Sur le « Hatäta » de Zär’a Ya’əqob

La  pensée de Zera Yacob que nous allons présenter ici est celle contenue dans l’ouvrage de Claude SUMMER intitulé Sagesse éthiopienne, paru aux Editions Recherches sur les Civilisations à Paris, en 1983. Ce Hatäta[i] est l’intégrale de la pensée du philosophe éthiopien Zera Yacob suivi d’un autre traité de son élève Mətku.

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Commençons d’abord par une brève présentation de la vie de Zera Yacob suivant ce qu’il a lui-même écrit aux premier et deuxième chapitres de son traité.

Zera Yacob, en langue éthiopienne, Zär’a Ya’əqob, est né le 31 août 1599 à Axoum. Il y a reçu son éducation qui consistait particulièrement à la lecture des psaumes de David et à l’étude de la musique ecclésiastique sacrée. Mais comme il le dit lui-même : ma voix était discordante et ma gorge écorchait les oreilles[ii]. Puis, il alla étudier les « belles lettres »[iii], qui peuvent être comprises comme l’interprétation des écritures saintes. Après sa formation religieuse, il repartit à Axoum où il enseigna pendant quatre ans. C’est à ce moment qu’on en vint à le haïr parce que son interprétation des saintes écritures ne concordait ni avec celle des Blancs, ni avec celles de ses frères les Coptes. C’est alors que Wäldä Yohannes, un prête d’Axoum alla porter plainte contre lui chez le roi. Cette situation le poussa à s’enfuir loin d’Axoum. Il se réfugia dans une grotte sur la route vers le Choa où il vécu pendant deux ans ; c’est pendant cette période qu’il composa son Traité. Selon ses propres dires, cet endroit fût pour lui un vrai temple où il pouvait méditer en paix car il s’y sentait comme au ciel[iv].

Après la mort du roi Susənyos qui l’avait persécuté, Zär’a Ya’əqob sortit de sa grotte et alla dans le pays des Amharas ; puis il entra dans la région appelée Byegämdər. C’est par hasard qu’il se retrouva à ‘ənfəraz où il se rendit chez un riche nommé Habtu. Il y resta jusqu’à la fin de sa vie. C’est le fils d’Habtu, Mətku, dont le vrai nom est Wäldä Həywät, qui sera son disciple pendant cinquante-neuf ans qui écrira les dernières lignes de son Hatäta. Zär’a Ya’əqob est mort en 1692 à l’âge de quatre-vingt treize ans.

Après ce court exposé de la vie de Zär’a Ya’əqob, nous pouvons mieux comprendre son Traité. Mais avant, nous allons en dégager les articulations.

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Le Hatäta est divisé en quinze chapitres traitant de sujets divers, depuis sa biographie jusqu’à la fin de son livre, en passant sur ses méditations au sujet de la morale, de la religion et du travail. C’est donc un texte très diversifié et très riche par son contenu.

La préoccupation centrale de Zär’a Ya’əqob est d’ordre éthique. C’est-à-dire qu’elle est axée sur la morale. Sa méthode est avant tout une méthode analytique qui scrute le contenu des textes sacrés : la Bible, pour en dégager les contradictions entre la volonté divine et celle de l’homme. Il l’appelle lui-même : l’Enquête. Dans son Traité, Zär’a Ya’əqob expose surtout sa vision de Dieu et sa vision du monde. Son enquête consiste avant tout à concilier la parole divine et l’action de l’homme.

Zär’a Ya’əqob conçoit Dieu comme un chrétien mais se détache de ce dogme quand il s’agit de le comprendre. En effet, il semble ne faire aucune différence entre le Dieu créateur qui a pourvu les hommes de raison et le Dieu de la Bible, en prenant soin, toutes fois que cela est nécessaire, de préciser sa pensée et de se poser en faux contre les interprétations arbitraires de la parole divine. Voici un passage de son Traité qui illustre parfaitement sa position par rapport à Dieu : « O mon Seigneur et mon créateur, toi qui m’as doté de raison, donne- moi l’intelligence, révèle- moi ta sagesse »[v]. Malgré son criticisme évident, il reste quand même attaché à la révélation et lui accorde une grande place dans son enquête bien qu’il ne cite le nom de Jésus qu’une seule fois[vi]. Zär’a Ya’əqob utilise comme preuve de l’existence de Dieu, l’argument cosmologique qui stipule que tout ce qui existe a une cause, un créateur, à partir de ce postulat, il déduit qu’il doit nécessairement un créateur à tout qui, lui, n’a pas été crée. Il écrit :

« Il y a donc un créateur, autrement il n’y aurait pas eu de création. Ce créateur, qui nous a dotés d’intelligence et de raison, ne peut pas en être dépossédé lui-même. Car il nous a crées intelligents de l’abondance de son intelligence et ce même être comprend tout, crée tout, peut tout »[vii].

