Sur l’esprit du matérialisme

Dans l’acception qu’on a souvent du matérialisme, cette tendance philosophique serait encline à nier l’esprit et à axer son action sur la matière. C’est sûrement vrai, mais c’est largement faux. D’abord, une pareille conception du matérialisme est désuète et le matérialisme ne rejette en rien l’esprit; il le conçoit seulement comme l’abstraction la plus parfaite de la matière, son expression la plus aboutie sur le plan spéculatif. Dans ce cas, si le matérialisme ne refuse pas l’existence de l’esprit qu’est-ce que cette « réalité » pour lui.

Je voudrais ici tenter une clarification nécessairement infime, de la position matérialiste, de telle sorte qu’elle ne soit que plus intelligible. J’écris cet article d’un trait, à main levée et à la volée, sur un coup de tête et je ne veux pas rentrer dans les livres et exposer les théories complexes avec des citations compliquées. Je signalerai ici juste Le Consciencisme de Kwame Nkrumah qui expose la spécificité du matérialisme.

Selon Nkrumah, il existe deux sortes de matérialismes: un désuet et un dialectique. Le matérialisme désuet est celui que Nkrumah appelle le matérialisme serein. Ce matérialisme professe l’absolutisme de la matière, son exclusivité, et refuse l’existence de l’idée et de l’esprit et de quelque produit dérivé de type idéel. Le second type de matérialisme est le matérialisme dialectique. Celui-ci professe que la matière est antérieure sur le plan ontologique à l’esprit et que cette dernière entité est réductible à la matière. En clair, le matérialisme dialectique reconnait l’esprit, mais le situe dans la continuité de la matière, en tant que production de cette dernière. L’esprit est donc le produit de la manière. Nkrumah dit que l’esprit est produit lorsque le cerveau est dans des conditions critiques, lorsque toutes les conditions dialectiques sont réunies pour sa production. C’est ce que nous dit la neuroscience, ce que nous appelons l’esprit, la raison, la conscience, n’est qu’un produit du cerveau, de la matière donc. Pour qu’il y ait esprit, il faut donc un substrat matériel, et le substrat matériel à l’origine de l’esprit c’est le cerveau, et le plus évolué de tous, produit le meilleur esprit: le cerveau humain. Malheureusement, l’affirmation de Nkrumah qui veut situer Dieu comme le déploiement de l’idée ainsi définie avec toutes les qualités fantasmatiques de ce dernier, est fortement erronée et nous ne le soutenons en aucun cas dans cette déviance argumentative ainsi que l’a admirablement remarqué Paulin Hountondji ( Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, Clé, 1980). Mon matérialisme est donc à situer à ce second niveau, mais avant de revenir à la question de l’esprit, je voudrais préciser une chose que Kwame Nkrumah n’a pas voulu inclure dans sa théorie du Consciencisme, le matérialisme est nécessairement athée! Il n’existe aucun matérialisme qui ne soit pas athée, à moins que ce dernier ne sache pas le sens de la théorie qu’il professe ou alors, à moins aussi qu’il soit un tricheur et qu’il triche malheureusement avec lui-même, ce qui est simplement de la mauvaise foi. Certaines gens m’ont soulevé un problème et des inconsistances dans ma théorie, dans mes dires; des contradictions internes. La plus aboutie et la plus flagrante de ces dernières est qu’en tant que matérialiste, j’accorde beaucoup de place à la spéculation, à la spiritualité, au culte de l’immatériel, à l’esprit.

