celui de savoir comment atteindre l’humanité. La réponse de l’auteur est sans appel : pour atteindre l’humanité, il ne faut pas cultiver la différence – l’identité –, mais la transcendance, c’est-à-dire la « révolution de l’identité » dans le but d’atteindre « L’identité humaine générique »[5] : la créativité corollaire de la liberté. La démarche du philosophe d’Endama est tout à fait philosophique : elle vise l’universel à partir du particulier. Dans La République par exemple, Platon pose une question universelle à partir d’une réalité socio-politique particulière : Athènes. D’ailleurs, où devait-t-il trouver le problème philosophique qu’il se propose de résoudre si ce n’est dans le « milieu » qui lui est familier ? Mais une fois trouvé le problème, Platon pose une question qui interpelle tous les milieux humains : quelle est la caractéristique que doit avoir tout gouvernement qui permettrait l’harmonie entre les hommes ? Et Platon de répondre : la justice. Le reste de l’argumentaire consiste essentiellement à clarifier le concept de justice. À coté de ce double choix discutable – celui de la maison d’édition et celui de la collection qui accueille le livre – qui se présente comme le premier axe de la maladresse éditoriale accompagnant Identité et transcendance, signalons le problème de la pagination et la présentation assez bizarre de la Table des matières.

La pagination d’Identité et transcendance intègre les pages de la Préface de M. Ndzomo-Molé, ce qui est une gaucherie. Il aurait été souhaitable que la pagination diffère de la Préface au texte de Towa lui-même. L’éditeur aurait pu par exemple affecter des chiffres romains à la Préface de M. Ndzomo-Molé et utiliser les chiffres arables pour le texte de Towa. Au lieu de 348 pages, Identité et transcendance aurait donc 328 pages. La Table des matières semble n’avoir pas fait l’objet d’une grande attention de la part de l’éditeur. L’enchainement des titres est beaucoup trop étroit et on ne comprend pas bien pourquoi la police d’écriture de la Table est affectée de gras. Il aurait aussi été possible d’affecter un Index au texte, tout comme l’éditeur aurait pu insérer des notes de bas de pages éditoriales pour éclaircir tel ou tel point de vue ou replacer telle ou telle affirmation dans le contexte de l’époque ou encore retracer l’histoire des idées du Maître en faisant les parallèles avec les autres publications.

[1] Njoh-Mouelle É., « La philosophie d’abord… » in Malolo Dissakè E. (dir.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ébénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, p. 27. Nous soulignons.

[2]Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 19.

[3] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine (1979), Yaoundé, CLE, 1998, p. 13.

[4] Ces avec ces mots que M. Lucien Ayissi présente la collection qu’il dirige aux Éditions L’Harmattan.

[5] Concept clef des chapitres VI et VII d’Identité et transcendance, op. cit., pp. 209-290.

Towa est mort ! Vive Towa !

83 ans, 5 mois et 27 jours seront donc passés entre le 05 janvier 1931 et le 02 juillet 2014. Pendant cet intervalle aura vécu un des plus grands philosophes de notre temps : Marcien Towa. En effet, il y a que les pédants et les naïfs Cerbères d’une pensée vieillie pour penser encore faire de la philosophie comme si cet homme n’avait pas existé. Au Cameroun, il est un des quatre dinosaures recensés par M. Émile Kenmogne dans Philosophes du Cameroun (PUY, 2006). De ces quatre dinosaures il n’en reste plus que deux : MM. Eboussi Boulaga et Njoh-Mouelle ; les deux autres, MM. Hebga et Towa, nous ayant désormais quittés.

