« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » : ce n’est pas (seulement) Sarkozy qui le dit, mais (aussi) Towa ! (Suite)

 

Towa avec et contre Sarkozy (II)

J’affirme que Towa a dit, et spécialement pour cette question, il n’a pas fait que dire, mais aussi écrit que l’Occident, l’Europe est supérieur(e) à l’Afrique. Je renvoie les scribes et les perroquets aux pages 39, 41, 56 (pour ce qui concerne le constat towaïen de la « défaite » de l’Afrique en face en face de l’Europe), 40 (pour ce qui concerne l’affirmation de la « victoire de l’une sur l’autre » en ce qui concerne la rencontre entre les civilisations occidentale et africaines), 42 (pour le constat du fait que « nous sommes encore dominés en dépit de notre souveraineté formelle »). Mais attention ! Towa écrit en même temps qu’il constate la supériorité de l’Occident sur nous, que ce serait une erreur « d’embrasser sans discrimination la civilisation occidentale, de la prendre en bloc comme supérieure à la nôtre » (p. 40). Il ne faut pas la prendre « EN BLOC » comme supérieure à la nôtre : voilà l’erreur ou la mauvaise foi de Sarkozy ; elle consiste à conclure à la supériorité générale de l’Occident sur l’Afrique à partir de la supériorité déterminée politico-économique qui s’exprimait et s’exprime encore au travers de l’esclavage, de la colonisation et du néocolonialisme. Si l’Occident est donc, de l’aveu de Towa – une de ses grandes caractéristiques intellectuelles a toujours été l’honnêteté –, politiquement et économiquement supérieur à l’Afrique, supériorité qui s’exprime à travers la domination qu’il exerce sur ce territoire, il n’est absolument pas ontologiquement supérieur à l’Afrique et, par voie de conversion, la culture occidentale n’est donc pas ontologiquement, c’est-à-dire essentiellement, ou encore « en bloc », supérieure à la culture africaine. C’est pourquoi j’ai écrit que « L’Occident est historiquement supérieur à l’Afrique ». Cette idée qui a provoqué le courroux de mes lecteurs africains et africanistes (occidentaux) ne signifie absolument pas que la culturelle occidentale est supérieure à la culture africaine, mais simplement qu’à cause de situations historiques, c’est-à-dire d’évènements absolument déterminés, l’Occident a acquis une supériorité pratique (premier sens du mot histoire considéré, au rebours de Sarkozy, comme ensemble de situations concrètes) et étendue (deuxième sens du mot histoire en tant que lié aux périodes passées du rapport d’une conscience au monde et donc aux autres consciences) sur nous. Towa ne se limite qu’à un seul de ces évènements historiques : la maîtrise de la science et de la technologie. On a faussement cru que puisqu’il a écrit que ces deux activités étaient l’ « arme secrète » (Essai, p. 40), le « “secret” de l’Occident » (idem), il la refusait aux Africains. Serais-je en pleine sophistique si j’opposais la réflexion et l’abstraction à cette lecture trop serrée, trop terre-à-terre, trop littérale du texte ? Soit ! J’en convoque un autre qui n’est guère une retractatio. Towa avait, dans l’Essai, surestimé les forces de ses lecteurs, dans un autre livre, il a conscience de parler à des paysans. Cette citation devrait faire le bonheur des scribes et des secrétaires : « Malgré leur liaison historique, civilisation industrielle et culture occidentale ne sont pas à confondre. Elles ne forment pas un tout massif à prendre ou à laisser en bloc » (M. Towa, Valeurs culturelles et développement, p. 21). Évidemment, fidèle à son habitude, l’auteur ne s’encombre pas de lourdes démonstrations et la question est liquidée en une page… C’est en lisant Identité et Transcendance qu’on trouve de la matière pour expliquer cette situation à partir notamment du rejet de l’ontologisation de la culture et de l’affirmation d’une origine historique des pratiques culturelles, dont la science. C’est dans ce premier sens qu’objectivement et selon Towa lui-même, « L’Occident est historiquement supérieur à l’Afrique ».

Mais il y a un troisième sens du mot histoire et c’est sûrement le plus important chez Towa. Il s’agit de la capacité de se saisir résolument et effectivement de son destin ; d’être son propre guide et son propre chef ; de renouer avec l’initiative historique de Césaire. Autrement dit, d’être résolument libre ! Or de ce point de vue aussi – et Towa, dans sa grande lucidité accuse presque de manière égale l’ontologisation de la tradition et l’impérialisme (économique) occidental –, une large partie de l’Afrique n’est pas encore suffisamment entrée dans l’histoire, n’a pas encore récupéré son destin ; ne s’est pas encore libérée. D’ailleurs, – à l’adresse des scribes, des secrétaires et des perroquets : Towa écrit que « …la libération est notre but » (Essai, p. 40) et qu’il rêve de « l’avènement d’une Afrique puissante, auto-centrée et libre dans un monde réellement libéré » (p. 59). Ce « dessein profond » (idem), accompli par la « philosophie de l’Europe », c’est-à-dire par l’Europe elle-même « au moment de son passage à la modernité » (idem) est un pas qu’il nous faut encore franchir aujourd’hui. Cela ne veut guère dire que nous n’avons jamais été libres ! Sophisme ? Oh que non ! Entre nous et nos ancêtres qui durent être « aux plus hautes époques de leur histoire [leur histoire !!!!], créateurs et libres » (p. 48), il y a eu des évènements historiques déterminés qui nous ont poussés à nous asseoir « dans la nuit de l’inanité » (p. 41). Comme nos ancêtres, « nous avons à nous redresser de toute notre stature d’hommes ; nous, depuis si longtemps affairés au service de l’homme, nous avons à nous affairer à notre propre service » (idem). Il s’agit là d’une « tâche » (idem) plutôt que d’un état dans lequel nous serions. Qu’on n’oppose donc pas à mon argumentaire, Histoire de la pensée africaine, car Towa n’écrit ni ne dit que les Africains n’ont pas d’histoire « en bloc », comme le fait Sarkozy. Il estime précisément que nous avons à reconquérir cette histoire dont nous avons été pendant longtemps privés. Ainsi, tandis que Sarkozy déclare « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », Towa déclare précisément que le drame de l’Afrique moderne, c’est que l’homme africain de notre temps n’est pas assez rentré dans l’histoire. Car il a le faire plutôt qu’à exhiber l’histoire de ses ancêtres. Il a à devenir comme eux ! Véritable créateur et libre ! C’est-à-dire agent de l’histoire plutôt que valet ! Voilà l’impératif catégorique de l’iconoclasme révolutionnaire.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » : ce n’est pas (seulement) Sarkozy qui le dit, mais (aussi) Towa ! (I)

