Trois petites leçons d’esthétique comme arguments philosophiques en défense de Nyangono du Sud (1ère leçon)

Commençons donc par le commencement, c’est-à-dire par la définition, car s’il faut évaluer la signification artistique de Nyangono du Sud et de ses productions, c’est justement qu’il nous faut disposer d’un étalon à partir duquel il nous soit possible de les juger. Un tel étalon est le concept d’art, d’où l’importance de définir cette activité. Ma première leçon – et donc aussi mon premier argument en défense de Nyangono du Sud – concerne ainsi la définition de l’art. Sur cette question, je crains que les adeptes de Wikipédia et de Google (Translate ou pas), ou même simplement les personnes qui se satisfont rapidement d’un petit tour dans un dictionnaire de français ne soient irrémédiablement déçus par la tournure technique que nous allons prendre à présent.

À propos de la définition traditionnelle de l’art et son rapport à l’art moderne

La définition traditionnelle de l’art – le terme étant compris ici dans le sens de « beaux-arts » – insiste sur certaines caractéristiques de la pratique artistique, notamment la représentation (ce qu’on appelle de manière technique l’imitation ou mimèsis). Du point de vue de l’artiste, l’art suppose le talent, c’est-à-dire une certaine habilité à faire ce qu’on doit faire ; ce qu’on peut encore appeler la maîtrise technique, d’où l’étymologie grecque du terme art, τέχνη. Enfin, du point de vue des productions qui se réclament de ce domaine, l’art exige traditionnellement que ces dernières, fruits de la représentation, aient donc à la fois l’apparence de la nature sans en avoir l’ontologie, mais possèdent également une qualité qui peut soit être intrinsèque soit se découvrir dans le rapport avec le sujet : c’est ce qu’on appelle la beauté.

En mettant en rapport ces caractéristiques et attentes au sujet de la pratique artistique et de ses productions, on obtient la définition traditionnelle de l’art dont les points cardinaux sont la représentation (c’est-à-dire l’apparence de la nature), l’objectivité de la production (c’est-à-dire l’aspect réifié – pour parler comme Hannah Arendt – ou l’aspect matériel de ce qu’on appelle l’ « œuvre d’art » –, la possession d’un talent technique particulier, qu’il soit inné et s’appelle δαίμων ou « génie », ou acquis et s’appelle métier, et qui permettrait de distinguer l’artiste du commun des hommes, et enfin la beauté (c’est-à-dire la mise en intelligence de la diversité chaotique de la matière de l’œuvre d’art selon les principes d’ordre et d’harmonie) qui permet de séparer ontologiquement les choses de la nature des choses de l’art pour faire de cette dernière activité un domaine spécifique de l’action humaine et de la réflexion sur cette dernière, d’où la justification onto-philosophique de l’esthétique et de la philosophie comme disciplines autonomes. Tous les théoriciens classiques de l’art insistent sur ces aspects, soit séparément soit conjointement et c’est à cette approche traditionnelle de l’art que nous devons pour la plupart notre idée générale de cette pratique, ce qu’on pourrait appeler notre sens commun esthétique. Ainsi, on s’attend quasiment naturellement – mais rien justement en ce domaine n’est naturel – à ce qu’un artiste soit quelqu’un de fondamental différent du reste des hommes, quelqu’un de spécial en ce qu’il dispose d’un talent acquis ou inné, et que ses productions suscitent le respect de nos pauvres yeux fragiles par l’éclat resplendissant de la maîtrise technique qui leur donne vie – ce qu’on peut encore appeler en d’autres termes et en arrondissant un peu les bords, la beauté. Or, et c’est là tout le problème, Nyangono du Sud n’est rien de tout cela. Il est une personne tout à fait ordinaire qui tient une échoppe – une grande échoppe quand même ! – dans un vulgaire marché de la République et il ne dispose d’aucun talent particulier, puisqu’il chante assez faux, c’est-à-dire en fait qu’il lui manque la maîtrise de la technique qui permettraient à ses productions d’être véritablement considérées comme « œuvres d’art » dignes d’un intérêt esthétique. Pour le dire simplement : Nyangono du Sud n’est pas un personnage extraordinaire, il n’a rien d’exceptionnel et en plus, les choses qu’il produit ne sont même pas belles. Pourquoi alors le qualifier d’artiste ? En toute logique, ce qualificatif doit impérativement être protégé de peur qu’il ne soit galvaudé par des « bouffons » en son genre qui abaissent l’exigence artistique au niveau de la banalité la plus abjecte.

Toutefois, ne nous laissons pas intimider par le semblant de robustesse d’une telle argumentation, puisque son lustre s’est depuis longtemps estompé et elle ne survit que comme trace de ce que l’art fut et non comme témoignage vivant de ce qu’il est. Si quelqu’un argumente d’une telle manière en face de vous, n’allez pas plus loin ! Prenez vos jambes à votre cou et déguerpissez ! Votre interlocuteur doit sûrement être né en plein vingtième siècle, et si ce n’est pas le cas, la situation est pire, puisqu’il y vit encore.