Utilisant par le même temps une variation de la preuve cosmologique sur le postulat de l’intelligence.

Après avoir posé Dieu comme vrai, et déterminé sa nature, Zär’a Ya’əqob va mener une enquête sur la foi et la prière pour déterminer la vérité contenue dans les saintes écritures et la part d’ajout des hommes. C’est là qu’il découvrît que la difficulté de la compréhension des écritures réside dans les multiples interprétations qu’on en fait. En effet, chaque homme interprète les écritures selon sa propre foi et la pluriralité de ces conceptions mène à des qui propos inévitables à l’origine des malentendus au sujet des écritures. Mais, telle est la question centrale que se pose Zär’a Ya’əqob : « Pourquoi les hommes mentent-ils sur des problèmes d’une telle importance au point de se détruire eux-mêmes ? »[viii] Et le philosophe arrive à la conclusion selon laquelle

« Ils semblent agir ainsi parce qu’ils prétendent connaître tout alors qu’ils ne savent rien. Convaincus qu’ils savent tout, ils n’essaient pas de faire enquête sur la vérité »[ix].

Il conclut aussi que le manque de rigueur scientifique est à l’origine de l’incrédulité de ses contemporains ainsi que de leur paresse sur le plan de la recherche de la vérité. Et, les hommes habiles de leurs mains et de leurs langues, ont ajouté aux saintes et pures écritures, des mensonges en faisant de Dieu le complice de leurs actes odieux. C’est justement l’analyse de ces « mensonges » humains que Zär’a Ya’əqob consacre son cinquième chapitre du Hatäta. Ici, il passe en revue, et ce de manière critique, entre autres, deux lois importantes incorporées aux saintes écritures ou fruits de la production humaine, qui ne sont pas en accord avec la volonté divine. Il analyse d’abord la loi de Moise au sujet de la procréation, acte qu’il jugeait impur. Or, Dieu, pense Zär’a Ya’əqob nous a crée pour que nous remplissions la terre et que nous y vivions sans périr. La conséquence de cette loi de Moise en contradiction avec la loi de Dieu a découlé sur la loi chrétienne qui pose le célibat comme étant supérieur à la vie dans le mariage ; ce qui est totalement faux. De même, en examinant la loi de Mahomet au sujet de la polygamie, Zär’a Ya’əqob découvre qu’une telle loi ne peut pas venir de Dieu car la loi de la création ordonne à chaque homme de ne s’unir qu’à une seule femme. Il écrit, en guise d’argumentation,

« Ceux qui naissent mâles et femelles sont en nombre égal ; si nous comptons les hommes et les femmes qui vivent dans une région donnée nous trouvons qu’il y a autant de femmes que d’hommes ; nous ne trouvons pas huit ou dix femmes pour chaque homme ; car la loi de la création ordonne à un homme de marier une femme[x].

Ces petits ajouts dans les saintes écritures sont de nature à corrompre la pureté de Dieu et de rendre la compréhension de son message pour l’homme un peu plus complexe que ce qu’il a prévu pour nous. Ces fausses lois sont nombreuses dans la Bible, on peut citer entre autres : le jeûne, le détachement affectif d’avec sa famille pour qui se marie, la taxation d’impur dont sont objets les règles des femmes etc.

Zär’a Ya’əqob nous met en garde contre les fois fausses. La loi humaine cherche à hiérarchiser, à placer un peuple supérieur à l’autre quand la loi de Dieu, la vraie foi, elle, respecte l’ordre établi par Dieu qui est l’égalité de tous les peuples en tant que ceux-ci sont tous des créatures de Dieu. La foi qui tendrait donc à mettre un certain peuple sur un piédestal du fait de sa relation intime avec Dieu est donc nécessairement fausse.

Sur le plan épistémologique la position de Zär’a Ya’əqob est hautement rationaliste même si ce rationalisme est entaché de théologie. En effet, Zär’a Ya’əqob pense qu’il existe une relation intime entre la voie de Dieu et la raison humaine, car, la raison, étant donnée par Dieu, contient en elle les vérités que nous voulons découvrir sur lui et sur le monde. Ces vérités doivent absolument être en accord avec l’ordre contenu dans les écritures, écritures dont la véracité doit d’abord être prouvée par un passage au crible de la raison, instrument grâce auquel nous percevons la volonté divine donc, la vérité.