Avertissement

Celui qui n’est pas surpris par ce titre volontairement provocant ignore soit Sarkozy, soit Towa. Et il est plus commun d’ignorer le second… J’écris cet article en guise de clarification concernant la philosophie de mon Maître à penser. Il s’agit précisément de répondre à une question qui me sépare d’un proche biologique et sûrement idéologique de Marcien Towa. J’affirme que dans son œuvre, Marcien Towa n’a jamais rien fait d’autre que dire cette phrase, même si, les petites gens, c’est-à-dire les esprits les moins doués, cherchent en vain le « fait » plutôt qu’analyser l’ « esprit ». C’est pour de tels esprits que je clarifie mon propos introductif. Towa n’a jamais fait que dire ne signifie guère qu’il l’a écrit, que dans ses livres on peut trouver noir sur blanc cette phrase de Sarkozy. Il faut faire preuve d’élévation et de subtilité pour découvrir derrière le texte le contenu visé et exprimé par l’auteur. Il n’est d’ailleurs pas sûr que ce dernier ait accès à toutes les implications de ce qu’il écrit ni qu’il ait par rapport à son œuvre la distance qu’a le critique. Je suis conforté dans cette idée parce qu’elle est souvent la marque des grands auteurs : ils disent des choses (en apparence) simples, mais qui ont des conséquences qu’eux-mêmes ne soupçonnaient pas et n’ont jamais pu soupçonner. C’est pourquoi, à ceux qui me répondraient : « j’ai discuté avec lui », ce n’est pas ce qu’il pensait, je réponds en retour : en le lisant et le relisant, à tort à travers, à l’endroit à l’envers, en construisant les ponts entre les présupposés des dires, en liant les argumentaires écrits à des années d’intervalles, en étudiant la biographie, en interrogeant l’histoire, on acquiert sur l’œuvre d’un auteur plus d’informations que l’auteur lui-même. D’ailleurs, je l’ai entendu de la bouche même du Maître au moment où je lui expliquais ma déception quant à la taille de l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Je regrettais précisément que le livre n’ait pas éclairci certaines propositions, développé certaines intuitions, persévéré dans l’abstraction et proposé un développement plus conséquent. Je disais au Maître que chacune des pages de l’Essai en valait en réalité dix et que le livre aurait donc eu, développé de manière rigoureuse et quasi-exhaustive, au moins la même taille que La phénoménologie de l’esprit. Il me permit d’exposer deux points concernant cet argument : je parlais du mythe et du passé dans leur rapport avec la dialectique du soi timidement exposée dans le troisième chapitre du livre (pp. 39-50). Je me rappelle qu’il a adopté un large sourire en me disant que je l’avais presque mieux compris que lui-même. Bon, c’est vrai ! Il était déjà vieux et peut-être qu’il le disait seulement pour être gentil – ce qu’il a été pendant tout notre entretien –, mais je me rappelle aussi que quand j’ai critiqué sa connaissance du mythe et l’apport de ce dernier pour la philosophie, Mme Towa a dû m’arrêter en me disant que je malmenais « un vieil homme malade ». Il faut dire qu’il s’était terriblement énervé ! Il était monté sur ses chevaux et monopolisait la parole pour défendre ses positions et en me rappelant toute l’histoire de la philosophie (occidentale) depuis Platon… Je profitais d’une parenthèse pour lui faire remarquer qu’il n’avait pas lu La dialectique de la Raison d’Adorno et Horkheimer, ce qui l’irrita davantage… Je ne voulais pas être responsable de sa mort, aussi ai-je cherché à arrondir les angles et choisi des thèmes sur lesquels nous étions plus en accord : l’ethnophilosophie, et de nouveau ce sourire sur son visage et les développements magistraux. Cet épisode m’a laissé penser que Marcien Towa n’aimait pas beaucoup la critique et qu’il ne donnait pas du crédit à une idée s’il n’en était pas convaincu, attitudes que m’a confirmées son camarade de classe, Fabien Éboussi Boulaga. S’il a donc pu me dire qu’il est tout à fait possible que je l’aie mieux compris que lui-même, en m’invitant chaleureusement à compléter sa doctrine (sur la question de la religion par exemple où j’ai remarqué qu’il ne s’est pas beaucoup exprimé), je pense donc être en droit de concevoir que ma lecture de ses livres n’est pas (absolument) en déphasage avec la vigueur originelle de la pensée de notre Maître. Il ne s’agit donc guère d’une « lecture hérétique » comme Éboussi Boulaga en a développé en direction de John Rawls L’affaire de la philosophie africaine, il s’agit au contraire d’une actualisation rigoureuse du potentiel critique et surtout dialectique inexploré et quand bien même exploré, largement sous-estimé, de la pensée du philosophe d’Endama. C’est une lecture non-orthodoxe, non-dogmatique, libérée du fardeau de la biologie et du sentiment d’héritage que portent les disciples direct, nourrie par l’histoire et renforcée par la distance physique et générationnelle qui nous sépare de lui et qui nous permet donc d’exercer un regard plus corrosif et moins enclin à subir l’aura originelle du Maître. N’attendez donc pas que je répète Marcien Towa : « déterrer une philosophie, ce n’est pas encore philosopher » (Essai, p. 29), mais que je soumette sa pensée à des exercices spéculatifs que lui-même n’a jamais et n’aurait d’ailleurs jamais pu prévoir.

Towa avec et contre Sarkozy (I)

Si j’affirme donc que Towa n’a jamais rien fait d’autre que prononcer lui-même ces mots de Sarkozy, j’affirme en même temps que les mêmes mots sont chargés de différente façon chez l’un comme chez l’autre. Sophisme, s’empressera-t-on sûrement de dire ! Je réponds que je ne suis ni coupable d’avoir inventé le français ni coupable d’avoir inventé la philosophie. Les mots peuvent avoir, ils ont d’ailleurs, des significations différentes selon le contexte d’énonciation et même selon le ton avec lequel on les emploie. Ainsi, quand Towa, dans le débat qui clôt L’idée d’une philosophie négro-africaine, remercie Jean Sablé – qui vient de l’insulter copieusement – « d’avoir “lu sérieusement” [s]on article » (p. 86), il faut vraiment faire preuve soit d’une grande ignorance soit d’une profonde malhonnêteté pour ne pas se rendre compte du fait que Towa ironise. De même, on ne peut pas raisonnablement douter de sa sincérité lorsqu’il « remercie » encore, mais cette fois-ci, Lara Oruno pour son intervention. Ensuite, Platon, Hegel, Marx et Adorno utilisent tous le même terme de « dialectique », mais dans des sens profondément différents lorsqu’on écarte le médium du mouvement. Penser donc que le mot dialectique utilisé par l’un deux renvoie systématiquement à la même réalité chez les autres est un manque cruel de discernement et de connaissances peu ou prou spécialisées. Fort de ces particularités du français et de la philosophie, j’affirme donc, aussi contradictoirement que cela puisse paraître – pour les simples gens et la « pensée commune » – que Sarkozy et Towa disent la même chose tout en signifiant des choses différentes. On s’en rendra compte en expliquant rapidement ce que signifie ce mot de Sarkozy.

Chez l’ex président français, cette affirmation procède d’une ontologisation de la situation plus ou moins actuelle du Nègre, c’est-à-dire, pour parler le langage towaïen, une « rétro-jection ». Le Nègre est ici fétichisé, sa culture hypostasiée et réduite à une existence qui n’a d’existence que le nom, puisqu’elle n’existe pas en tant que culture, mais en tant que déploiement toujours identique d’une essence originelle par laquelle le Nègre est condamné à être ce qu’il est. En fait, en arrière-plan de cette affirmation chez Sarkozy, il y a ce qu’Identité et Transcendance appelle « doctrine de l’identité » (chap. 1 et 2 consacrés respectivement à la critique d’Edward Wilmot Blyden et de Léopold Sédar Senghor). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre ces autres paroles de Sarkozy :

« Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ».