En effet, une telle approche de l’art n’a de superbe que traditionnelle, en tant qu’elle accompagne le déploiement artistique jusqu’à l’orée du vingtième siècle. À partir de cet instant, l’art a, dans sa grande majorité, consciemment tourné le dos à ce genre de préceptes qui essaient d’en scléroser le déploiement en direction de l’exemplification de certains caractères déterminés de son concept. C’est ainsi que les artistes ont rigoureusement rejeté le dogme de la représentation dès 1913, avec notamment Vassily Kandinsky (1866-1944) et la première aquarelle abstraite qui fait mentir Aristote, puisque le Stagirite posait que « quelqu’un qui appliquerait les plus belles couleurs pêle-mêle charmerait moins qu’en esquissant une image » (La Poétique, 1450 b 1). Mais Kandinsky et ses compères, entres autres Piet Mondrian (1872-1944) et Kazimir Malevitch (1879-1935) ne s’en prenaient qu’au dogme de la représentation en laissant quasiment intact celui de la beauté. En 1917, Marcel Duchamp (1887-1968), un peintre français provoque un tollé général en tentant d’exposer une pissotière baptisée Fountain. À ce moment le pas était franchi et le concept d’art était irrémédiablement altéré pour le pire comme d’ailleurs pour le meilleur. Mais tout cela est de la peinture et/ou d’art plastique. Quel rapport avec Nyangono du Sud ?

Nyangono du Sud dans le sillage de l’art moderne

Eh bien le rapport le voici : c’est que le Lion du Sud s’inscrit – assurément inconsciemment, d’ailleurs cela n’est guère une critique, puisque nous savons depuis Karl Marx que les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font – dans cette tradition de l’art moderne qui consiste à libérer la pratique artistique des diktats traditionnels pour en révéler l’entièreté de son concept. Nyangono n’est ainsi nullement le premier artiste à appeler – moins par son discours que par ses œuvres et son Dasein – à un concept d’art décomplexé vis-à-vis de la tradition, c’est-à-dire vis-à-vis des bornes philosophico-pratiques que nous avons présentées plus en amont comme repères définitionnels traditionnels de la pratique artistique et des productions qui appartiennent à ce domaine.

Dans cette évolution – et non décrépitude : l’œil non averti qui voit le mal partout parce qu’il ne voit justement rien – Marcel Duchamp mais surtout Joseph Beuys (1921-1986) sont des moments extrêmement importants, puisqu’ils achèvent le travail de déconstruction de la tradition entamée par les peintres abstraits et continué par les cubistes (Pablo Picasso, Georges Braque, etc.), les suprématistes (Lazar Lissitzky, etc.), les futuristes (Umberto Coccioni, Giogio Morandi, etc.), Dada, et les surréalistes (André Breton, Salvator Dalí, etc.), entre autres. En effet, Duchamp libère définitivement l’œuvre d’art des impératifs de beauté et de sens objectif, mais il conserve encore d’une certaine manière l’idée de « métier », car même si ce n’est pas en sculpteur qu’il propose Fountain à l’appréciation esthétique, c’est en tant qu’artiste confirmé, c’est-à-dire qu’en tant qu’homme de métier, notamment en tant que peintre et membre éminent de la Society for Independent Artists. Autrement dit, il subsiste encore dans l’attitude et la production de Duchamp l’idée que l’artiste est un artiste particulier. Cette dernière nécessité va voler en éclat avec Joseph Beuys qui invente pour la première fois une manière d’être artiste sans art et se positionne ainsi comme le défenseur moderne de l’utopie de la créativité avec son slogan « Jeder Mensch ist ein Kunstler ! » [Tout homme est un artiste !]. Cela signifie que du point de vue de Beuys – qui sera suivi en cela par une large majorité d’artiste –, la qualité d’artiste n’est plus soumise à aucun talent, à aucune maîtrise technique, à aucun métier et à aucun ancrage dans un art particulier, d’où les idées par exemple de performance et de happening. Ainsi, quand je dis que Nyangono du Sud est un artiste, cela ne signifie guère, comme dans l’optique traditionnelle, qu’il est un artiste particulier (un peintre, un sculpteur ou un musicien), mais une personne douée de créativité – tout le monde l’est – et qui propose à l’appréciation esthétique les productions de cette faculté humaine générique présente en tous les hommes. La qualité d’artiste réside seulement dans cette objectivité de la créativité par laquelle cette faculté devient publique, mise à la disposition de tout le monde, c’est-à-dire à la disposition de la communauté des êtres doués de créativité[1]. Dans cette optique et d’une manière assez similaire à ce qu’a défendu Paulin Hountondji au sujet de la possibilité d’existence de philosophie sans philosophes, il peut tout à fait exister des artistes sans que ces derniers n’exercent véritablement un art, c’est-à-dire une pratique particulière du concept d’art posé comme condition a priori de son déploiement pratique déterminé.

Qu’on se comprenne bien : je ne prétends nullement que Nyangono du Sud puisse justifier sa pratique artistique de la même manière que je le fais. D’ailleurs, combien d’artistes pourraient le faire y compris parmi les plus sérieux ou qui se réclament d’un tel label ? Très peu. Je dis précisément qu’il est impossible de contester le caractère artistique de la production de Nyangono du Sud et de Nyangono lui-même en tant qu’artiste. Même du point de vue des attentes de la musique, il est inconséquent de critiquer Nyangono du Sud sur la base de ce qu’il chante faux, c’est-à-dire de ce que sa musique ne soit pas harmonieuse. Je renvois de tels critiques à l’écoute des musiciens de la seconde École de Vienne comparés auxquels la musique de Nyangono du Sud est une symphonie de Beethoven ! Évidemment, il est toujours possible d’approfondir l’argumentaire, mais je donne simplement une « petite leçon d’esthétique ».

Avant de critiquer le Lion du Sud à partir d’une certaine idée de ce que l’art doit être, j’ose croire que ceux qui ont lu cette leçon se poseront désormais les bonnes questions, notamment : quelle définition de l’art suis-je en train d’utiliser ? Et Cette définition est-elle encore opérationnelle et peut-elle être opposée de manière impérative aux productions artistiques qui se s’encombrent de la spéculation qui la sous-tend, notamment à la grande majorité des productions artistiques depuis le XXe siècle ?