Que doit-on retenir de la vie de ce dernier ? Nous laissons le soin à d’autres de dresser un bilan plus « prestigieux » et plus « ambitieux » que le notre. Modestement, nous retenons de ce géant une qualité qui nous paraît essentielle : le courage. En effet, le courage – qui peut souvent apparaître comme témérité et comme culot – nous semble être le meilleur qualificatif qui pourrait résumer la vie du philosophe d’Endama. C’est justement du courage qu’il exprimait déjà, lui, le tout jeune Docteur de Nanterre, en 1971, dans un polémique essai contre l’une des figures marquantes – à l’époque – de ce qu’ « on » a appelé la « pensée africaine ». Du même courage, il en donna la preuve la même année en s’en prenant violemment à ce qu’ « on » a encore appelé la « philosophie africaine », traçant par là même une compréhension riche, profonde et féconde de ce qu’est et de ce que doit être la philosophie dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle dont le potentiel théorique – c’est-à-dire conceptuel – n’a jusqu’ici jamais été apprécié à sa juste valeur. Ce livre mérite selon nous, d’être érigé en « classique » de la philosophie contemporaine. Les intuitions que l’auteur y déploie sont dignes de la même fulgurance que celles du Discours de la méthode ou de La dialectique de la Raison. Il aura fallu une grande dose de courage pour penser « à contre-courant » de la donne et estimer qu’au lieu de « sacraliser » notre passé, nous devrions le soumettre « à la redoutable épreuve de critique et de tri » : sacrilège suprême de la part d’un Africain. Mais ce qui apparaît comme folie pour l’esprit naïf est d’une profondeur infiniment féconde pour l’esprit dialectique qui sait pénétrer la contradiction et atteindre l’essence du concept. Towa était de ces hommes : de ceux qui savaient pénétrer les méandres de la pensée et vider un concept de son suc vital afin d’en dégager tout le potentiel. Sous la rigueur de son analyse, la poésie de Senghor nous apparaît sous ses traits les plus profondément enfouis, les plus cachés, les insoupçonnés, les plus sombres, les plus cruels : elle apparaît comme servitude. De même, le discours de Tempels et de ses avatars, sous le couvert de la bonté, révèle toute sa cruauté dans l’Essai : cette philosophie qu’ « on » propose aux Africains et qu’ils en viennent à se proposer eux-mêmes apparaît comme un leurre qui reprend exactement ce qu’il prétend conférer : la capacité de penser. De cette capacité, Marcien Towa n’en était absolument pas dépourvue comme nous le prouve l’abondante littérature – n’en déplaise à certains – qui accompagne son séjour parmi nous. Nous avons eu la chance de côtoyer un géant, nous, les simples hommes ; et le mieux que nous puissions faire à présentest de lui rendre hommage. Comment ? Surement pas en nous transformant en perroquets qui répèteraient la philosophie du Maître en vidant ses analyses de leur essence de sorte qu’ils n’en deviennent que de vulgaires dogmes. Rendre hommage à Towa c’est faire honneur à sa philosophie, faire honneur à la pensée, faire honneur à la critique et commencer par la lui appliquer. Maintenant que Marcien Towa est mort, nous sommes tous responsables de sa philosophie ; nous avons tous des avoirs dans son héritage, et si nous ne devions protéger qu’un seul de ces derniers, choisissons la liberté : c’est assurément ce que lui-même aurait souhaité. Nous sommes désormais davantage libres par rapport à sa philosophie que lui-même n’est plus là : elle nous est « livrée » – dans le sens biblique du terme – et nous devons la charcuter, la détruire, la renier, la violer, la prendre, la laisser, la reprendre, l’éloigner, la vider, la remplir, la toucher, la fuir, la chercher, la trouver, la perdre pour la retrouver. En bref, nous devons penser la pensée de Towa avec ce mot de penser pris « dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter…de…trier, de…critiquer… » (Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1998 (1979), p. 7).Ce n’est qu’alors que nous trouverons ce bien inestimable que nous cherchions tous en labourant le champ de la philosophie du Maître : le travail du concept plutôt que son ruminement, car ce n’est que quand un philosophe meurt que sa pensée acquiert le droit de vivre. Nous nous devons de continuer l’héritage de pensée du Maître en continuant d’user de notre droit à la pensée et en soumettant la propre philosophie de ce dernier à son contenu philosophique.

Oui, la philosophie est en deuil, et il ne s’agit pas, comme certains ont tendance à vouloir le faire croire – y compris dans le groupe de ceux qui s’affichent comme ses « disciples » – seulement de la philosophie camerounaise, ou de cette entité bizarre qui a reçu le nom de « philosophie africaine » : c’est la philosophie tout court qui pleure Marcien Towa, mais elle ne doit pas que le pleurer, elle doit continuer à le faire vive, car la mort en fermant la parenthèse de la vie ouvre un nouvel horizon : l’éternité. Désormais, Towa ne peut plus mourir et nous devons nous activer à maintenir cet homme dans la splendeur de la vie éternelle. Towa est donc mort, mais que Vive Towa !

Jean Éric BITANG,

Douala, 03 juillet 2014.

D’une Préface « maladroite »…

M. Nsame Mbongo a écrit dans sa Contre-histoire de la philosophie que la « Préface » d’Identité et transcendance « commise » par M. Ndzomo-Molé était « maladroite » et que ce malheureux « préfacier immature » n’avait pas la carrure nécessaire pour parler de « l’insignifiance de l’opposition entre matérialisme et idéalisme en philosophie »[1]. Notre but n’est pas ici de raviver la querelle commencée en 2006 avec un article de M. Nsame Mbongo dans Philosophes du Cameroun, mais il ne serait pas anodin de s’interroger sur la valeur de cette « Préface ». L’idée même de rédiger une Préface à ce livre était-t-elle vraiment nécessaire ?

Ce qui frappe une fois qu’on a Identité et transcendance entre les mains, outre le nom de M. Towa, c’est la petite inscription en dessous du titre qui domine la première de couverture : « Préface de Joseph Ndzomo-Molé ». La première question que nous nous sommes posé était celle de l’utilité de cette préface. Pourquoi en effet rédiger une Préface ? Le livre ne se suffisait-t-il pas à lui-même ? M. Towa n’est pas un habitué des préfaces. Sur ce point au moins tout le monde sera d’accord pour reconnaître qu’il n’est pas hégélien. Nous avons alors supposé que la Préface de l’éditeur devait remplir certaines exigences : expliquer le retard de publication du livre par exemple et expliquer la nécessité de le publier ou au moins l’occasion ou les occasions qui ont poussé à le faire sortir des tiroirs du maître ; faire le point par rapport aux idées défendues par l’auteur dans son texte ; reconstruire le(s) lien(s) entre Identité et transcendance et les œuvres plus connues de M. Towa ; établir la logique du discours ; clarifier les notions ; etc. Peu de ces exigences sont remplies par le préfacier-éditeur.