Autrement dit, ce que l’africain est, il l’est immédiatement, comme les animaux pour Emmanuel Kant et les objets pour Jean-Paul Sartre. Achille Mbembé pointe en bon droit, « l’insolence de l’ignorance » de Sarkozy sur la question, mais passons…

Chez Sarkozy, cette affirmation suppose ensuite une conception non-historique de l’histoire, c’est-à-dire une conception non concrète, à la manière de Hegel ; une histoire qui transcenderait les déterminations objectives et les situations concrètes des individus et des peuples. En outre, elle repose sur l’idée que l’histoire est figée et qu’elle ne se fait que dans un sens, celui de l’Occident. L’homme africain entrerait donc dans l’histoire en suivant l’histoire, c’est-à-dire la propre marche de l’Occident : c’est de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire en fait l’affirmation frauduleuse de la supériorité d’une culture, en l’occurrence celle occidentale, sur une autre, en l’occurrence celle africaine. C’est précisément cette idée de « supériorité » de l’Occident qui a irrité et excité les Africains, pourtant c’est bien ce que Towa a toujours dit, à savoir que l’Occident est supérieur à l’Afrique.

Is there an ‘Anglophone Problem’ in Cameroon? (2nd part) 

​Language and tribalism 

The reader of this paper may think there is no relation between language and tribalism, and for this reason, may feel surprised by this relation I shall try to point out. But I have been forced to recognize that many people in Cameroon do not see any difference between the language and the ethnical membership, so that ‘Anglophones’ – the term ‘Anglophone’ normally meaning only ‘English-speakers’ – are commonly considered as an ethnic group as well as Bassa and Beti for example. And because there is an ethnical connotation of Cameroon’s general policy, symbolised by the absurd political principle of “regional balance” [équilibre regional], this claim from the Nord-West of our country is wrongly analysed as an ethnical one. As a matter of fact, the idea of a “regional balance” hides the other tremendously damaging idea of an ethnical division of the country, and hence, the idea of a political ruling of the state grounded on ethnical bases and by which the simple administrative borders between regions are transformed into ethnical barriers between peoples. By this means, the idea of a “regional balance” reveals an ‘ethnicalisation’ of politics, or to say it in a less barbaric word, it is a mark of tribalism. 

In itself, the tribalisation of the state is not a problem. In many other countries around the world, ethnic groups and ethnical bases are used as a foundation for politics. In a debate with Njoh-Mouelle engaged on internet and published few years ago, Thierry Michalon, a French scholar, pointed out the ethnical foundation of many African states and recommended therefore the acknowledgement of this situation. By these means, the (political) unity of the state would be grounded on the ethnical particularities and the different representatives would be chosen among all the ethnic groups of the country and according to their size. In this situation, the ‘ethnicalisation’ of politics is not a problem, but a common accepted and shared ground of the original social contract. The problem comes from the fact that our state does not theoretically stand from such a criterion even though this one is used in practice.  Thus, one of the origins of the political anger – which is not only to be related to ‘Anglophones’ – could certainly be the inadequacy between was is said, and hence is supposed to be done, and what is really done in practice. This dialectic between laws and facts, theory and practice is certainly one of the darkest contents of the French colonialism legacy (if I can use this term to talk about the outcomes of this nauseating practice…). This hypothesis of an ethnical foundation of the term ‘Anglophone’ leads us to understand that although I am writing his paper in English, there is no way for me to be categorised as an ‘Anglophone’. Further, even the very common ‘Francophone’ practice to send children to ‘Anglophone’ schools do not turn these pupils into ‘Anglophones’. They mostly (socially) remain “‘Francophones’ who, whether are simply speaking English or, paradoxically, have English as their first language”. If then ‘Francophones’ do not turn into ‘Anglophones’ even with an extensive and ordinarily practice of English in Cameroon, and conversely, ‘Anglophones’ do not turn into ‘Francophones’ with a similar practice of French, we have to recognize that there is a problem with the state’s global idea of the language which leads us to question the so-called “integration policy” in Cameroon. We should ask ourselves how citizens should be “integrated” in their own country. This simple idea reveals the political failure of the Cameroonian state, and especially the idea of a “regional balance”, because the will to “integrate” citizens in their own country indicates that these citizens are primarily marginalised, considered as a minority. But as we have already seen it before, it is stated nowhere that ‘Anglophones’ and further, any ethnic group, are considered in Cameroon as a minority. Thus, the so-called “integration policy” is just the political mark of the failure of the Cameroonian state regarding the promotion of equality, equity and unity throughout the country. This is not a matter of law but a matter of fact and people like Enoh Meyonmesse are promoting violence and division instead of unity and peace by arguing from the wrong side of Cameroonian social and political policy, i.e. on a tribal ground.
Beyond the violent response to Violence

If I am right, then the Cameroonian state do respond to its primarily anti-constitutional violence against ‘Anglophones’, a fictive political category of its own, by social violence against their warrantable claims of equity and equality of treatment. This problem should have been considered differently if our politicians have read John Rawls’ Theory of Justice, because the major claim of our fellow citizens is the rightful implementation of the laws of our Republic which guarantees Justice to all and for all, Justice being defined here as an equality of treatment: as equity. To avoid conflagration, the main Cameroonian political principle, i.e. the ‘repressive principle’, should be replaced by a ‘communicational principle’, i.e. a social dialogue between all Cameroonians without no discrimination of language, ethnic group, religion, and so on. We would then see that the ‘Anglophone’ demand is not only to be related to Nord- and South-West regions but implies a reflexion on the social policies of Cameroon, especially regarding the respect of our Constitution. To this effect, two main attitudes should be banned.

The first consists in saying that there is no reason for ‘Anglophones’ to complain, because there are other ethnic groups which do not have the same social and political advantages they have, for example the people from East, who do not have any Ministers, no roads to go to their villages, and so on. I have heard such a poisoning argument on the radio during a high audience broadcast. There are many misunderstandings in this idea. We have already pointed out one of them, concerning the political and social lie by which ‘Anglophones’ are turned into an ethnic group. Here are the two others. 

First and at the beginning of this movement, the ‘Anglophone’ complain was not a political one, but only a complaint of lawyers who asked to the government to translate the OHADA system, i.e. the laws in force in Central Africa jurisdictional area. To this reasonable demand, the government replied with contempt and violence. That was the turning point from which people started to ask for the autonomy of Nord- and South-West regions of Cameroon. I am pretty sure that without this inappropriate response from the government, we would not have had all these troubles in Bamenda. It was just a matter of respect. Second, this critique of the ‘Anglophone’ complain hides the legitimisation of marginalisation as the major political principle of the Cameroonian state. It states that other tribes and ethnic groups are marginalised but are not complaining. It therefore means that the Cameroonian state is a repressive machine against which any complain is interpreted as a crime. Here is its terrifying motto: Suffer and Shut up! This arrogance of the state should stop by itself or should be stopped by us, Cameroonians.

The second attitude – and here I am specially talking to ‘Anglophones’ – to avoid is to say: “They also do the same”. By these means, we reject the fault on the other and we respond to stigmatisation with another stigmatisation. It is obvious that behaving like that will lead us nowhere. We should not work to enlarge the scope of stigmatisation even as a response to a previous one. Instead of that, we should always try to respond to violence by tolerance, to injustice by justice. This is not a sign of weakness. At the contrary, it is a sign of power, of majesty, and especially a sign of rightfulness and lawfulness, some of the missing values today in Cameroon… Marginalisation should not be the response to marginalisation between compatriots and we should not try to justify our own marginalisation of others by the marginalisation we have been suffering from, even if this marginalisation is addressed to the ones making us suffering. 