Un peu d’honnêteté nous ferait alors voir qu’on critique un monde vivant à l’aide des valeurs et des instruments d’un monde mort, c’est-à-dire qui n’a pas pu persévérer dans son être en raison justement de son inefficacité à se maintenir comme pourvoyeur du sens. En un mot : il faut critiquer Nyangono du Sud au présent et non au passé.

Mais Nyangono du Sud n’est pas seulement un artiste, il est un artiste particulier, une espèce très rare que beaucoup ont essayé de définir et quelques-uns de devenir depuis la deuxième moitié du XIXe siècle. L’explicitation de cette situation sera l’objet de notre deuxième leçon.

[1] Lire à cet effet Thierry de Duve, Kant after Duchamp, Cambridge/London, The MIT Press, 1996, notamment le chapitre 5 : « Kant after Duchamp », pp. 283 sqq.

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Trois petites leçons d’esthétique comme arguments philosophiques en défense de Nyangono du Sud (Introduction)

Il est de bon ton de se moquer de Nyangono du Sud, l’artiste camerounais sûrement le plus en vue sur et en dehors des réseaux sociaux du triangle national en ce moment. Chacun y va de ses récriminations, des plus stupides aux plus savantes – et les deux se rejoignent quelques fois dans l’éloquence de la bêtise ostentatoire, l’exubérance du dilettantisme qui sert de refuge psychologique aux intellectuels du dimanche ou à leurs homologues de pacotille qui brandissent sans gêne aucune leur érudition qui n’a justement d’érudition que le nom. On en tire la jubilation sarcastique qu’éprouve celui qui, frappant honteusement quelqu’un incapable de se défendre, tente de se convaincre que son acte de faiblesse peut être considéré comme une marque de majesté. On accule ainsi le pauvre monsieur de toutes parts en lui reprochant de mettre à mal la musique camerounaise à partir de sa posture de bouffon en face de l’art sérieux. Certains crient au scandale et pointent la déliquescence de l’art camerounais dont il serait le fossoyeur attitré en tant que chantre vivant de la normalisation de la banalité et donc aussi de la médiocrité – dans une société qui recherche constamment l’excellence… –. Il s’en faudrait de peu – sous d’autres cieux cela aurait d’ailleurs déjà été rendu possible – que l’on criât : « Sus à l’imposteur ! » ou encore « Crucifiez-le ! ». Heureusement que les Camerounais ne vont pas (encore) jusqu’à ce point.

Mais au fait, s’est-on simplement arrêté un moment pour examiner sérieusement les récriminations qu’on crache à la figure du malheureux Nyangono du Sud et de sa musique ? Et est-ce que celles et ceux qui le critiquent ou pensent le faire, se posent effectivement les bonnes questions au sujet de son art et de sa légitimité à en produire ? À en juger par l’excitation générale autour du personnage, il me semble que personne ne se soit véritablement posé ce genre de questions, qu’il s’agisse d’ailleurs de vitupérer contre Nyangono du Sud ou qu’il s’agisse d’en apprécier – si on peut utiliser un tel terme – la production. Ainsi, la question fondamentale à se poser à son sujet, à savoir : quel est cet art qui ne ressemble nullement à de l’art et qui se réclame de l’artistique ?, semble ne préoccuper que faiblement ceux qui s’intéressent au Lion du Sud. Or, une telle question est justement la question de l’art moderne dans ce qu’il a de plus radical, et par ricochet, la question de l’esthétique moderne qui tente d’en comprendre le sens et la portée. C’est cette question qu’il faut à mon avis se poser et c’est à elle qu’il nous faut tenter d’apporter des réponses adéquates. On comprendrait peut-être alors pourquoi les injures n’ont pas raison de l’artiste et également pourquoi malgré son talent extrêmement discutable, chacune de ses sorties fait lever les individus et provoque littéralement le délire des spectateurs. La raison n’est nullement à trouver dans la psychologie des foules ni encore dans le douteux rapprochement entre la musique de Nyangono du Sud et des pulsions libidinales de celles et ceux qui l’écoutent…

La réponse à cette question tient plutôt en trois points : il s’agit d’expliquer premièrement ce que c’est que l’art, afin de voir si les bizarreries du Lion du Sud peuvent légitimement prétendre à ce statut. Il s’agit deuxièmement, d’examiner Nyangono du Sud en lui-même, du point de vue de la création qui le fait exister, c’est-à-dire du point de vue de la portée philosophico-esthétique de son geste poïétique. Il s’agit enfin, à l’aune de tels critères, d’examiner la posture de Nyangono du Sud. On obtient ainsi une vision toute différente du personnage et du phénomène Nyangono du Sud qui contraste avec l’image sur laquelle on s’applique à appliquer un regard inconséquent afin de justifier l’orientation belliciste de la (pseudo-) réflexion (esthétique).

À chacun des points énoncés plus haut pour ce qui concerne la réponse à la question centrale de notre réflexion, correspond un argument philosophique et esthétique qui permet de réviser en profondeur le jugement hâtif qu’il est coutume de faire de Nyangono du Sud et de sa musique, afin d’ouvrir les horizons d’une défense conséquente de son geste créateur qui n’a pas à se justifier par autre chose que la liberté du phénomène qui le cause dans le caractère malhabile certes, mais hautement authentique de son déploiement.

Non, Éboussi Boulaga n’est pas un géant de la philosophie africaine !