Au début de la Préface, M. Ndzomo-Molé explique rapidement pourquoi faut se féliciter de la « publication, quoique tardive, de cette thèse de Doctorat d’État soutenue trente-quatre ans plus tôt »[2]. La raison principale de M. Ndzomo-Molé est qu’ « à la différence de la plupart des autres [thèses], elle [la thèse de M. Towa] apporte sa contribution au patrimoine philosophique des idées, dans un contexte dominé par l’éthique du mandarinat universitaire, où il est plus courant de se spécialiser dans la pensée d’un auteur prestigieux, et de s’en vanter toute une carrière durant, et même après. »[3] Pourquoi ne l’avoir donc publié que si tard si la valeur de cette thèse était autant immense ? Est-ce par pur hasard que le livre paraît l’année même où l’auteur fête ses 80 ans ou cette occasion était-t-elle un heureux prétexte pour lui rendre hommage ? Sur ces questions, le préfacier reste muet. Plutôt, après avoir rappelé la problématique de la thèse, M. Ndzomo-Molé refait le procès de Senghor. Était-ce bien nécessaire ? Les arguments du philosophe d’Endama n’ont-ils donc pas eu raison du natif de Joal ? Si tel est le cas, pourquoi s’en prendre à un macchabée ? Et si les arguments de M. Towa étaient impuissants à faire taire le senghorisme, pourquoi ne pas les discuter directement ? Les pages consacrées à cette « discussion » de Senghor nous ont semblé superflues à souhait, tout comme le commentaire du commentaire towaïen de Descartes. Lorsque le préfacier-éditeur nous rappelle, « à toutes fins utiles »[4] la règle de l’évidence intellectuelle de Descartes, il nous semble sous-estimer grandement les lecteurs d’Identité et transcendance qui ne sont sûrement pas des tabula rasa philosophiques. Par cette méprise, sa Préface s’engage dans la « perspectives scolaire »[5] qu’il loue M. Towa de ne pas suivre. M. Ndzomo-Molé se propose de nous exposer l’idée d’identité, mais au final son commentaire ne dépasse guère le texte de M. Towa qu’il cite d’ailleurs abondamment. Pourquoi donc écrire une Préface qui est sensée pénétrer la pensée de l’auteur si c’est, encore, pour le répéter de manière quasi automatique ? Lorsque Kostas Papaoiannou rédige sa Préface à La raison dans l’Histoire (Paris, Plon, coll. 10/18, [1822-1830]1965),il serre Hegel de tellement près sans y faire référence de manière directe, que la substance conceptuelle de son texte nous est livrée avec une étonnante fraîcheur. Cette Préface n’est guère un « ruminement » des idées de Hegel, mais la volonté d’en faire éclater la conceptualité. Lire une telle Préface enrichit le lecteur d’un commentaire puissant de l’auteur. Malheureusement, la Préface de M. Ndzomo-Molé semble ne pas être de cet ordre puisqu’elle ne donne aucun regard méta-towaïen du texte et son commentaire n’insiste que très timidement sur les concepts déployés dans Identité et transcendance. Lorsque M. Ndzomo-Molé fait référence à L’idée d’une philosophie négro-africaine, le lecteur s’attend à ce qu’il insiste sur le rapport entre les deux livres, mais le commentaire tourne court un peu trop brusquement.

Enfin, l’idée même d’une Préface de même que le fait de porter la mention « Préface de Joseph Ndzomo-Molé » jusque sur la couverture du livre d’un auteur comme M. Towa nous semble trahir un manque de sobriété et de modestie. Une Préface est sensée apporter, souvent, du crédit à un livre. Ce n’est pas un hasard si elle est, en général, l’œuvre d’une autorité – plus grande que celle de l’auteur si l’auteur est un débutant ; ou reconnue comme telle si l’auteur est un classique. Mais M. Ndzomo-Molé peut-t-il se prévaloir d’être une autorité du niveau de M. Towa que ce soit dans la pertinence des idées ou le tranchant du commentaire ? Pour toutes ces raisons, une « Postface » nous aurait semblé plus modeste et la suppression de cette mention inutile en première de couverture de l’ouvrage, plus sobre. Mais cette préface maladroite cache autre chose de maladroit. C’est ce que nous verrons dans un autre article.

[1] Voir Nsame Mbongo, La personnalité philosophique du monde noir. Contre-histoire de la philosophie, t. 2, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 287, note. Tous les mots entre guillemets sont de l’auteur.

[2] Ndzomo-Molé J., Préface à Towa M., Identité et transcendance, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 7.

[3] Idem.

[4] Ibid., p. 12. Mais utiles pour qui ou pour quoi ?

[5] Ibid., p. 14.