By banning these two negative attitudes, we would then face the only valuable question that raises from the troubles in Bamenda: the question of Cameroonian citizenship, which can be stated as follows: what does it mean to be a Cameroonian? By asking this question, we are forced to realise that ‘Anglophone’ and ‘Francophone’ are non-efficient categories to think the citizenship in our country. They raised from a clumsy implementation of the fundamental law of Cameroon, reinforced by an ethnical lecture of our political situation. Good questions should be asked and we should try to provide good answers to them. This can only be achieved through a national dialogue where we should adopt a new Cameroonian social contract. Some domains should be highlighted among which education, politics and equity, in order to end definitively with these (critical) questions of language and ethnical membership.
As a conclusion, and to answer to the main question of this paper, I should say that they are two levels of analysis when dealing with the situation of ‘Anglophones’ in Cameroon. The first level is the theoretical one which is related to our laws and especially our Constitution. To this effect, there is no ‘Anglophone’ problem in Cameroon because there is no linguistic distinction between French- and English-speakers in our country, both languages having the “same status”. But there is another level, the practical one, related to the way the Cameroonian state and the majority of (‘Francophone’) Cameroonians, conceive the ‘Anglophone’ reality. We have shown some of the social and political modalities of the Cameroonian perception of ‘Anglophones’. According to the common social and political practice in Cameroon, and following Thomas Samuel Kuhn’s terminology, I can say there is an ‘Anglophone’ “anomaly” which lays on the problematical social policy of the Cameroonian state. Instead of an ‘Anglophone’ problem, I do think there is a socio-politico-juridical problem in Cameroon, and the ‘Anglophone’ and ethnical anomalies are simply unfortunate outcomes of this fundamental problem.

​Is there an ‘Anglophone Problem’ in Cameroon? (First Part) 

The present paper deals with what is going on in the so-called ‘Anglophone side’ of our country, precisely in Bamenda, and in a certain sense in Buea. My aim is neither to legitimate nor to criticize. As a philosopher, what I first try to do is to understand the sense of the troubles by questioning the origins and the terms of this movement. 


Is there a ‘linguistic minority’ in Cameroon? 

To me, this question seems to be the first to ask ourselves when trying to analyse the situation in Bamenda, because I have heard on internet and elsewhere that ‘Anglophones’ can be considered as a ‘linguistic minority’. This nonsense idea is probably based on the fact that English is a common spoken language in only two of the ten regions of Cameroon. But what is done in practice is not necessarily what should be done, i.e. the law. The article one paragraph 3 of the first part of our Constitution clearly states that “The official languages of the Republic of Cameroon shall be English and French, both languages having the same status”. Thus, according to the law of the country, when, we, the people of Cameroon, decided to end with the Federal Republic of Cameroon and to move forward towards unity, we decided also to abandon this linguistic distinction between on one hand the ‘Anglophone’ Cameroon, and on the second hand, the ‘Francophone’ one. If we then assume that we are in a united country, we should also assume that this linguistic distinction is related to an earlier period of our common history now completely behind us. Nowadays, talking of a ‘linguistic minority’ in Cameroon obviously points out a misconception of the laws of our country and by these means, a misunderstanding of the concept of ‘unity’, which is at the foundation of our Republic. This idea is not only related to ‘Anglophones’, and shall therefore also apply to ‘Francophones’ who cannot be considered, according to the same criterion, as a linguistic community of/in Cameroon. As a matter of fact and following the fundamental law of our country, there is not on one side ‘Anglophone’ Cameroonians, and on the other side ‘Francophone’ ones, these adjectives been cancelled talking of us, from the time we decided to unite. That is why “The State shall guarantee the promotion of bilingualism throughout the country” (Constitution of Cameroon [1996], part one, article one, §3). Unfortunately, even here there is a common mistake.
‘Bilingualism of exclusion’ in place of ‘bilingualism of inclusion’

I am not quite sure we have well understood was is meant in the Constitution by the “promotion of bilingualism”. By saying ‘we’, I firstly think of the Government and secondly the layman. To me, what had been – and is still – promoted in our country is certainly not what was intended in the Constitution. In the implementation of this article, we substituted the intended ‘bilingualism of inclusion’ to something we could call a ‘bilingualism of exclusion’. The first bilingualism aimed the promotion of national integration and national unity, while the second promotes the exactly opposite values. The bilingualism of inclusion should have led us to a state where every Cameroonian feels at home everywhere in the country, but that is not the case. Instead of that, the ‘bilingualism of exclusion’ had reinforced the former linguistic character cancelled by the creation of the united Republic of Cameroon so that in fact, we have practically regressed to the federal situation. Many examples can be used to confirm it.

First, the fact that we practically have two national anthems does not favour national unity at all. A lecturer in Sociology at the University of Douala pointed out the dangerousness of this situation where children of Nord- and South-West regions are not singing the same anthem that the ones of Centre and Littoral for example. It should have been easier either to translate the national anthem originally composed and written in French into English, or to transform both anthems in a unique one, so that one of the symbols of our sovereignty and therefore of our unity, could really promotes an inclusive bilingualism. We could, for example, following what have been done in South-Africa, have a national anthem in both official languages. I am very doubtful on the fact that the majority of Cameroonians could sing the national(s) anthem(s) in French and English. To be sure, this duality of the national anthem does not improve national unity by promoting a ‘bilingualism of inclusion’, but actually undermines it.  

Second, I can mention the educational system which is totally in contradiction with the Constitution, because official languages do not have here the “same status”, even in what we call ‘bilingual high schools’. Of course, in ‘Francophone’ high schools, English is taught as well as French in ‘Anglophone’ ones, but certainly not with the “same status”. Depending on the main language, the other one is considered as secondary. For example, in ‘Francophone’ high schools, students have from six to eight hours of English lessons per week. Most of the time, English is considered only as a subject, used during the English class, studied to have good marks from the English teacher, but never spoken elsewhere, even during other classes. We could have reasonably thought that this situation changes in ‘bilingual high schools’, both official languages having here the “same status” as stated in the Constitution. Nevertheless, this attractive idea of ‘bilingual high schools’ is practically an absurdity because it consists in a ‘Francophone’ high school alongside an ‘Anglophone’ one: another perfect example of ‘bilingualism of exclusion’ which recreates practically the former theoretically abandoned linguistic distinction between Cameroons. I would not be honest if I do not mention that in some special classes, students are trained to perfect inclusive bilingualism where all the subjects are given both in French and English. But these classes transform into something special what should be common. And furthermore, the difficulty of such classes is unnecessarily increased because subjects are given twice: once in English and once in French, so that students learn at the same time ‘history’ and ‘histoire’, i.e. history in English and history again, but now in French. Practically, this is a nonsensical way to study and to learn even though students are really trained to practice an inclusive bilingualism. To reduce the superfluously difficulty of these bilingual classes, the possibility should be given to the students, while learning a subject in a specific language, to react either in French or English. But here we face another difficult question that points out once more the political endeavour to achieve an inclusive bilingualism: are teachers trained to this task? 