Il se sera donc éteint, cette après-midi du 13 octobre 2018, Éboussi Boulaga, le philosophe du Muntu, après avoir entamé sa quatre-vingt-quatrième année de vie sur terre commencée un certain 17 janvier 1934. De toutes parts, les hommages affluent. L’homme qui était si effacé, qui semblait si en retrait de la vie mondaine et de ses turpitudes et qui jouissait de la majesté qu’offre le détachement vis-à-vis de la quête des honneurs, se voit depuis deux jours être le centre de l’attention intellectuelle de notre pays et même au-delà. On célèbre Éboussi Boulaga et on le célèbrera encore, pour beaucoup comme géant de la « philosophie africaine » ou comme « géant africain » de la philosophie, comme s’il y avait d’une part « la » philosophie, la vraie, avec ses prêtres et ses rois, ses repères et ses juges, et d’autre part, une sombre autre affaire, « L’affaire de la philosophie africaine » justement, avec ses propres symboles et ses propres références, à l’écart de « la » philosophie et dans des couloirs différents, qu’on se gardera de comparer à l’étalon à partir duquel elle prendrait – au propre comme au figuré – sa source. Éboussi Boulaga appartiendrait alors à cette deuxième classe, à cette deuxième sous-classe – pour bien dire – de philosophes seulement africains, comme si sa pensée ne s’adressait qu’à un public déterminé en tant qu’elle-même se déploie à partir d’un milieu déterminé duquel elle ne peut s’extraire malgré toute la sagacité de celui qui pense. Son africanité n’est pas une situation, elle est enchevêtrée à son être, comme la couleur à la peau. Avant même d’être pensée, une telle pensée est d’abord vue, et ce qu’on voit c’est qu’elle est Noire et qu’elle doit le demeurer, la couleur ébène étant sa nature essentielle, son début, sa fin et surtout son milieu. Mais je ne crois pas au milieu ; Sartre n’y croyait pas non plus et Éboussi Boulaga encore moins, car rien ne nous condamne à répéter le même, à ruminer ce qui fut, à s’abandonner à l’éternel bûcher que représente la mauvaise appropriation du passé, ce passé que nous refaisons revivre au mieux tel quel ou pire, dans une existence médiatisée qui en décuple la violence originelle, parce qu’elle n’est plus dans ce cas une violence du dehors mais une violence à partir du dedans, ontologisée comme seconde nature du sujet docilisé, mimèsis de sa propre mort rejouée à l’infini dans le rituel toujours présent de l’auto-flagellation par laquelle nous sommes à la disposition du passé plutôt que le passé à notre disposition. C’est une telle attitude qui transparaît de ce réflexe ethnologique qui consiste à décliner notre identité, à préciser notre couleur, pour qui ? souvent pour nous-mêmes, comme si nous n’avions pas assez d’yeux pour nous voir et qu’il fallait encore nous convaincre de ce que nous sommes, si ce n’est revendiquer notre existence, devant qui ? souvent devant nous-mêmes, puisqu’il n’y a plus beaucoup de personnes sensées pour la nier. Nous avons ainsi, maladroitement, transformé la tradition de l’autre – qu’il a depuis longtemps, au moins en apparence et en raison d’un gentlemen’s agreement, abandonnée – en notre propre tradition, pensant ainsi panser l’absence de tradition qui constitue l’angoisse existentielle du Muntu qui n’est pas comme on l’a cru, l’homme africain, mais l’homme vu en tant qu’Africain et qui se voit lui-même comme tel. La crise du Muntu est la crise de l’homme qui ne se voit qu’en tant qu’il est vu – c’est-à-dire en fait qui ne se voit pas. On ne la surmonte pas en exhumant ou en inventant – pour le Muntu c’est la même chose – un passé, mais en créant un présent conforme à nos intentions, dans une anticipation utopique de l’avenir. Dans ce sens, le développement de la deuxième proposition de la problématique de La crise du Muntu est un sommet inégalé. Un sommet africain ? Qu’il nous soit permis d’en douter, car si nous répondons par l’affirmative à une telle question, il y a de fortes chances que nous soyons encore dans la caverne du Muntu. En tant qu’il a pu s’en extraire et la regarder de manière philosophique, c’est-à-dire avec la profondeur de la hauteur et la précision de l’immanence, Éboussi Boulaga a largement échappé à ce piège dans lequel nous tombons quand nous faisons de lui un géant de la philosophie africaine. D’ailleurs, qu’il nous soit permis la barbarie de lire à la lettre et de citer le Maître : « Ne me demandez pas d’où je parle, qui je suis et à quel public je “veux faire du bien” ou du mal. Je suis homme comme vous… » (Christianisme sans fétiche. Révélation et domination, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 220). Ces simples lignes disent en quelques mots et de manière profondément instructive pourquoi Éboussi Boulaga n’est pas un géant de la philosophie africaine mais un géant de la philosophie. Et la philosophie a ses monstres ; Éboussi Boulaga est un monstre au-dessus : un super monstre du XXe siècle. 

Καῖρε,  διδάσκαλε ! 

 

Jean Éric Bitang

Douala, 15 octobre 2018.