J’ai vu Marcien Towa

 

Dédicace de "L'essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle"

  Dédicace d' "Identité et transcendance" Dédicace de "L'idée d'une philosophie négro-africaine"Je dois avouer que l’envie de voir mon principal inspirateur occupait de manière presqu’exclusive mon esprit depuis plusieurs années déjà, depuis que j’avais entrepris d’écrire un livre pour clarifier le débat au sujet de ce que M. Malolo Dissakè nomme le « revirement spectaculaire » de la pensée de M. Towa. Comme vous le savez, l’année dernière, j’avais eu le privilège de rencontrer M. Njoh-Mouelle, et j’ai été fortement marqué par l’échange que j’ai eu avec lui. J’ai bien failli être découragé par les nombreuses difficultés qui ont jalonné mon parcours jusqu’à ce Maître de la pensée philosophique moderne. Tout s’est accéléré lorsque j’ai rencontré un de ces enfants sur Facebook. Ce dernier m’a donné le numéro de sa mère, et c’est par elle que j’ai pu pour la première fois entendre la voix de M. Towa.

La première chose que je dois dire sur Mme Towa, c’est qu’elle a une voix douce, très douce. Ensuite, cette douceur de la voix est accompagnée par une véritable gentillesse. Elle a été tout de suite disposée à me proposer une rencontre avec son mari. J’ai été marqué par cette figure qui n’entretenait pas le « mystère » autour d’un grand auteur, mais qui, au contraire, le rendait accessible.

Parlons maintenant de M. Towa lui-même et de notre rencontre. J’ai appelé Mme Towa le 30 décembre 2013 et elle m’a obtenu un rendez-vous avec son mari le lendemain pour 11h. Sachant que j’étais encore à Douala, j’ai proposé qu’on se voie plus tard, et M. Towa a donc proposé 14h. Le voyage pour Yaoundé n’a pas été évident. Je suis sorti de chez moi à 7h du matin, mais à cause d’énormes bouchons, je ne suis arrivé à l’agence qu’à 8h. Une fois rendu à l’agence, il m’a fallu 2h pour embarquer. Je suis donc quitté de Douala aux environs de 10h et dès cet instant j’ai eu des doutes quant au fait que j’arrive à Yaoundé dans les délais. En effet, ce n’est qu’à 14h et demie que j’ai attend Mwan, et j’ai dû réquisitionner un taxi pour me rendre le plus rapidement possible au domicile de mon hôte. Heureusement, vers 13h, présentant mon retard, j’ai pris soin d’en informer Mme Towa, qui, naturellement, avec la gentillesse qui la caractérise, m’a fait savoir qu’elle et son mari m’attendaient quelle que soit l’heure à laquelle j’arriverais. Je suis finalement arrivé à 15h au domicile de M. Towa en suivant les indications ultra claires de son épouse qui m’a littéralement fait un dessin de l’itinéraire que je devais suivre pour m’y rendre.

Dédicace de "Léopold Sédar Senghor: négritude ou servitude?"

Je suis arrivé au portail, j’ai sonné ; une jeune fille est venu m’ouvrir et m’a fait asseoir au salon situé sur la terrasse de la maison. J’ai pris place, tout excité à l’idée de voir le Maître que je n’ai jamais eu. Quelques minutes plus tard, il apparaît : un homme, grand, bien plus grand que moi malgré son dos vouté ; les cheveux blancs jusqu’aux racines ; le regard bienveillant ; la démarche gracieuse ; le visage fort bien que transcrivant de l’épuisement ; on sent bien que l’avenir est derrière lui. L’homme me sert la main d’un air joyeux et enjoué : sa main est ferme. Je réalise à l’instant que j’ai en face de moi le grand Marcien Towa, l’unique, le seul, le célèbre philosophe à qui je dois cette volonté farouche d’en découdre avec tout ce qui maintient l’homme sous un joug écrasant : je souris, il me répond favorablement. Je me sens à l’aise. Je lui parle de l’ardent désir qui m’a poussé à venir le voir et de l’autre désir tout aussi ardent qui me brûle de contribuer à enrichir sa doctrine. Il acquiesce. Je lui rappelle que j’avais déjà cherché à le voir par l’entremise de M. Mbélé à qui j’avais passé un exemplaire de mon essai le concernant : il se rappelle. Il me présente (en exclusivité ?) l’essence de son nouveau livre à paraître bientôt : Dialectique du mégacycle des civilisations industrielles dans lequel il expliquera sa théorie concernant l’évolution du monde à travers ses divers mégacycles. Il en distingue trois : le mégacycle des civilisations lithiques et le mégacycle des civilisations agro-pastorales qui ont leur lieu en Afrique, mais surtout le mégacycle des civilisations industrielles qui a son origine en Angleterre. Selon M. Towa, ce dernier mégacycle se caractérise par la volonté de domination du monde, et c’est cette volonté de domination qui plonge le monde dans une lutte dialectique pour la survie. Cette lutte ne sera terminée qu’au moment où toutes les civilisations du monde – Occidentale, Chinoise, Latine et Afrique – arriveront à coexister de manière pacifique. Comment cela est-t-il possible ? Il faut que les autres civilisations s’arriment à la science et la technologie pour permettre de résister à l’impérialisme des civilisations industrielles. Je suis assez content de cette nouvelle, car elle montre bien que le questionnement de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle ne l’a jamais quitté.