Be careful, I am not saying that nothing has been done to promote national unity, especially concerning the promotion of bilingualism; I am just saying that much more could have been done and in a much more efficient way.

Sur le Colloque des Doctorants de Philosophie de l’Université de Douala

Il se sera donc tenu, ce mercredi 02 mars 2016, le très attendu « Colloque des Doctorants de Philosophie de l’Université de Douala ». Cette première édition aura été l’occasion d’admirer les prouesses des doctorants sur la question du rapport de la Philosophie à la Rationalité. La haute teneur des contributions ainsi que la qualité des échanges ont permis de rehausser l’éclat de ceArgument colloque Doualatte journée, dont les résultats devraient être publiés bientôt. J’ai apprécié la participation massive des concernés et l’anarchisme de quelques personnes… Vivement la prochaine édition!

QUAND LA PHILOSOPHIE SERT LA VIOLENCE CIVILISATIONNELLE. Sur la lecture towaïenne de Hegel

Nota: J’ai présenté ce texte devant les élèves de mon ami David Samuel Maka Mpondo, dans le cadre des activités marquant la quatorzième journée internationale de la Philosophie. Je tiens à l’en remercier, comme toujours.

par

Jean Éric Bitang,

Centre Ahmès

 

Introduction

Cette communication s’attache à exposer la lecture towaïenne de Hegel exposée dans le premier chapitre de son Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle[1]. Il s’agit de voir comment, à partir de sa lecture des Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie et des Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, Marcien Towa arrive à établir que la philosophie de Hegel pactise avec la violence et la légitime. Cette lecture est intéressante parce qu’à l’origine, la philosophie de Hegel se présente comme une mise en avant de la liberté qu’il faut néanmoins comprendre différemment de la tradition philosophique française. Pour un auteur comme Jean-Jacques Rousseau par exemple, la liberté est d’abord un concept individuel se rapportant à l’individu dans un rapport souvent négatif à la collectivité. Pour Hegel en revanche, qui s’inscrit dans la tradition de pensée allemande, la liberté se dit de manière collective, c’est-à-dire qu’elle n’est pas un concept dont la réalisation se fait de manière isolée, mais toujours en situation de liberté généralisée. Pour le dire simplement, dans la première approche, l’individu est libre indépendamment de la condition de la collectivité ; dans la seconde, la collectivité est libre et cette liberté garantit la liberté de l’individu. La philosophie de Hegel est donc, dans ce sens un humanisme, c’est-à-dire simplement une promotion de l’humanité (pas seulement en tant qu’expression de la personne individuelle, mais surtout en tant qu’expression de la collectivité). Comment arrive-t-elle à se retourner en apologie de la violence, et de la violence envers les autres hommes ? C’est ce que le commentaire de Marcien Towa permet de mettre en lumière. Il part, comme Hegel, d’une histoire de la philosophie qui se déploie à partir d’une définition précise de cette activité, et aboutit aux conséquences politiques de cette histoire de la philosophie du point de vue de la philosophie de l’histoire du Maître d’Iéna. Le résultat saisissant de cette analyse est la découverte d’une hiérarchisation des cultures et des civilisations, ainsi qu’une légitimation de la violence comme mode de déploiement du Weltgeist.

Hegel et la définition de la philosophie

Dans les Leçons sur l’histoire de la philosophie[2], Hegel avance que la philosophie est « l’esprit de l’époque existant comme esprit qui se pense » (p. 55) avec pour contenu le général. C’est par là que la philosophie se distingue entre autres, de la religion et de l’art qui ne s’attachent qu’à une manifestation déterminée du concept – intuition extérieure immédiate pour l’art et représentation pour la religion –. Le sujet, qui pense, se saisit donc comme général en même temps que le général est l’objet et le contenu de sa pensée. Dans ce déploiement, l’entendement ne connait aucune limite, c’est-à-dire qu’il se découvre comme libre. Là apparaît comme conséquence, une des conditions de l’activité philosophique : la liberté. Et Hegel ne conçoit pas la liberté que du point de vue de la structure et de la nature de la pensée, c’est-à-dire de manière formelle ; il la comprend fondamentalement comme disposition concrète, c’est-à-dire comme liberté politique de tous les hommes : comme liberté générale qui traduit le fait que la trajectoire du Volksgeist coïncide avec celle du Weltgeist ou de la Raison. Selon Hegel, ces deux trajectoires se sont rencontrées de manière complète et adéquate seulement dans le monde grec, et leur désormais cheminement commun a pour lieu d’expression exclusif l’Occident. Comment Hegel procède-t-il pour arriver à cette conclusion pour le moins surprenante ?

De l’histoire de la philosophie à la philosophie de l’histoire

On se serait normalement attendu à ce que Hegel arrive à la conclusion de l’universalité de la philosophie puisque selon ses dires, cette activité nécessite la pensée et la liberté et que, théoriquement, ces attributs sont ceux essentiels de l’homme. Towa remarque que Hegel est d’accord avec cette thèse à la seule précision qu’il « introduit un distinguo chargé de conséquences » (Essai, p. 17). Ce dernier consiste à récupérer la distinction aristotélicienne entre l’acte et la puissance pour soutenir que si la pensée et la liberté sont des attributs essentiels de l’homme, ils ne sont tels qu’en tant que dispositions. Autrement dit, l’homme est bien pensée et liberté, mais seulement en soi, c’est-à-dire en tant qu’il se rapporte à lui-même ou pris de façon exclusivement abstraite, et non nécessairement pour soi, c’est-à-dire dans le rapport déterminé avec la nature ou pris de façon concrète. Cela l’amène à soutenir que la pensée et la liberté ne sont donc rien d’autre que des possibilités dont l’actualisation n’est pas toujours réalisée. Il faut donc distinguer l’homme naturel qui, au regard des dispositions internes, se situe exclusivement en soi, c’est-à-dire dans un rapport non déterminé avec la nature, comme en quelque sorte, « prisonnier » de cette dernière ; et l’homme ayant réalisé son humanité. Towa comprend que cette théorie amène à distinguer les hommes et à introduire une hiérarchie entre ces derniers, car il y aurait d’une part, des hommes n’ayant pas (encore) réalisé leur humanité, et d’autre part, des hommes ayant traversé cette étape, et, faisant coïncider leur développement avec l’expression de la Raison, ils appartiennent à l’Histoire que Hegel comprend comme étant la Raison se déployant hors d’elle-même, dans le monde. Or les attributs essentiels objectifs de la Raison sont aussi les attributs essentiels subjectifs de l’homme dont la réalisation la plus éclatante et la plus haute est la philosophie dans laquelle l’homme se saisit comme Absolu, à l’image même de la Raison. Towa peut donc légitimement écrire que dans cette optique hégélienne : « la présence ou l’absence de la liberté et de la pensée, c’est-à-dire de la philosophie, signifie l’appartenance ou la non appartenance à l’Histoire universelle » (ibid., p. 19), c’est-à-dire aussi, en fait, au domaine de l’humanité. Ainsi, « Le fait que la philosophie, i.e., la pure pensée et la liberté, ne se rencontre qu’en Occident veut donc dire en même temps que seul l’Occident est véritablement historique » (idem). C’est cette conclusion qui fonde la violence contenue dans le discours hégélien.

