Sur la sagesse philosophique

Jean Eric BITANG

Université de Douala

Les penseurs semblent s’accorder sur le fait que la philosophie est l’amour de la sagesse et non sa possession. Thalès lui-même, en inventant le mot de philosophie pensait à ce fait, d’où le nom philosophos plutôt que celui plus courant et plus pompeux de sophos. L’étymologie met donc l’accent sur cette orientation majeure : la philosophie est recherche de la sagesse et non sa possession. Descartes disait que la philosophie est la recherche de la sagesse ; Kant reprochait l’aspect dogmatique de la philosophie et insistait sur la critique ; Jaspers écrivait que l’essence de la philosophie était la recherche de la sagesse et non sa possession ; Marx aussi n’a pas semblé fait autre chose qu’aller dans cette mouvance définitionnelle. Seul Aristote semble avoir eu le courage d’affirmer que la philosophie est la sagesse, mais il ajoute la nuance subtile : dans la mesure du possible, marquant ainsi le fait que la philosophie ne peut pas être la possession d’une sagesse absolue, mais d’une sorte de sagesse relative. Nous voulons nous positionner à contre courant de cet état des choses et soutenir que la philosophie est bel et bien la possession de la sagesse et non sa recherche. Comment cela ? C’est ce que nous allons esquisser dans cet article. Toutefois, quelques précisions importantes nous semblent incontournables. La première est celle de savoir que notre article n’est pas un traité définitif, il n’est pas un système, il ne s’inscrit pas dans cette lancée, mais il est un essai, une esquisse et de ce fait, il est nécessairement à la fois incomplet et imparfait[1]. Il ne faut pas penser pour cela que ces remarques sont des manières de nous excuser à l’avance du fait que nous ne soyons pas exhaustifs dans notre article. Loin s’en faut ! Cet article est le jalon d’une réflexion plus complexe qui sera menée plus tard – en tout cas, nous l’espérons fortement –. Nous voulons donc poser les fondations de cette position définitionnelle de la philosophie : la philosophie est possession de la sagesse et non sa recherche et le philosophe est un sage, c’est-à-dire un possesseur d’un quelconque savoir. Nous imaginons déjà les yeux stupéfaits des gens à qui on a chanté pendant des siècles que la philosophie est amour de la sagesse et non sa possession, mais nous prions de pareilles gens de ne point nous lancer la pierre sans écouter notre plaidoirie si les philosophes que nous avons cités tout à l’heure ont déjà dressé à l’avance le réquisitoire du présent litige qui nous oppose, eux et nous.