Mon ami Yannick Essengué m’avait demandé de poser une question à M. Towa. Il s’agissait de son sentiment sur la production philosophique actuelle. À ce sujet, je suis déçu, mais pas surpris que sa position n’ait pas changé. Il soutient toujours la distinction radicale entre d’une part le mythe et d’autre part la raison. Même si l’ethnophilosophie n’est plus d’actualité, il remarque néanmoins que certains auteurs ont pris la voie de l’irrationalisme dans la veine ouverte par Meinrad Hebga. Pour lui, les auteurs africains gagneraient à concentrer leurs efforts sur le rationalisme, c’est-à-dire sur l’usage de la raison plutôt que dans les mythes qui ont pour conséquence d’inhiber la force créatrice humaine. La philosophie africaine est donc toujours idéologique : elle est le théâtre de cette lutte acharnée que se livrent rationalisme et irrationalisme.

J’en profite pour lui demander sa position par rapport à Dieu. Il me répond : « Je crois en Nzambe, pas en Dieu », Dieu c’est-à-dire l’institution occidentale qui a ses racines en Judée. Il refuse donc en premier l’origine étrangère de la religion chrétienne – et je crois pouvoir inférer cette situation à l’Islam. Ensuite il refuse l’idée que l’homme est une créature de Dieu. Suivant la cosmogonie Ékang qu’il m’expose, il soutient plutôt que l’homme est le « descendant » d’un ancêtre primordial. Il en profite pour faire le rapprochement entre cette cosmogonie Ékang et les cosmogonies Égyptiennes. Je lui demande pourquoi il n’a jamais exposé cette réflexion au sujet de la croyance et de la religion dans aucun de ses livres : il sourit. Nous avons parlé de beaucoup d’autres choses et j’ai fait beaucoup plus de choses que je n’en dis, mais si je peux retenir une seule chose de cette rencontre, c’est la disponibilité du couple Towa et je dois dire de la famille Towa, car je dois y inclure Patrice. Je suis très content d’avoir enfin pu rencontrer M. Towa et j’espère le revoir rapidement pour pouvoir discuter encore avec lui de choses qui me tiennent à cœur.

Douala, 06 janvier 2014.

Marcien Towa : science sans conscience ?

 Il n’est pas surprenant de voir des personnes tracer une ligne de démarcation entre M. Towa et M. Njoh-Mouelle par rapport à leurs différentes approches de la question du développement. Là où, soutiennent les personnes qui entretiennent cet amalgame, M. Towa inviterait à une course à la technologie effrénée, M. Njoh-Mouelle, lui, serait plus soucieux de donner un « contenu » au développement. Selon cette lecture, le projet de M. Njoh-Mouelle apparaitrait comme la « face réfléchie » du projet brutal et irréfléchi de M. Towa. Il y a quelques jours, justifiant le choix qu’il opérait pour l’analyse de la question du développement, un de mes amis a invoqué cet argument fallacieux. Peut-on vraiment soutenir qu’il manque une « direction » à la quête de la science et de la technologie que soutient M. Towa dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle et dans L’idée d’une philosophie négro-africaine ? Peut-on valablement soutenir l’idée selon laquelle son projet serait sans « âme », sans « fond », et qu’il inviterait à la science pour la science ? M. Towa est-il moins soucieux des « objectifs » ou du « sens » du développement que M. Njoh-Mouelle ?  Toutes ces questions n’ont qu’un seul but : il s’agit de voir si l’idée de développement de M. Towa possède un contenu ou un sens.

M. Njoh-Mouelle a soutenu à maintes reprise que De la médiocrité à l’excellence ne présentait pas de « recettes » pour arriver à l’excellence, c’est-à-dire au développement, mais entendait dégager la « signification humaine du développement » – sous-titre assez peu mentionné de son ouvrage –. Quelle est cette signification ? Dès la préface de la première édition, M. Njoh-Mouelle laisse entendre ce que serait le « sens » du développement. Il ne s’agit ni d’une recette, ni d’un ensemble de procédés, mais d’un « …processus complet, total, qui déborde par conséquent l’économique pour recouvrir l’éducationnel et le culturel. »[1] Or quel est l’être qui se dit par l’éducation et la culture ? N’est-ce pas proprement l’homme ? Dans les lignes qui suivent cette phrase que nous venons de citer, M. Njoh-Mouelle identifie l’homme comme liberté en montrant que le développement doit permettre à l’homme d’être un être libre. Comment ? En l’arrachant de « L’abandonnement irrationnel aux forces de la nature » par exemple, abandonnement qui « est digne d’une indigence d’esprit qui nous ravale inéluctablement à l’état de sous-développement…mental. »[2] Dans la préface de la seconde édition M. Njoh-Mouelle est encore plus clair : « …la conquête du pouvoir seule ne suffit pas ; encore faut-il se donner une vision claire du type d’homme ainsi que du type de relations humaines dont il conviendrait d’encourager l’avènement. »[3] Si on extrait cette phrase de son contexte et précisément de celles qui la précèdent dans la préface, on pourrait facilement croire que M. Njoh-Mouelle s’en prend à M. Towa. Le but de l’entreprise de De la médiocrité à l’excellence est donc clair depuis la préface, et on comprend l’étonnement de M. Njoh-Mouelle lorsqu’il constate que certains de ses « critiques » ont « travesti » son projet pour – mieux ? – le critiquer[4]. On le voit : pour M. Njoh-Mouelle, le développement n’a de sens que s’il sert l’homme. À partir de ce point d’ancrage de la réflexion de M. Njoh-Mouelle, certains commentateurs trop pressés de construire des « dialectiques » saugrenues autour des philosophes (Camerounais) afin – peut-être – d’ajouter une dose d’intérêt à leurs leçons, ont opposés l’ « Essai sur la signification humaine du développement » à l’autre Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. M. Towa est appelé à la barre pour répondre du contenu de son développement. Le réquisitoire est plutôt simple à restituer. Il s’agit de dire que M. Towa a privilégié dans l’Essai une course effrénée vers la science, mais sans indiquer pourquoi il fallait absolument avoir recours à ce « secret de la puissance » occidentale. Dans cette optique, il inviterait à la science pour la science, ou à la puissance pour la puissance tandis que M. Njoh-Mouelle inviterait à situer l’homme au cœur du processus d’acquisition de puissance, de force, ou si l’on veut, de développement. Mais ces arguments sont-ils vraiment fondés ?