La philosophie de l’histoire de Hegel et la légitimation de la violence civilisationnelle

Towa met en lumière la connexion entre la philosophie de l’histoire de Hegel et la violence civilisationnelle qu’on peut encore appeler impérialisme, en fondant en raison la suprématie politique – c’est-à-dire aussi culturelle – des Peuples les plus avancés par rapport au cheminement de la Raison sur les peuples en retard par rapport à ce même cheminement. En clair, pour le philosophe d’Endama, la philosophie de son collègue d’Iéna est un éloge de la violence civilisationnelle qui repose sur l’idée qu’il ne peut exister qu’un seul peuple historique à la fois puisque c’est sur les cendres du précédent peuple historique que le suivant prend son envol. La rencontre entre ces deux peuples et l’établissement de la suprématie du second sur le premier passe nécessairement par la conquête dont le contenu politique objectif est la domination. Pour étayer cette lecture, Towa convoque deux textes des Leçons sur la philosophie de l’histoire dans lequel Hegel explique le passage du monde oriental au monde grec. Les deux figures de ces textes sont deux guerriers : Achille et Alexandre[3]. Si le premier inaugure le monde grec, le second le porte à son apogée – c’est-à-dire aussi à son déclin –, et son mérite est d’avoir réussi à « trancher enfin par les armes la vieille querelle et la vieille lutte entre l’Est et l’Ouest » (p. 207. Nous soulignons). Et que reçoit l’Asie en échange de cette soumission ? « un cachet hellénique » (idem), c’est-à-dire en fait, le sceau de la rationalité. En effet, pour Hegel, le contenu historique objectif de la conquête d’un peuple est l’humanisation, c’est-à-dire aussi la rationalité. La conquête représente donc la traduction objective (pour soi) de la conscience qu’a un peuple (en soi) d’être le peuple historique. Elle s’avère nécessaire puisque Hegel comprend l’enchaînement des différents mondes comme une histoire de conquêtes, c’est-à-dire de violence et de soumission. Towa voit dans cette approche le fondement philosophique de la “mission civilisatrice” de l’Occident, cheval de Troie dont le contenu réel est l’impérialisme, c’est-à-dire la violence institutionnelle entre civilisations. Suivant la ligne argumentative tracée par sa définition de la philosophie qui commande une extériorisation du contenu subjectif de la pensée afin d’atteindre l’essence universelle de cette dernière, Hegel recommande aussi l’expansion politique – concrète – du peuple ayant atteint le plus degré de maturation de l’Esprit, c’est-à-dire de la connaissance de ce dernier, et sa liberté va de pair avec le maintien des autres en servitude, situation dans laquelle ils reçoivent le « cachet » qui atteste du fait qu’il côtoient la rationalité. On comprend alors pourquoi Hegel peut écrire que « L’esclavage a fait naître plus d’humanité parmi les Nègres » (idem), car elle a apposé sur la peau de ces derniers le « cachet » de la rationalité en leur infligeant un rapport déterminé avec la nature[4]. Cette lecture permet à Marcien Towa de conclure qu’ « Ainsi la philosophie hégélienne apparaît par un côté (celui que nous venons de présenter) comme une véritable idéologie de l’impérialisme occidental » (Essai, p. 22).

 Philosophie et idéologie

Le principal intérêt du commentaire towaïen de Hegel que nous venons de présenter est de mettre en évidence, à partir d’un des sommets de la philosophie occidentale, le rapport perverti de la philosophie à l’idéologie. À partir d’une lecture scrupuleuse de Hegel, Marcien Towa arrive à établir que cette philosophie contient les fondements philosophiques de l’impérialisme et qu’elle trahit donc à la fois le contenu objectif de la philosophie et le concept objectif aussi de la philosophie hégélienne. En effet, après avoir exposé le caractère essentiellement humaniste de l’activité philosophique – que ce soit tant par ses fondements que par ses résultats – Hegel dénature cette activité pour la mettre au service de la violence qu’il érige en principe de l’Histoire universelle. Sa réflexion rationalise donc la violence et fait coïncider le déchainement fortuit de la puissance – comme c’est le cas dans la nature par exemple – avec la volonté de nuire. Une telle violence affiche sa proximité avec le mal qu’elle présente comme bien : c’est un mensonge ! Et c’est à ce niveau que Towa identifie le contenu idéologique, c’est-à-dire le contenu de fausseté de la réflexion hégélienne. L’idéologie c’est le mensonge contenu dans la philosophie de Hegel, mensonge qui s’exprime d’une triple manière. D’abord à partir de l’affirmation de l’exclusivité occidentale de la philosophie. Ensuite, à partir de la délimitation de l’histoire universelle. Et surtout et enfin, dans la légitimation philosophique de l’impérialisme occidental. Ces conséquences découlent toutes de la délimitation du domaine de la philosophie, problème qui « peut sembler d’abord purement académique » (Essai, p. 19), mais qui vise in fine « la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, ni plus ni moins » (idem), c’est-à-dire le renversement de l’humanisme philosophique en antihumanisme. En accomplissant ce retournement, la philosophie de Hegel expose son côté sombre et mensonger et nous montre comment certaines philosophies peuvent travestir le contenu essentiellement humaniste de la philosophie pour se poser comme négations de la liberté.

Conclusion

Si Marcien Towa critique la violence à l’œuvre dans le discours hégélien, c’est parce que cette dernière est une violence qui rabaisse l’homme en-dessous de l’humanité, quels que soient les arguments que déploie Hegel. Une telle violence est une atteinte aux attributs essentiels de l’homme que sont la pensée et la liberté ; en tant que telle, elle doit être combattue, et quand une philosophie en vient à la défendre, elle doit être marquée du sceau de l’idéologie. En revanche, la violence peut être au service de la libération de l’homme. Celle-là doit nécessairement s’accompagner de philosophie, car tel est le contenu objectif de cette discipline : porter à l’acte les potentialités (émancipatrices) essentielles de l’homme. Cela passe par un combat contre les forces qui empêchent ou qui se donnent pour mission d’empêcher une telle éclosion. Cette conviction towaïenne est le résultat de sa lecture de Césaire, mais surtout de Fanon – que nous ne pouvons exposer ici –, à laquelle il ajoute que le danger n’est pas tant hors qu’à l’intérieur de nous, d’où une nécessaire violence sur nous-mêmes qui nous empêchera de succomber de nouveau à la violence de l’autre : telle est la portée de l’iconoclasme prôné par le philosophe d’Endama. Cela signifie que ce n’est donc pas tant en soi que la violence pose problème, car prise sous cette forme elle est purement indéterminée et aveugle. C’est seulement pour soi, c’est-à-dire une fois qu’elle ouvre les yeux sur elle-même et s’accompagne donc de volonté, qu’elle tombe sous le coup de la critique philosophique qui peut dès lors lui attribuer un qualificatif.

 

 

Douala le 16 novembre 2015.

[1] Yaoundé, CLÉ, coll. « Point de vue », 1971 (2007), pp. 15-22. Ci-après Essai.

[2]Trad. franç. Gibelin, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1954.

[3] Hegel G. W. F., op. cit., trad. franç. J. Gibelin, 3è éd. remaniée par É. Gilson, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1998 (1963).