« La Force de l’Expérience » est-elle « The Force of Experience » ? À propos de 36 ans de (non-)bilinguisme mis à nu par la campagne électorale 2018 (IV)

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Examen de deux autres propositions de traduction

« The Strength of Experience »

Plus ou moins aidés par leur connaissance de l’anglais et/ou par des logiciels de traduction (avec en pole position Google Translate…– c’est dire…) et même pour les plus téméraires, par des cabinets de traduction en bonne et due forme, certains internautes ont proposé de remplacer la traduction officielle jugée déficiente, par « The Strength of Experience » jugée plus appropriée. En effet, cette traduction ne manque pas de charme : elle s’inscrit dans la continuation du français en ce qui concerne l’occultation de la profondeur sardonique du slogan original, car le mot Strength renvoie, comme nous l’indique le Cambridge Dictionary, à la capacité de faire des choses qui nécessitent un grand effort physique ou intellectuel, au sens où on parle de strength of character ou du strength d’un athlète ; au niveau de force ou de robustesse de quelque chose ou de quelqu’un comme dans la question : was is the strength of democraty in Cameroon ?; quand il n’a pas une signification purement numérique au sens où le strength d’une association est le nombre de ses membres.

Une telle traduction sied donc au caractère fourbe du slogan original qui réside dans le fait de passer sous silence les intentions profondes contenues dans le mot Force lorsqu’il est utilisé en anglais, car il est impossible d’assimiler Strength à la contrainte, à la coercition, à la force dans le sens de la violence (qui est, rappelons-le, le premier sens du terme Force en anglais), dans le sens du vol et du viol, qu’il soit physique ou non.

En outre, une telle traduction conserve le caractère de solidité et de robustesse de l’expérience en tant qu’expérience, sans que cette dernière ne mette en avant son aspect coercitif comme lorsqu’on dit par exemple : The Strength of a relationship. Cette dernière expression recevrait immédiatement une signification différente si on parlait plutôt que Force of relationship où l’analogie avec Forced relationship est difficilement évitable.

Enfin, comme dans le cadre du français, le Strength of Experience rejaillit également sur le candidat en soulignant, ce que permet le mot anglais, sa robustesse tant intellectuelle que physique dans l’optique d’emmagasiner et de répondre de façon adéquate aux défis que posent l’expérience politique, qu’elle regarde vers le passé (où l’expérience joue alors son rôle de justification a posteriori) ou vers l’avenir (où le Strength, c’est-à-dire la vigueur physique – malgré ses 85 ans – rassure sur la possibilité réelle du champion de combler les espérances populaires).

Atteint-on un même degré de profondeur abyssale de la ruse de la raison fallacieuse avec une autre traduction ?

« The Power of Experience »

D’autres internautes ont proposé de traduire le slogan originel par « The Power of Expercience ». Cette traduction est heureuse (dans le sens où « Es gibt kein richtiges Leben im Falschen ») puisqu’elle permet, tout comme la dernière, une association salutaire entre Power et Experience d’une part, et Power et le candidat d’autre part, d’autant plus qu’un des synonymes évidents de Power est Strength et non force, y compris au sens scientifique. Ici également la traduction évite de dévoiler le contenu latent du slogan original qu’elle camoufle sous un nom plutôt banal et qu’on croit – à tort ou à raison – facilement assimilable dans un sens naïf.

Mais plus important selon moi, cette traduction a l’intérêt de minimiser la force de l’expérience en tant que telle (c’est-à-dire en tant que phénomène scientifique absolutisé par l’empirisme classique) pour attirer l’attention de l’esprit sur l’association entre le Pouvoir (qui est d’ailleurs le nom que l’État prend quand il s’incarne dans les appareils qui l’établissent comme institution, ce qui permet le rapprochement évident entre l’individu qui exerce le Pouvoir en tant que Président de la République et le Pouvoir lui-même, le Président étant une institution de notre système politique), et le candidat qui l’exerce depuis longtemps (c’est-à-dire par expérience). En cela, cette traduction est éminemment « politique » – dans le sens noble et dans le sens pervers du terme –, la Force politique n’étant rien d’autre que le Pouvoir politique et la capacité de l’exercer, capacité qui par expérience, appartient à un seul individu parmi tous les candidats.

En conclusion, la traduction « The Power of Experience » possède les mêmes qualités que la traduction « The Strength of Experience », avec un petit avantage qui concerne son ancrage quasiment immédiat dans la politique, ancrage pour lequel la deuxième traduction nécessite un effort (quoique léger) d’identification. Or, on sait par expérience qu’il est assez peu productif à la fois politiquement et économiquement, d’inciter les gens à réfléchir, car la réflexion est un acte subversif ; en tout cas, c’est par là que commence la subversion.

À mon avis, et c’est pourquoi je me suis volontairement limité à ces deux exemples, aucune autre traduction n’atteint le clair-obscur de ces deux traductions qui par des moments semblent plus claires pour indiquer la provenance de la force, comme le « Grounded in Experience » proposé par Marc Gwodog, qui fait malheureusement pâle figure comme slogan politique (l’auteur lui-même le reconnaît) ; ou encore un possible « Strengthened by Experience » qui ressemble plus à un slogan publicitaire qu’à un slogan politique ; ou même « The Strength from Experience » qui fait reposer tout le mérite du candidat sur la seule expérience du pouvoir politique en semblant lui dénier tout autre qualité. Notre charité nous impose de refuser de prêter de telles intentions au(x) traducteur(s).

Quelle réponse alors à la question de départ ?

Rappelons d’abord notre question de départ pour ceux que ce long périple intellectuel aurait étourdi : Est-il opportun de traduire « La force de l’Expérience » par « The Force of Expérience » ? ou si l’on veut : l’expression « The Force of Experience » équivaut-t-elle à l’expression « La force de l’expérience » ?