Si on s’en tient seulement à la préface de 1970, et plus précisément aux passages que nous avons cité de cette dernière, on se rend compte que M. Njoh-Mouelle soutient que le développement doit servir la liberté humaine, c’est-à-dire aussi la créativité. Dans l’Essai, M. Towa dit exactement la même chose. Ceux qui vident la « ruée vers la science » de M. Towa oublient très souvent de se poser la question du fondement de cette ruée. Pourquoi en effet, doit-on acquérir la science et la technologie pour M. Towa ? N’est-ce pas pour sortir d’un état d’infériorité vis-à-vis de l’Occident ? Cet état d’infériorité ne se manifeste-t-il pas par une crise de la création, c’est-à-dire aussi une crise de la liberté, car ces deux termes vont de pair ? Il semble bien que ceux qui soutiennent cette opposition n’aient jamais parcouru l’Essai de façon suffisamment rigoureuse. M. Towa y écrit pourtant : « Si la libération est notre but, alors la chose la moins avisée que nous puissions entreprendre est certainement la restauration du monde ancien… »[5] Arrêtons-nous un peu sur ce passage. De qui parle Monsieur Towa lorsqu’il dit « notre but » ? Et n’identifie-t-il pas la « libération » comme étant le but de ces personnes ?

À l’évidence, en disant « nous », M. Towa parle des « Africains », et cela sans exception aucune, car tous les Africains ont été victimes du préjugé raciste qui a servi l’impérialisme et la colonisation, et tous, ou presque – Senghor par exemple – veulent s’en libérer. C’est de cette orientation que M. Towa résume « La plupart des tentatives philosophiques de l’Afrique moderne »[6]. Mais dans leur quête de libération, certains Africains reproduisent différemment les anciennes chaînes qui les liaient à une impossibilité d’être des hommes, c’est-à-dire à une impossibilité de créer : une partie de ces Africains sont des ethnophilosophes. Qu’est-à-dire ? Être ethnophilosophe c’est avoir de « bonnes intentions », mais les exprimer mal. Le défaut premier de ces derniers est d’avoir une mauvaise méthode qui conduit à de mauvais résultats. Au lieu en effet d’en arriver à prouver la créativité, c’est-à-dire l’humanité du Nègre, les ethnophilosophes en arrivent à la nier en montrant leur incapacité à créer. Que va donc permettre la science ? Elle va permettre la « libération » ainsi que le présente M. Towa, c’est-à-dire qu’elle va permettre à l’Africain de redevenir un créateur, c’est-à-dire de redevenir un homme. Nous disons « redevenir », car M. Towa n’exclut pas que « nos ancêtres…durent…être aux plus hautes époques de leur histoire, créateurs et libres. »[7], c’est-à-dire pleinement Hommes, humanité niée dans une logique de domination. Comment, dans cette optique, ne pas lire l’Essai de M. Towa en dialogue avec celui de M. Njoh-Mouelle ? En plus – dans le cadre où il faudrait absolument chercher des zones de conflit et de différenciation – M. Njoh-Mouelle n’établit pas de « recette » pour parvenir au développement, ce que M. Towa fait tout en en signalant le « but ». Dans cette optique, c’est la réflexion du philosophe d’Endama qui serait plus complète que celle du philosophe de Wouri Bossoua.


[1] Njoh-Mouelle É., De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du développement (1970), 3è éd., Yaoundé, CLÉ, 1998, p. 6.

[2] Ibid., 7.

[3] Ibid., p. 12.

[4] Voir à cet effet « Réponses d’Ébénézer Njoh-Mouelle aux essais critiques », in Malolo Dissakè E. (éd.), L’aspiration à être. Autour du philosophe Ebénézer Njoh-Mouelle, Chennevières-sur-Marne, Dianoïa, 2002, pp. 207-260.

[5] Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle (1971), Yaoundé, CLÉ, 2007, p. 40. Nous soulignons.

[6] Ibid., p. 5.

[7] Ibid., p. 48.