[4] La justification qu’avance Hegel dans les Leçons est de nature morale car elle prend appui sur certaines coutumes de rois africains, notamment au Dahomey (ce qui s’appelle aujourd’hui le Bénin). Mais la véritable justification philosophique est à trouver dans la Phénoménologie de l’esprit, à travers la dialectique du Maître et de l’esclave.

THÈSES SUR LE “PANAFRICANISME” D’ “AFRIQUE MÉDIA”. À propos d’une insulte subie hier dans un taxi

Je n’écris pas cet article pour suivre le mouvement du troupeau et me prononcer sur la sanction qui frappe chez nous la chaine de télévision « Afrique Média ». Je n’écris que pour faire part à mon lectorat d’une situation que j’ai subie hier dans un taxi alors que j’allais à Bonamoussadi. Cette situation m’interpelle et m’oblige – et non me contraint – à dire un mot sur cette chaîne de télévision. Je tiens aussi à préciser que je suis peut-être le moins bien placé pour parler d’ « Afrique Média », vu que je ne suis pas un abonné de cette chaîne, et cela n’est pas seulement dû au fait que je n’ai pas le « bouquet » d’une grande firme audio-visuelle française. En effet, c’est par le pur hasard d’un zapping que j’ai eu ma première expérience de l’émission culte de cette chaine : « Le débat panafricain ». Cette impression a été mauvaise et c’est ce goût amer que j’ai encore dans la bouche à chaque fois que je dois me prononcer sur ce sujet. Il me souvient qu’un journaliste harcelait les oreilles des téléspectateurs en augmentant de manière systématique l’intensité de sa voix sans que la régie n’oppose à ce crescendo dramatique un decrescendo salvateur. C’était le contraire, et le journaliste en question semblait s’être accordé avec les membres de la régie. À ce triste spectacle insupportable, il manquait seulement de la musique dont le soutien en fond sonore aurait sûrement renforcé de manière non négligeable le pathos servi par ce tandem. Mes oreilles n’ont pas supporté cette situation, et j’ai continué mon zapping. Je me souviens aussi qu’une autre fois, j’ai été contraint cette fois à subir ces mêmes grognement pendant plus d’une demi-heure, alors que j’attendais un ami chez ses parents et que je n’avais pas d’autre choix que de donner la réplique à un fervent adepte de ce que cette chaîne appelle le « Débat panafricain ». Depuis lors, j’ai soigneusement évité de me retrouver avec un problème aux tympans à cause des journalistes de cette chaîne. Je suis donc très mal placé pour pouvoir donner une « analyse » d’ « Afrique Média ». C’est d’ailleurs pour cette raison que j’aurais aimé me taire et je ne serais jamais sorti de ma torpeur si l’évènement d’hier ne m’avait pas poussé à revoir mes positions.

Hier en effet, alors que j’étais dans un taxi pour me rendre à Bonamoussadi, le chauffeur a engagé le sujet concernant la suspension d’ « Afrique Média » en me demandant – j’étais à ce moment le seul passager – ce que j’en pensais. Naturellement, je lui ai répondu que je n’en pense rien, en ce qui concerne la sanction du CNC, mais qu’effectivement, cela ne m’étonne guère vu l’expérience éphémère et douloureuse que j’ai de cette chaîne de télévision. La conversation allait bon train quand une femme et un homme sont montés dans le taxi et que la femme a pris le train en marche en s’introduisant dans notre discussion. Elle m’a taxé de tous les noms parce que j’affirmais mon opposition à cette mascarade que nous propose « Afrique Média », mascarade que j’entends comme abrutissement massif des masses camerounaises et peut-être africaines. Avant d’arriver à destination – elle et son compagnon descendaient avant moi –, elle me lança cette injure avec un ton méprisant : « Vous n’êtes pas un panafricaniste ! » C’est à partir de là que je me suis posé la question suivante : « Donc, ‘Afrique Média’ est une chaine ‘panafricaine’ et ses journalistes sont des ‘panafricanistes’ ? »

S’il faut croire en effet leur propre slogan ainsi que la défense de leurs adjuvants, « Afrique Média » est une chaîne à l’orientation « panafricaniste », mais cette affirmation n’est rien d’autre qu’une erreur – dans le cas le plus heureux – ou un mensonge – dans le cas le moins favorable –. Mon argumentaire repose sur trois thèses que je vais présenter de manière sommaire :

Thèse 1 : Le panafricanisme est une théorie, pas une barbarie. Il faut en effet distinguer le discours argumenté, construit, nourri par la recherche et à vocation critique, du grognement qui a lieu sur les plateaux d’« Afrique Média », grognement davantage proche de la « barbarie » que de la « civilisation ». Ce sont les Grecs qui divisaient l’humanité en Ἔλληνη et en Βάρϐαρος en situant le médium de cette distinction dans la langue plutôt que dans le λόγσς – même si pour eux les deux choses sont identiques, comme l’atteste la parenté avec λέγει. C’est pourtant ce dernier critère qui devrait établir la démarcation entre le règne de l’humanité et celui de l’animalité. Le panafricanisme est un discours cohérent articulé depuis des axiomes clairement définis et solidement établis par la réflexion critique. Ce mouvement est né historiquement de la volonté d’extraire le Noir de cette vision d’animal dans laquelle nous ramène « Afrique Média » en présentant le Nègre comme quelqu’un d’essentiellement émotif, porté au discours pathologiquement orienté vers le pathos et dont les sons ne sont guère rien d’autre que de vulgaires grognements insensés. Les premiers leaders du mouvement panafricaniste (Edward W. Blyden, Anténor Firmin, etc.) étaient des lettrés qui avaient à cœur de montrer qu’on peut être Nègre et posséder la précieuse σοϕιά. Ceux qui les suivirent, dont W. E. B. Dubois, leur feront honneur. C’est exactement dans la lancée contraire que s’inscrivent les journalistes d’« Afrique Média » que j’ai pu écouter. Et le plus grave, c’est qu’ils entrainent dans leur chute une bonne partie de leur auditoire. Dans un article intéressant au titre fort révélateur ainsi qu’au contenu mesuré, Félix T. Mbetbo a écrit qu’« Afrique Média » sème ses discours sur la « bonne terre », celle de la double misère du sous-développé que décrit Njoh-Mouelle depuis les années 70 et dont l’engrais est l’ignorance et la recherche du sensationnel. Comment expliquer sinon qu’une femme que je ne connais pas et qui ne me connait pas non plus en vienne à me cracher au visage cette insulte en pensant servir et faire avancer la cause africaine ? Le panafricanisme visait à montrer et à consolider notre humanité, le discours d’« Afrique Média » nous ramène à la barbarie, d’où la deuxième opposition qui repose sur cette deuxième thèse :

 