Notre réponse est qu’en tant que « traduction officielle » et en tant qu’il nous faut toujours – ainsi que nous l’avons posé plus en amont – supposer la rationalité de l’autre, c’est-à-dire supposer que son agir soit conforme à ses intentions, le ou les traducteurs du candidat Paul Biya ont raison et leur traduction est vraie, d’une véracité qui dépasse de très loin la valeur intrinsèque du choix de leurs mots. En clair, non seulement cette traduction est plus vraie qu’il(s) ne l’aurai(en)t jamais espéré, mais elle est également, situation originale, plus vraie que l’original dont elle est issue – en guise de comparaison, Bernard Fonlon avait seulement réussi à créer un hymne national anglais égal en vérité à l’original. Le ou les auteurs ont donc réalisé une véritable prouesse qui mériterait de porter le nom de tour de force linguistique.

Mais il y a au moins un point sur lequel ce slogan a tort : l’image qui l’accompagne n’a pas autant d’expérience que la réalité de celui qui la porte.

Douala 25 septembre 2018.

« La Force de l’Expérience » est-elle « The Force of Experience » ? À propos de 36 ans de (non-)bilinguisme mis à nu par la campagne électorale 2018 (III)

 

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Lapsus transferendum et signification politique latente du terme Force dans l’expression « The Force of Experience »

Nous disons donc que la traduction anglaise révèle mieux le contenu réel de la pensée des personnes qui ont produit ce slogan parce qu’en raison de leur limitation de vocabulaire dans cette langue, ils n’ont pas accès à la subtilité que représente le mensonge ou si l’on veut, le polissage rationnellement calculé de la vérité. Et voici le mensonge-vérité qui s’échappe de cette traduction à partir du médium linguistique que représente le terme anglais Force.

Comme nous l’avons vu, le sens premier du terme anglais Force, au sens où cet adjectif signifie le plus répandu, comporte nécessairement la composante de violence et la notion de coercition, qu’il s’agisse de la violence physique ou de la violence institutionnelle. L’impact psychologique premier que produit ce mot en anglais va donc prioritairement vers cette assimilation de la Force à l’usage violent, coercitif. Ce n’est que dans une posture imagée qui requiert un certain nombre d’acrobaties intellectuelles plus ou moins redoutables, qu’on obtiendrait un sens aussi à peu près neutre que le terme « force » en français. Le lapsus transferendum du traducteur révèle sa qualité de lapsus : il est révélateur de la posture de celui qui pense et qui s’imagine détenir effectivement cette Force, c’est-à-dire cette puissante qui se déploie en tant que capacité de coercition sur celui qui lit cette affiche de campagne. « The Force of Experience » dévoile ainsi sa signification profonde, son sens premier, son sens vrai, son εἶδος.

Cette expression signifie premièrement que l’expérience en tant que telle est une force au sens coercitif du terme, ce qui rattache la pensée du traducteur à l’empirisme des XVIIe et XVIIIe siècle où Bacon (1561-1626), Hobbes (1588-1626), Locke (1632-1704) et Hume (1711-1776) professaient encore le fameux sola experentia. Ce n’est en effet qu’à cette époque qu’on s’imagine encore que l’objectivité de l’expérience, sensée en garantir la scientificité, cette dire la rigueur de la vérité qui en découle, réside dans la séparation radicale avec le sujet et dans la force que les résultats de cette dernière exercent sur le premier comme dans les régularités physiques universelles, nommées en raison de leur force : lois de nature, comme la loi de la gravitation universelle qui s’applique avec force, c’est-à-dire de manière coercitive à tous les éléments physiques possédant une masse et se situant dans son champ d’action. C’est dans ce sens qu’on peut à juste titre écrire : The Force of Newton’s Law of Universal Gravitation. Ceux qui nous dirigent, pour les plus jeunes, appartiennent dès lors et dans cette optique, au XVIIIe siècle…

Du point de vue politique, les implications d’une telle (vieille) idée sont très graves, car elle signifierait que dans leur traduction, les membres de la campagne dudit candidat considèrent d’une part le peuple (c’est-à-dire les éléments sur lesquels s’applique cette Force of Experience) comme une simple masse (c’est-à-dire une somme d’éléments quelconques caractérisés par leur seule importance physique qu’il faut comprendre ici comme « potentiel électoral », et réductibles pour cette raison les uns aux autres en ceci qu’ils n’ont aucune intériorité, qu’il faut comprendre ici comme « conscience politique ») ; et d’autre part leur champion comme un aimant géant qui attire vers lui tous ces éléments réductibles les uns aux autres. Mais il ne les attire pas par son charisme ou par son charme et encore moins par ses résultats politiques ; il les attire par une force impersonnelle qui contraint leur volonté à se rapprocher de lui nolens volens. Cette conclusion m’apparaît comme étant la légitimation subliminale (active et passive) de la fraude électorale, car slogan semble dire : que vous soyez pour ou contre notre champion, vous êtes forcément pour lui, en raison de cette Force of Experience qui vous poussera bon gré mal gré à vous rapprocher de lui, c’est-à-dire à lui accorder ce à quoi vous êtes politiquement réduits : votre vote. Cette Force of Experience s’apparente ainsi à la Force of Wind qui vous contraint à naviguer dans un sens décidé à l’avance pour vous ; sauf que ce sens n’est pas inconnu, il est celui de l’Experience du candidat, laquelle ne laisse aucune autre interprétation politique que celle du maintien du statu quo, de la même manière que le propre de l’expérience est la régularité objective qui lui confère justement son caractère (soi-disant) d’universalité.

Voilà donc ce que cette affiche veut dire, ce que cette affiche veut nous dire en tant que citoyens. En ce sens, je rejoins ses défenseurs : elle est totalement appropriée, parce qu’elle laisse transparaître de façon subliminale les intentions profondes du slogan original masquées par la maîtrise dont jouit le traducteur pour la langue de départ. Son sens profond signifie que le choix de leur candidat n’est pas un choix, il n’est en rien libre : en réalité, il s’impose à nous par la force de l’expérience et continuera de s’imposer par cette même force.