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

J’ai présenté cette communication sur l’invitation de mon ami et frère: David Samuel MAKA MPONDO qui m’a fait l’honneur d’entretenir ses élèves. Je l’en remercie vivement. Je ne publie ici que le résumé, car j’estime que les idées que j’ai développées lors de cette communication sont révolutionnaires pour ce qui est d’une nouvelle compréhension de la pensée de Marcien Towa. J’estime donc que je dois les réserver pour un endroit qui les exposera mieux, à savoir un livre.
J’ai été agréablement surpris de l’enthousiasme des élèves pour la "poésie" que je leur ait servie, et j’aimerais leur dire merci de m’avoir écouté et d’avoir rehaussé l’éclat de cette journée par leur présence (jusqu’à 18h).

MARCIEN TOWA ET L’IDÉE DE PASSÉ

Communication à une Conférence organisée

pour la 12è Journée Internationale de Philosophie

au Collège Polyvalent Bilingue de Douala à Yassa

par

Jean Eric BITANG

Centre Ahmès

RÉSUMÉ

 

L’occasion qu’offre une Journée internationale est souvent un bon prétexte pour engager ou réengager la discussion sur des sujets aussi divers que variés. En ce qui nous concerne aujourd’hui, il s’agit de la 11è journée internationale de Philosophie qui nous amène à nous intéresser aux rapports qui existent entre la Philosophie et l’Histoire. Chacun de ces deux termes pris en soi est déjà difficile à définir, et le travail préliminaire d’élagage conceptuel prendrait peut-être plus de temps que la réflexion elle-même. Pour minimiser les difficultés liées à chacune de ces notions, nous utiliserons des définitions sommaires qui doivent permettre de comprendre intuitivement ou presque, le sens de notre propos. Nous disons ainsi que l’Histoire est avant tout l’étude du passé et l’étude des conséquences de ce dernier sur le présent et pour le futur. Que serait la philosophie ? Si l’on en croit Marcien Towa et l’histoire générale de la philosophie, on pourrait retenir que cette discipline est une exigence de critique qui aboutit à la saisie de notre être-dans-le-monde et à la place que nous devons avoir dans celui-ci. La philosophie a donc pour tâche de rendre le monde « lisible » de la même façon que la science, mais d’une autre manière. La science s’attache en effet à rendre le monde extérieur préhensible par la technique, alors que la philosophie le rend préhensible par la pensée. Science et philosophie apparaissent dans cette optique comme les deux faces du même commandement du Dieu Juif à Adam et Ève: « soumettre la terre ». Mais ce qui nous intéresse ce n’est pas ce rapport entre science et philosophie, mais le rapport entre science et histoire. Comment articuler ce rapport à partir des deux définitions sommaires que nous venons d’en proposer ? La grande question générale qu’on peut déduire de ces définitions serait celle de savoir le rapport que nous devons entretenir avec notre passé. Mais la généralité de cette question n’est pas sans poser de difficultés parce que les philosophes traitant d’un pareil thème sont nombreux alors que le temps imparti à notre réflexion est court : il faut donc opérer un choix. Ce choix nous est dicté par notre définition de la philosophie héritée de Marcien Towa. La philosophie doit résoudre nos problèmes et élucider notre être-dans-le-monde. Or, ce « notre », ici, à Douala, au Cameroun, c’est l’Afrique. En plus, la philosophie n’a de sens que si elle parle aux hommes de leur situation, et notre situation, ici, n’est pas celle de l’homme ailleurs. On peut même aller plus loin : la situation de plupart de ceux qui m’écoutent ici est celle d’être des personnes qui vont affronter dans quelques mois la redoutable, mais de moins en moins redoutée épreuve de Philosophie au Baccalauréat. La tâche du philosophe qui vous parle serait donc celui de vous fournir des armes, ou moins militairement, des grilles de lecture, pouvant vous permettre de triompher de ce qui peut apparaître comme difficultés avant cette épreuve cruciale. Voilà que notre spectre s’en trouve grandement diminué et nous n’avons en ligne de mire que MM. Njoh-Mouelle et Marcien Towa qui sont les deux philosophes qui sont les plus proches de vos préoccupations immédiates.Mais le Njoh-Mouelle de « L’essai sur la signification humaine du développement » n’est pas vraiment célèbre pour avoir développé une réflexion sur le passé, mais plutôt sur ce que serait l’exigence, c’est-à-dire le « sens » d’un véritable développement. Marcien Towa au contraire passe pour vilipender le passé. Ne se réclame-t-il pas d’ailleurs de l’iconoclasme, c’est-à-dire de la critique radicale des fruits du passé, idées communément reçues, parmi lesquelles la tradition et la religion ? On suppose donc d’ordinaire que Marcien Towa tient le passé en horreur parce qu’il écrit par exemple dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle que« …pour s’affirmer, pour s’assumer, le soi doit se nier, nier son essence et donc aussi son passé. » (Towa M., Essai, Yaoundé, CLÉ, p. 42. Nous soulignons). Mais qu’est-ce que Marcien Towa entend par passé ? Que veut-il dire lorsqu’il invite à s’en détourner ? L’iconoclasme révolutionnaire est-ce vraiment un rejet du passé ? La philosophie de Towa peut-elle être résumée en un « conformisme occidentaliste » ? La critique d’ « extraversion pro-occidentale » qui « encombre » l’Essai dont Nsame Mbongo se fait l’écho (Nsame Mbongo, « Le rationalisme progressiste : la voie philosophique de Marcien Towa et ses difficultés », in Njoh-Mouelle et Kenmogne É.(éd.),Philosophes du Cameroun, Yaoundé, PUY, p. 191.) se fait l’écho ne doit-elle pas être relativisée ? Telles sont les questions qui structurent l’intérêt que nous avons à parler de la relation de Towa au passé. Nous voulons montrer d’abord que l’idée que l’on se fait du passé chez Marcien Towa est excessivement sommaire et ne prend pas en compte toute la profondeur conceptuelle que ce terme a dans l’Essai. Nous avons ensuite à déployer cette profondeur et la porter au grand jour. Mais comme « Déterrer une philosophie ce n’est pas encore philosopher » (Towa M., Essai, p. 29), il nous faudra interroger cette théorie pour voir si elle nous permet de rendre le monde compréhensible, ce qui est, ainsi que nous l’avons déterminé, le but principal de la philosophie.