Je voudrais m’expliquer de façon brève. Le matérialisme dialectique, ainsi que présenté plus haut, n’est en aucun cas une ode à l’esprit, mais bien au développement cognitif, c’est à dire un développement du cerveau, donc de la matière. Appliquer donc toutes ses forces pour que les cerveaux de nos frères soient « bien faits » suivant la formule de Montaigne, c’est expressément mettre l’accent sur le matériel et non sur l’esprit puisque en mettant l’accent sur l’esprit, qui n’est au demeurant, qu’une catégorie d’expression, fantasmatique de surcroît, de la matière, on met l’accent sur la matière. Le plus important c’est l’endroit où s’arrête la régression et précisément, dans notre cas, la régression s’arrête au cerveau, à la matière donc. Toutes nos tentatives de mettre l’accent sur le développement « spirituel » n’est donc en fait qu’un discours de matérialiste qui signifie mettre l’accent sur l’éducation; or l’éducation met l’accent sur le cerveau, donc en dernière analyse, sur la matière. Tout est réductible à la matière! Tout! Même Dieu est réductible au cerveau du dogmatisé qui le fantasme et de l’athée qu’il rebute. C’est en cela qu’il a une existence fantasmatique, parasite de l’existence empirique de l’hôte dont il se sert, soit pour le réfuter, soit pour le fonder – ce qui est d’ailleurs impossible -. C’est cette entreprise cognitive qui fait « exister » Dieu. Et Dieu n’existe que de cette existence fantasmatique parasite de celle de l’homme car en effet, les animaux n’ont pas besoin de lui.

Il me semblait important de souligner la similitude qui existe entre ces formes de matérialismes et la conception de l’esprit et d’éclairer le lecteur sur la réception de nos propos. Nous pensons que nous l’avons fait et que ces clarifications seront les bienvenues pour la compréhension ultérieure du matérialisme que nous professons, lequel pourrait, dans une très grande mesure, s’apparenter à celui dialectique de Nkrumah. Il était aussi le moment de clarifier notre propension à la spiritualité, laquelle n’est en aucun cas un reniement du matérialisme que nous professons et de l’athéisme qui en découle naturellement, ou, serait-il mieux de dire « syllogistiquement ». L’esprit n’est donc pas un frein au matérialisme, il est une continuité de la matière suivant le principe de la « conversion catégorielle » énoncé par Nkrumah.

Jean Eric BITANG,
Douala, 13 Août 2010.

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4 Responses to “Sur l’esprit du matérialisme”


  1. 1 wabo simo yves 18 décembre 2010 à 9:17

    Jean Eric je tombe sur ton article tout au début de mes recherches sur Nkrumah et sur le matérialisme en général. ce que je peux modestement dire c’est que l’idée de la primoté de la matière et de son dynamisme y est clairement exprimée c’est-à-dire que sous l’effet de la dialectique, la matière peut parvenir à d’autre catégorie sans pourtant cesser d’être la matière il ya pas d’alchimie.Cependant je voudrai davantage comprendre pourquoi tout matérialisme dites-vous est nécessairement athée et aussi savoir si ce systeme duquel decoule le communisme n’est pas definitivement scellé dans un monde ou le capitalisme est irréversible.

    Yves étudiant en philo

    • Bonjour Yves,
      Je vais essayer de répondre directement à vos préoccupations. Commençons d’abord par les reformuler. Vous voulez savoir pourquoi est-ce que je dis que le matérialisme est nécessairement athée et vous voulez savoir si le communisme, option politique découlant de cette doctrine n’est pas, au vu de la tournure capitaliste du monde, une utopie.
      Commençons par la première préoccupation. Le matérialisme est nécessairement athée pour une raison très simple : il affirme que rien ne crée la matière et qu’elle est autonome. Cette position est une attitude ontologique qui consiste à rejeter la transcendance et à lui substituer l’immanence matérielle. A la question d’où vient le monde, le matérialisme répond qu’il ne vient pas de Dieu, mais qu’il est de toute éternité sans besoin d’avoir été crée. C’est le premier principe matérialiste : la conservation de la matière, qui, appliqué à l’ontologie, devient l’absoluité de la matière. Nkrumah écrit – puisque vous faites des recherches sur ce grand philosophe – :

      «  On devrait vraiment poser comme axiomes que la matière peut exister sans être perçue, et qu’elle existe indépendamment de l’esprit [c'est-à-dire qu’elle n’est pas crée par Dieu] »

      [Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 36.]