À partir de là, une seule question subsiste : atteint-t-on le même degré de traduction, la même acuité interprétative, le même degré de profondeur révélatrice de la signification imperceptible du slogan original avec une autre proposition ?

« La Force de l’Expérience » est-elle « The Force of Experience » ? À propos de 36 ans de (non-)bilinguisme mis à nu par la campagne électorale 2018 (II)

Examen de la traduction officielle

Intentions linguistiques du terme anglais « Force »

L’examen de la traduction officielle suppose donc d’interroger la correction entre les intentions linguistico-politiques (l’association que nous avons identifiée précédemment) et les propres intentions de la traduction anglaise officielle pour laquelle a opté l’équipe de campagne du candidat du RDPC, le point conflictuel étant le terme Force lorsqu’il est utilisé en anglais.

Comme je l’ai dit, le terme Force utilisé en anglais et comme nom plutôt que comme verbe, peut renvoyer, comme le mentionne le très respectable Cambridge Dictionary, à la force physique « surtout dans le sens de la violence », à la puissance concrète ou abstraite ; il peut également renvoyer à l’influence personnelle ou collective, comme dans le cadre des expressions : He was a powerful force in politics ou encore The Security Forces ; il peut encore signifier l’influence coercitive d’une action dans son exercice comme dans le cadre de la loi : New driving regulations are going to come into force this year.

Ce sont à peu les mêmes significations que relève le non moins respectable Oxford Advanced Learner’s Dictionary, tout en mentionnant l’usage violent du terme en premier (c’est-à-dire comme le plus fréquent…). Force y est tour à tour défini comme a « violent action », comme « physical strenght », comme « strong effect », comme « somebody/something with power », comme « Authority », comme « group of people », comme « military » et « police », et enfin au sens scientifique, comme grandeur physique.

On pourrait parcourir d’autres dictionnaires anglais qui font autorité qu’on obtiendrait à peu près un résultat similaire dont la conclusion est que le terme anglais Force est utilisé le plus couramment dans le sens de la violence, les autres utilisations étant soit détournées ou imagées, soit techniques.

Cette situation m’amène à penser que cette traduction pose quelques problèmes au niveau de ses présupposés politiques issus de cette force résonnance coercitive et violente du terme utilisé. Voyons cela de plus près.

Intentions politiques du terme anglais « Force » utilisé dans le contexte dudit slogan

Réflexion préliminaire : l’idée de lapsus transferendum

Il me faut faire justice aux intentions du/des traducteur(s) et imaginer qu’il s’agit d’une ou de personne(s) tout à fait rationnelles, même si une telle présupposition doit me mener vers l’irrationalité (lire à ce sujet l’excellent article de Marc Gwodog, « La bonne charité commence quelques fois par un peu d’irrationalité » Potentia. Revue de Philosophie du Centre Ahmès, n°1, 2017, p. 123 sq.). Il me faut également penser que l’équipe de campagne a travaillé sur la base de sa bonne foi pour ne pas biaiser mon jugement. Mais il me faut enfin et surtout tenir compte de leur situation linguistique évidente pour ce qui concerne le maniement de l’anglais et reconnaître, par la force de cette traduction, que le traducteur ne disposait pas d’un fonds suffisant au niveau du vocabulaire pour retraduire fidèlement (c’est de cela qu’il est question) les intentions et les présuppositions du slogan original en français. Ma charité linguistique doit donc mener vers la lucidité de même nature qui me pousse quasiment naturellement à l’idée que si le traducteur a utilisé toutes les possibilités en sa possession, celle retenue est si ce n’est la bonne, au moins la moins mauvaise dans son entendement au sens où Leibniz estimait que nous vivions dans le « meilleur des mondes », c’est-à-dire dans le « moins mauvais » du point de vue de l’entendement divin. Il y a donc au moins un sens dans lequel il est indubitable que cette traduction est forcément vraie : du point de vue du traducteur.

Sauf que vu la limitation évidente du vocabulaire à la disposition du traducteur, m’a charité doit également prendre en compte une limitation psychologique de ce dernier, à savoir son incapacité de mentir. Cette supposition est importante pour garantir la vérité de son énoncé, c’est-à-dire de l’authenticité de son objectivité par rapport à ce qui est pensé. Mais nous sommes, pour le cas d’espèce, en présence d’un cas rare de lapsus où ce qui est dit en deuxième intention n’est pas seulement exact à ce qui est pensé, mais est même plus vrai que ce qui est dit en première intention. Autrement dit, nous sommes dans un cas où la traduction est plus vraie que l’original, non de manière calculée, mais de manière involontaire, au sens où elle dit plus (parce qu’elle est vraie) et mieux (parce qu’elle utilise moins d’artifices et même aucun) que l’expression originale pour laquelle le sujet dispose de la possibilité de travestir son intention. Cette situation n’ayant, à notre connaissance, pas encore fait l’objet d’une analyse ou même d’une simple description, nous proposons de la baptiser lapsus transferendum.

Que nous dit donc ce lapsus ?