Mais la pensée de Zär’a Ya’əqob ne s’occupe pas seulement d’établir les rapports entre Dieu, la raison et la vérité. Le philosophe s’occupe aussi de prouver l’importance du travail manuel, sinon, sa nécessité en tant qu’il doit toujours être associé à la prière. De même, la prière sans  travail ne vaut pas grand-chose. Il s’exprime en ces termes à ce sujet :

« Je devrais travailler le mieux que je le puis pour les choses qui sont nécessaires à la vie – la seule prière ne suffit pas. Quoique je ne suis pas habile je vais entreprendre de travailler, me confiant en la puissance de Dieu ; mon travail sans ta bénédiction, ô Seigneur, est de peu d’importance. Bénis mes pensées, mon travail et ma vie[xi] (…) »

Les derniers chapitres de son Hatäta retracent, comme les premiers, son itinéraire sur le plan biographique ; il y expose son mariage avec Hirut et profite de la même occasion pour faire une brève présentation de ce qu’il pense du mariage, en tant que celui-ci est une aspiration naturelle d’un homme qui se respecte et qui voudrait vivre en conformité avec la loi divine sans tomber dans la perversion, c’est-à-dire, le péché. De plus, il pose ici, l’existence de l’égalité entre les hommes et les femmes, égalité qui découle du fait qu’hommes et femmes soient crées par le même Père et que, Dieu, ne pouvons pas faire preuve d’injustice en favorisant une catégorie de ses enfants à la défaveur de l’autre, les deux sexes sont donc égaux et se doivent le respect de façon mutuelle. C’est cette idée qui est contenue dans la réponse qu’il fit à Habtu lorsque celui-ci lui donna pour femme Hirut :

« Je ne veux pas qu’elle soit ma servante, mais mon épouse ; homme et femme sont égaux dans le mariage ; nous ne devrions pas les appeler maître et servante ; car ils ne font plus qu’une seule chaire et une seule vie »[xii].

Mais on voit déjà la limite d’une telle conception de l’égalité qui ne vaut que dans le mariage, car, hors du mariage, les hommes sont supérieurs aux femmes et peuvent les appeler « esclaves ». L’égalité homme-femme ne se gagne donc que dans le mariage pour la femme.

Après ces dernières réflexions, le traité de Zär’a Ya’əqob est conclu par Wäldä Həywät, son élève qui ajoutera quelques lignes pour rendre compte, selon ses dires, de sa mort heureuse[xiii].

***

Nous pouvons donc conclure, ce traité de la pensée de Zera Yacob passé en revue, que ce philosophe africain a développé un vrai sens du rationalisme sans influence extérieure aucune, sinon, celle des psaumes de David. Ce n’est donc pas à tort que nous pouvons aisément le qualifier de philosophe, et, même si sa pensée semble encore trop éprise des préceptes religieux, nous pouvons dire, en guise de sa défense, qu’il n’est pas possible de penser, c’est-à-dire de développer une philosophie sans influence philosophique préalable ; or, du point de vue de ce dernier, tout ce qui contribue à améliorer la condition de l’homme en lui révélant des vérités divines par le moyen de la raison est digne d’être revêtue de l’auréole philosophique. De plus, les psaumes de David ne sont pas utilisés comme des dogmes mais plutôt comme le support de l’enquête, qui est la technique analytique de Zera Yacob. De ce point de vue, sa pensée se présente plus comme une philosophie de la religion, ou, au sens le plus stricte, comme une philosophie du christianisme. Mais qu’elle soit taxée de philosophie de la religion ou de philosophie du christianisme, il n’en demeure pas moins que la pensée de Zera Yacob est d’abord de la philosophie, c’est-à-dire, un effort de l’esprit qui s’élève au dessus des illusions et des mensonges de ce monde, pour cueillir, aux sources divines ou pas, de la connaissance, la vérité par le moyen de la raison.

Liens utiles:

Le lecteur intéressé pourra consulter

  1. l’article du Pr Nsame Mbongo (Actuel Doyen de la FLSH de l’Université de Douala): http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=1789 ; article que nous avons déjà mentionné dans un billet  précédent;
  2. le blog http://zerayacob.blogspot.com/, dédié à la philosophie éthiopienne, l’auteur y expose le  premier chapitre du Hatäta suivi d’un petit commentaire.

[i] Traité.

[ii] Claude SUMMER, Le traité de Zär’a Ya’əqob, Chapitre I, L’histoire de sa vie, Paris, Editions Recherche sur les Civilisations, 1983, p.61, §2.

[iii] Les mots originaux sont le qən’e et le säwasəwa.

[iv] Ibid., p. 62.

[v] Ibid., p. 63.

[vi] La seule occurrence à Jésus se situe au chapitre XIII, p. 73.

[vii] Ibidem.

[viii] Ibid., p.64.

[ix] Ibidem.

[x] Ibid., p.65.

[xi] Ibid., p. 70.

[xii] Ibid., p.72.

[xiii] Ibid., p.76.

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