      Cette première négation nous montre que du point de vue ontologique, le matérialisme refuse l’idée de Dieu et l’autre idée de création. Il reste pourtant un autre moyen de faire entrer Dieu dans le système matérialiste : par le mouvement. La meilleure approche de cette technique a été donnée par Aristote et son Premier Moteur Immobile qui n’est rien d’autre que Dieu. L’exégèse de Thomas a bien servi à le montrer. Ce moteur a tous les attributs de Dieu, c'est-à-dire qu’il est Dieu. Le matérialisme refuse cette transcendance du mouvement des choses et affirme le second grand principe matérialiste : l’immanence du mouvement de la matière. Celui-ci consiste essentiellement à dire que la matière se meut d’elle-même, c'est-à-dire que le mouvement est interne à la matière, il est une de ses propriétés. Nkrumah affirme ce principe :

      « La matière n’est pas inerte au sens où l’entendent les philosophes. Elle est capable de se mouvoir d’elle-même à la fois au sens de : changement de relation, et de changement de propriétés. »

      [Ibid., p. 127.]

      Voilà donc présentés, les deux grands principes du matérialisme, et vous conviendrez avec moi que tous ces principes nient la transcendance, la refusent. Nkrumah professe ainsi l’aspect profondément matérialiste de sa doctrine :

      « Les premiers principes de la philosophie que j’ai appelée « consciencisme » ont donc deux aspects. Tout d’abord j’affirme l’existence indépendante de la matière [premier principe : celui de la conservation de la matière, ou de l’absoluité de celle-ci] ; ensuite, j’affirme qu’elle peut se mouvoir spontanément [deuxième principe : l’immanence du mouvement]. En vertu de ces deux premiers principes, le consciencisme est une philosophie profondément matérialiste. »

      [Ibid., p. 128.],

      quand il reconnait que le matérialisme est nécessairement athée :

      « Strictement parlant, l’affirmation de la seule réalité de la matière est un athéisme, car le panthéisme aussi est une variété d’athéisme. »

      [Ibidem.]

      Je pense avoir, par la présente démonstration, montré le caractère profondément athée d’une vision du monde matérialiste.
      Passons donc, si vous le voulez bien, à votre seconde préoccupation qui concerne l’inquiétude que vous avez au sujet du caractère utopique d’une société communiste. Je vous répondrai sur ce sujet que l’analyse de l’histoire telle qu’elle se déroule ne montre pas que le capitalisme gagne du terrain, mais bien qu’il faiblit. En effet, les différentes crises que connait le monde capitaliste – puisqu’il s’agit de lui – montrent à suffisance les limites d’une telle option économique. Marx disait que ce n’est que quand les Prolétaires seront le dos au mur, que quand le capitalisme sera devenu inhumain, sauvage, et qu’on aura atteint le point de non-retour que le besoin de communisme se fera sentir. Pour vous dire la vérité, je ne suis pas Marx sur cette voie car je pense qu’il a raté son coup. D’un philosophe encré dans la réalité sociale – ce qu’il a admirablement bien fait – il s’est laissé tenté par la prophétique – ce qui laisse pour moi, à désirer –. La réalité est que le communisme tel que l’a pensé Marx est une vraie utopie, et seul un communisme moins serré – je dirai même un socialisme – pourra avoir, dans le cœur des hommes, l’écho que Marx situe dans le communisme. Mais mes raisons ne sont pas que le monde tourne au capitalisme intégral, elles sont dans l’utopie évidente de la rêverie de Marx, même si il commence sa philosophie les yeux ouverts.
      En espérant que les présentes lumières vous éclaireront davantage que les précédentes et en vous invitant à continuer vos recherches sur les penseurs d’Afrique, car on ne le dit que trop peu, l’Afrique n’est pas qu’un wagon ; c’est d’ailleurs une des raisons d’être de ce blog.

  • 3 jason 17 octobre 2012 à 7:40

    bonjour a vous;
    svp je veux l’adresse e-mail de Jean Eric BITANG
    en fait, jeveux qu’il m’aide sur un travail de recherche en philosophie africaine.
    voici mon e-mail: jasonstathan777@yahoo.fr


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