Thèse 2 : Le panafricanisme n’a pas qu’un contenu idéologique critique, mais d’abord et surtout un contenu constructif. Le contenu objectif de la doctrine du panafricanisme est positif et non négatif, ce qui signifie que le panafricanisme n’est pas une théorie de la destruction, mais de la construction d’un vivre-ensemble pacifique dans lequel le négro-africain pourrait s’épanouir. La campagne idéologique de Blyden pour l’émigration au Libéria par exemple n’avait pas d’autre but. Le contenu principal de cette doctrine est que les Noirs du monde entier doivent s’entraider dans l’optique de développer leurs capacités (politique, militaire et économique), capacités qui leur permettraient aussi de résister à l’impérialisme occidental. Mais résister à l’impérialisme n’est pas la première raison de l’idéal panafricaniste, il n’est que la résultante des rapports sociaux de domination qui sont à l’origine de la création de cette doctrine et dont elle ne pouvait que s’imprégner. Autrement dit, le panafricanisme est une doctrine dont le centre est en soi, c’est-à-dire une doctrine d’hommes libres conscients de leur liberté et conscients du fait que cette prise de conscience doit prendre corps dans la réalité. Ce n’est qu’à ce moment que le panafricanisme acquiert un tour critique puisqu’objectivement, ce progrès rencontre la résistance des impérialistes et des colons. « Afrique Média » ne suit pas cette orientation du mouvement panafricaniste qu’on peut voir à l’œuvre depuis au moins la Conférence panafricaine de 1900. D’abord, le discours de cette chaine a son centre en dehors de lui-même : en Occident, et plus particulièrement en France. Félix T. Mbetbo, dans son billet déjà mentionné, insiste à juste titre sur cet « enchainement » pathologique à la France. Cette simple orientation traduit une régression de la conscience panafricaniste au niveau de ce qu’à la suite de Hegel, Éboussi Boulaga appelle la « conscience d’esclave ». L’esclave ne veut (parce qu’il ne peut) pas être ce qu’il projette d’être : il veut être le maître ; précisément, il veut être comme le maître : le singer. Dans cette situation qui transparaît clairement du plaidoyer de Jean-Pierre Bouneck paru sur le site camer.be, il n’y a pas une prise de conscience de sa situation, mais une méprise de cette dernière et une mauvaise foi qui traduit une incapacité à exercer sa liberté pour en subir les conséquences. Si l’autre est responsable à la fois de lui et de nous-mêmes, c’est que nous ne sommes pas responsables de nous. Autrement dit, idéologiquement, nous sommes encore des esclaves. On cesse de l’être lorsque nous transformons l’influence de l’autre sur nous en influence de nous sur nous-mêmes. Sans cette récupération dialectique de notre être, il n’y a aucune place pour la liberté. On pourrait alors objecter à cette réflexion que la situation objective de notre liberté est celle d’être quotidiennement bafouée. J’en conviens, mais à cela je réponds que si notre volonté est de nous libérer du joug impérialiste, nous n’avons aucune raison de jouer leur jeu idéologique. Il faut plutôt le dé-jouer et opposer à cette réalité, notre propre vision sublimée de notre être-actuel-dans-le-monde, d’où ma troisième thèse :

 

Thèse 3 : Le panafricanisme est une théorie de l’ouverture et non de la fermeture. Dès ses origines et jusqu’à son dernier illustre représentant, Kwame Nkrumah, le panafricanisme n’a jamais consisté à se couper de l’autre, fut-il l’oppresseur. Ce dont il faut se séparer c’est de la domination qu’il exerce sur nous, et c’est dans cette optique qu’intervient l’unité qui permettrait de nous constituer en centre autonome de décision. Cela est particulièrement clair avec le consciencisme qui apparaît comme le socle philosophique et idéologique du panafricanisme tel que le voyait Nkrumah. Le consciencisme pose que « l’africanité » n’est pas à trouver dans une quelconque unité fantasmée en dehors de notre histoire ni passée ni actuelle ni future. Au contraire, elle doit s’enraciner dans la situation concrète – c’est-à-dire actuelle – de la conscience africaine qui est celle d’être en proie à plusieurs « influences », notamment le christianisme, l’islam et l’animisme. À chacune de ces influences correspond une « culture » avec ce qu’elle a de bon et de mauvais. Il ne s’agit pas, pour Nkrumah, de nier et de rejeter parce qu’étrangères, les influences étrangères, mais de soumettre ces dernières, suivant le mot de Césaire, à la « dialectique de nos besoins ». L’Occident a certes été la cause de plusieurs des maux de l’Afrique, mais il faut un regard plus froid et moins imprégné de pathos pour regarder avec des yeux critiques ce que nous avons encore à gagner d’une hypothétique « collaboration » véritable avec lui. L’ « engagement » ne doit pas être un « dégagement », mais un « recadrage » des positions à la lumière des différents intérêts des parties, dont les nôtres. Si dans le fond, « Afrique Média » peut se défendre de séparer en parlant de l’Occident, le bon grain de l’ivraie, il n’est pas osé de penser qu’il semble qu’il y ait davantage d’ivraie que de bon grain, et que le discours envers l’Occident est assez souvent critique, mais surtout « violent ». Et c’est cette violence qui me gêne particulièrement, puisqu’on peut ne pas être d’accord, mais formuler notre désaccord de manière moins barbare, de sorte qu’on ne retienne pas uniquement la véhémence de nos propos, mais aussi leur qualité critique. Peut-être « Afrique Média » devrait-elle chercher du côté de l’ironie, beaucoup plus caustique, critique et raffinée que les grognements barbares. En voulant s’inscrire dans une ligne éditoriale « typiquement africaine », je crois qu’ « Afrique Média » ne fait rien d’autre que se diriger sur une voie « typiquement non-panafricaine ».

J’aimerais finir par quelques remarques.

Premièrement, davantage que leurs intentions, je reproche à « Afrique Média » et à ses journalistes, leurs actions, c’est-à-dire non le contenu de leur discours, mais surtout la forme de ce dernier. Cette critique est apparentée à celle que fit, en 1971, Marcien Towa aux philosophes africains et soi-disant africanistes qui avaient pour objectif – noble – d’amener au jour une philosophie africaine authentique. Mais comme la forme est expression du contenu, et que l’exposé est en même temps le contenant de ce qu’il contient, le défaut de forme entraine irrémédiablement un défaut de contenu. Si je comprends bien les reproches du CNC, c’est bien de cela qu’il s’agit, plutôt que d’un conflit soi-disant anti-panafricain, piloté de l’extérieur par une toute-puissance occidentale qui aurait droit de vie et de mort sur notre pensée. N’est-ce pas d’ailleurs là le revers du discours de cette chaîne : présenter l’autre comme superpuissance présidant à nos destinées plutôt que déplacer l’accent à la fois réflexif et critique – surtout critique d’ailleurs – de l’autre – jugé à tous les coups responsable de nous – vers nous qui avons à être résolument responsables de nous-mêmes ?

Deuxièmement, je crois que c’est une erreur que de croire que l’adhésion du peuple est une marque de qualité. En fait, je crois que c’est l’inverse et que ce qu’admire immédiatement le peuple est justement ce dont il faut se méfier. Platon dédaignait la populace, et en dépit de sa situation de classe, je pense qu’il avait raison, car le peuple n’a d’importance qu’en tant que « masse » et le propre de la masse n’est pas de penser, mais de peser. Par définition, une masse est une chose opaque, dure et difficile à manier. La réalité nécessite et impose plus de finesse et de subtilité. La vérité n’est pas dans le peuple, mais à l’abri de ce dernier.

Enfin, en conclusion de sa 84è Leçon de Géostratégie Africaine, Jean-Paul Poulaga adresse ces mots de Gandhi à « Afrique Média » : « D’abord ils vous ignorent, ensuite ils se moquent de vous, puis ils vous combattent et enfin, vous gagnez » ». Je fais simplement remarquer que Gandhi faisait moins de bruit, mais sans être pour autant moins efficace…

Jean Eric Bitang,

Douala le 18 août 2015.


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