« La Force de l’Expérience » est-elle « The Force of Experience » ? À propos de 36 ans de (non-)bilinguisme mis à nu par la campagne électorale 2018 (I)

Avant-propos

Depuis le lancement de la campagne présidentielle camerounaise 2018, les candidats au fauteuil d’Étoudi rivalisent d’adresse pour convaincre à la fois leurs partisans et ceux qui sont encore indécis. Dans cette optique, le slogan de campagne est un atout essentiel qui fixe en quelques mots le cap et les ambitions des candidats. Et justement, depuis deux jours, le slogan – ou en tout cas un des slogans – qui retient une grande partie de l’attention de la communauté politique camerounaise, est celui du candidat du RDPC, le Président de la République sortant, Monsieur Paul Biya. Mise en cause : la traduction anglaise de « La force de l’expérience ». Les affiches de campagne dudit candidat proposent de rendre le slogan français par « The Force of Experience » en anglais, ce qui a provoqué un tollé général sur la toile, où les internautes accusent notamment le candidat de traduction mot-à-mot. C’est cette situation que j’essaye d’éclaircir dans le présent article. Mais avant, quelques précisions s’imposent.

Précisons d’abord que la question n’est pas de savoir si le mot force existe en anglais ou pas. Il n’est pas non plus question de savoir si le mot « force » en français peut être effectivement rendu par le mot force en anglais. Enfin, et en raison des réponses positives aux deux questions précédentes, il ne s’agit donc pas pour nous de nous demander si l’expression « The Force of Experience » est grammaticalement et syntaxiquement correcte. À cette dernière question, il nous faut répondre immédiatement par l’affirmative.

Précisons également que la question ne peut pas être celle que la vérité ou de la fausseté de la traduction, mais plutôt celle de son opportunité. On se demanderait alors : était-il opportun [c’est-à-dire correct par rapport à l’original] de traduire « La force de l’expérience » par « The Force of Experience » ? Or en se posant la question de cette manière, on atteint à mon sens le côté le plus intéressant de la traduction et du questionnement à son sujet, car cette question suppose d’interroger non seulement la traduction en tant que telle, mais également et surtout l’étalon à partir duquel elle doit être jugée. Autrement dit, posée de cette manière, la traduction permet d’être interrogée à la fois en soi et pour soi. L’intérêt de la réponse s’en trouve décuplé.

Notre question se précise donc comme suit : Est-il opportun de traduire « La force de l’Expérience » par « The Force of Expérience » ? ou si l’on veut : l’expression « The Force of Experience » équivaut-t-elle à l’expression « La force de l’expérience » ?

Cela signifie qu’on ne résout pas la question en changeant simplement un mot par un autre dans la phrase, comme s’il s’agissait d’un vulgaire puzzle où les éléments auraient une place définie à l’avance. C’est la première erreur de la plupart des positions que j’ai pu lire sur le sujet. Elles n’engagent pas une réflexion générale, mais seulement une réflexion particulière sur un mot déterminé et non sur le sens général de l’ensemble. Attention ! Cela ne signifie pas que le mot en question soit inutile, mais seulement que se focaliser sur lui nous détourne du problème véritable, car il s’agit non de mot mais de sens.

Examen du slogan original

Puisqu’il s’agit pour nous de juger de la qualité (au sens de l’opportunité et de la correction de cette dernière par rapport à l’original) de la traduction, il nous faut au préalable tenter d’établir le sens du slogan original : « La force de l’expérience ». Que signifie cette phrase en français et dans une optique politique (en supposant, ce que je crois être en doit de faire, que le slogan a été originellement pensé dans cette langue) ?

Selon moi « La force de l’expérience » signifie premièrement que l’expérience est une force au sens où celui qui la possède est dans une certaine mesure supérieur à celui qui ne la possède pas. D’ailleurs c’est dans ce sens qu’on réclame de l’expérience professionnelle pour l’exercice de certains postes (surtout des postes de responsabilité) au sein des entreprises publiques ou privées.

Deuxièmement, cette expression renvoie à la force de celui qui possède l’expérience, dont la suprématie s’exprime justement dans la possession de cet atout, par rapport à ses autres concurrents. Cette deuxième utilisation du terme force est très intéressante, car elle peut renvoyer soit à la force au sens administratif du terme, dans le sens de la maîtrise des affaires de la nation en raison de l’expérience politique du candidat présenté, soit à la force au sens physique du terme en ceci qu’il s’agirait de montrer que le candidat a relevé avec brio l’épreuve de l’expérience de la longévité au pouvoir. Ce serait donc un homme fort : fort de l’expérience des affaires évidemment, mais également suffisamment fort physiquement pour supporter l’épreuve que cette expérience inflige à celui qui doit la subir pendant aussi longtemps.

En conjuguant ces deux significations, on obtient une constellation de sens autour de deux idées forces : la force de l’expérience en tant que telle et la force du candidat qui possède l’expérience.

Le premier sens du terme est le sens immédiat et primaire (c’est sur lui par exemple que la plupart des personnes s’est arrêté). Le second sens est plus caché et plus fin : il provient de l’association à la fois abstraite (en raison du slogan) et concrète (en raison de l’affiche de la réalité historique du pays) entre le candidat – au point de vue physique (85 ans) et au point de vue politique (36 ans de règne – c’est bien ce mot qu’il nous faut utiliser…– et l’expérience, d’où l’idée de le maintenir à son poste.

Or si mon analyse est bonne, le mot « expérience » n’est pas la destination de ce slogan, mais simplement le moyen d’exemplifier la « force » du candidat. Ce serait donc le mot « Force » le mot principal. Beaucoup de personnes ont malheureusement cru comprendre qu’il s’agissait plutôt du mot « expérience » et que le mot « force » ne servait qu’à définir cette dernière, d’où l’incongruité de la traduction. J’espère aller plus loin que cette lecture primaire – pas nécessairement erronée, mais primaire.


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