Un simple problème de terminologie ?

Dans son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Monsieur Towa use abondamment du terme « essence » pour qualifier la distance qu’il y a entre l’Afrique et l’Occident. Ce terme intervient au moment où le philosophe d’Endama pose les bases de son iconoclasme révolutionnaire. Dans ce terme d’essence M. Towa entend rassembler à la fois « ce que nous avons en propre » (Essai, Yaoundé, CLE, 2007[1971], p. 39), nos « valeurs » et « de redoutables lacunes » (Id.).Cette essence c’est notre « être intime » (Id.).Or c’est cette « essence » qu’il faut révolutionner pour atteindre l’humanité authentique qui nous préservera de la barbarie du colonisateur.

Mais cette optique terminologique n’est pas sans soulever de problèmes quand on se rappelle que la grande critique de M. Towa envers la négritude senghorienne était le fait que l’ex-Président du Sénégal entendait « nous enfermer » (Ibid., p. 47) dans une sombre essence pour nous empêcher le droit d’être autre chose que ce que nous sommes, devenant par ce fait « l’idéologie quasiment officielle du néocolonialisme » (Id.). À cette idéologie de la soumission du fait de l’essence, M. Towa opposait le « radicalisme iconoclaste » (Id.) qui devrait nous permettre de « briser » les chaines qui nous empêchent d’être nous-mêmes. Comment le faire ? M. Towa écrit que c’est en tournant le dos au « culte superstitieux et mystificateur de la différence et de l’essence de soi » (Id.). Autrement dit, il faudrait en finir avec l’idée que l’Africain a une essence propre et qu’il devrait consacrer toute son énergie à la préserver. Selon M. Towa, c’est cette idée d’essence qui est au fondement du culte de la différence et qui nous empêche de prendre notre envol sur la scène historique. Pourtant partout où il convoque le terme d’ « essence » dans l’Essai,M. Towa ne fait rien d’autre que continuer le senghorisme : c’est-à-dire affirmer l’existence réelle, effective d’une essence propre de l’Africain qu’il faudrait –et c’est à ce niveau que se situe la différence – non plus encenser, mais « exorciser », pour reprendre une expression de L’idée d’une philosophie négro-africaine. Si nous voyons juste, cette critique de M. Towa fait au senghorisme n’est pas radicale comme il l’aurait souhaité ; en réalité elle ne serait que superficielle, car le philosophe d’Endama serait d’accord avec le natif de Joal sur le fait qu’il existe une « essence » nègre bien qu’ils soient en désaccord sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’elle.

Le problème devient encore plus grave lorsque M. Towa explique que l’humanité se situe dans la liberté et la créativité. Autrement dit, c’est dans ces deux valeurs que se situerait sûrement l’essence de l’humanité.En effet, faisant le lien entre la « praxis radicale » (Id.) et la liberté en montrant que la première est « la forme la plus haute de la créativité humaine » (Id.), M. Towa peut conclure que « c’est dans et par le radicalisme que l’homme affirme avec le plus d’éclat son humanité. » (Id.) Transformée négativement, cette phrase soutient qu’hors du radicalisme, l’homme n’est pas encore vraiment homme. Or, l’Africain ne s’est pas encore élevé à la pensée et à la pratique radicale ; donc, il n’est pas (encore) vraiment un homme.Voilà que nous retrouvons de l’hégélianisme sous la plume de notre auteur ! Monsieur Towa soutient par ces mots une thèse coloniale, il est tempelsien : il faut apprendre aux Africains à être des hommes, à manifester l’humain « sous la forme la plus haute et la plus irrécusable. » (Ibid., p. 47-48) parce qu’ils en sont encore à un degré inférieur. Nous pensons que c’est à partir de cette grille de lecture problématique que certains critiques de M. Towa, dont MM. Fouda et Sindjoun-Pokam auraient lu le reste de l’Essai.

Mais deux autres phrases viennent semer de nouveau le doute dans l’analyse sévère que nous avons faite des propositions de l’Essai. Monsieur Towa écrit en effet à la page 48 de ce livre que : « La révolution fait mieux que nous restituer notre passé : elle nous restitue notre humanité, fondement de notre passé. Le culte de la différence s’arrête au passé et manque l’humanité, celle qui fut et celle qui serait encore possible. » (Nous soulignons).Finalement, cette « essence » est-t-elle un simple problème de terminologie surtout que dans L’idée M. Towa lui préfère l’autre mot de « tradition » ?


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