Une pareille optique – celle que nous prônons sur la question de la définition de la philosophie – nécessite qu’on définisse de nouveau la sagesse car ce n’est qu’en comprenant différemment la sagesse qu’on pourrait aussi comprendre différemment l’activité philosophique et précisément, l’attitude philosophique et son caractère principal. Si on s’en tient à la définition héritée des Anciens, la sagesse serait le savoir absolu, la science parfaite et infuse, la suffisance gnoséologique. Descartes a esquissé une réponse en disant que la sagesse c’est la prudence dans les affaires et la connaissance de toutes les choses qu’on peut et doit connaitre pour la satisfaction de ses besoins humains. La sagesse c’est donc, pour utiliser une métaphore, l’idée de plein, de suffisance. Même Thalès, en substituant le nom de philosophe à celui de savant, conçoit la sagesse dans cette optique puisque la limite qu’il impose – marque d’ailleurs de l’humilité de ce dernier – n’est pas en rapport avec autre chose que l’idée de plein que véhicule le mot de sage. Il faut quand même noter que ces vues au sujet de la sagesse sont toutes occidentales. Plus longtemps avant les développements grecs, un philosophe égyptien du nom de Ptahhotep écrivait, marquant ainsi une toute autre vision de la sagesse, que cette dernière peut se trouver chez les humbles pileuses comme chez les érudits éminents ou les rois[2], laissant ainsi planer l’idée selon laquelle la sagesse n’est pas une connaissance parfaite, en soi et pour soi, mais une conquête perpétuelle. Notons que la sagesse de Ptahhotep est cette quête, ce mouvement dynamique qui cherche et non cette suffisance, ce statisme qui n’a plus besoin de rien. Nous voulons situer notre vue de la sagesse dans cette perspective et définir la sagesse non comme un plein, mais comme un vide, comme le vide primordial et subjectif qui préside à l’acquisition de la connaissance. La sagesse est la possession de ce vide fondamental, de cette disposition d’esprit dynamique et non ce statisme dogmatique et scientiste que nous présentent les anciens grecs. La sagesse c’est donc la capacité de se vider et non le fait de se remplir, la deuxième démarche étant plus propice à l’acte d’apprendre. Mais on ne peut remplir que ce qui est vide ou qui s’est de lui-même vidé. C’est dire que la sagesse est la capacité de se vider alors qu’on est rempli. Les philosophes possèdent cette disposition d’esprit. Les philosophes grecs et leur suite théorique ont toujours défendu cette idée, mais ils ont toujours aussi, utilisé les mauvaises déterminations en les inversant. Ils n’ont pas compris que la sagesse ne se disait pas dans le cumul de connaissances, mais dans la capacité de se libérer de ce capital pour pouvoir accumuler davantage, c’est-à-dire que la sagesse réside dans le fait de faire abstraction de tout l’amas de connaissances passé, quand ce processus de cumul de connaissances est proprement ce qu’il convient de nommer acte de connaissance ou apprentissage, dans le sens le plus rigoureux qu’ont ces mots. Il faut donc distinguer deux dispositions d’esprit : l’une prompte à se remplir et l’autre prompte à se vider. L’acte de connaitre serait la première disposition quand l’acte de sagesse serait la seconde. Or, puisque l’action de se remplir est inévitablement subordonnée soit à un vide primordial – l’ignorance – soit à un vide provoqué – la sagesse –, il est clair que la sagesse elle aussi, est supérieure à l’apprentissage : à l’intelligence. Les philosophes sont des personnes dont on est sur qu’elles ne sont pas ignorantes, c’est-à-dire vides à la base – les études de philosophie sont une bonne base assez solide pour écarter ce postulat de nos analyses. Il ne nous reste plus le fait que ces derniers – dans la plupart des cas. Il ne faut pas non plus tomber dans la relativisation grossière car les philosophes, en choisissant leur obédience ontologique font leur premier acte de dogmatisme, de même qu’en édifiant un système, le dogme ne manque pas – sont des sages en ceci qu’ils peuvent – et font – faire abstraction des acquis antérieurs pour se mettre résolument à la quête de connaissance, mais surement pas de sagesse comme le pensaient les anciens car la sagesse, ils l’ont. L’essence de la philosophie que nous propose Jaspers se trouve donc inversée : de la recherche de la sagesse, elle passe avec nous à la possession de la sagesse. Seulement, posséder la sagesse ce n’est pas posséder la connaissance, la science. Le philosophe est un sage, pas un savant. En effet, l’idée de sagesse que nous avons présentée est nécessaire pour l’activité philosophique, elle est son essence. Par contre, la science, le savoir tel que présenté et par les anciens et par nous, est loin d’être l’essence de la philosophie. Ce que cherchent les philosophes c’est la science, le logos, l’épistémè. La bonne détermination au sujet de l’activité philosophique et de la nécessité du dynamisme serait donc philologos ou philoépistémè, mais surement pas philosophos. Le philosophe est un sophos ; il possède la sagesse et peut être qu’il faut ajouter avec Aristote, mais sans comprendre la sagesse comme le maitre du Lycée, que cette sagesse est acquise dans la mesure du possible en ceci que tous les philosophes ne se vident pas nécessairement. Je doute cependant que puisqu’il n’y a pas d’autocritique chez Kant, Hegel ou Marx, ces grands noms ne soient pas philosophes. C’est faux ! Ils sont philosophes. Le mouvement de sagesse n’est pas au niveau de dépassement de soi, mais bien au niveau du dépassement de l’acquis pour la construction de son propre savoir : se remplir après s’être vidé des connaissances antérieures héritées de l’école comme Descartes.

Certaines gens vont maintenant nous objecter que nous disons exactement la même chose que les anciens en remplaçant chez eux, le mot sagesse par science. Ainsi, la philosophie deviendrait la recherche de la science et la possession de la sagesse ce qui n’est qu’une reformulation orientée du discours des anciens. Cette objection est assez simpliste et dénature notre propos. L’objection que nous faisons aux anciens et à tous les philosophes qui se situent dans cette mouvance définitionnelle de la philosophie, c’est leur conception de la sagesse, conception assez dogmatique et statique alors qu’avec Ptahhotep, nous proposons une vision dynamique de la sagesse. L’objection est donc de fond et pas simplement de surface. Elle pose d’ailleurs l’autre problème du rapport entre la science et la sagesse, rapport que nous avons un peu esquissé tout au long de cet article. Il ne s’agit donc pas d’une simple inversion comme certains lecteurs pressés de Marx qui ont cru voir dans le matérialisme historique, la simple inversion de l’idéalisme hégélien, comme si Marx disait simplement « Matière » partout où Hegel disait « Esprit ». Quelle absurdité fondamentale ! Et c’est ce même genre d’absurdité qu’une pareille critique de notre propos  mettrait en avant.

En guise de conclusion, nous remarquerons que la philosophie a toujours été comprise suivant un angle définitionnel de la sagesse assez problématique, lequel angle s’apparente étrangement à la science. Or les deux concepts sont diamétralement opposés ainsi que nous avons essayé de le brosser à grands traits. De cette distinction, il faut retenir que la sagesse c’est la capacité de se vider alors qu’on est sensé être plein, quand la connaissance, l’intelligence en action, c’est la capacité de se remplir, d’apprendre. Il ne faut pas pour autant conclure que le sage est un ignorant et que les imbéciles sont paradoxalement les plus sages. Pas du tout ! Le sage se vide pour mieux se remplir, cette attitude est un repli stratégique et non une incompétence notoire. Il faut distinguer le vide originel de l’ignorant – même si Kant nous fait miroiter l’illusion à peine crédible des catégories – du vide provoqué du philosophe : la sagesse.

Douala, 19 octobre 2010.

 


 

[1] Quelle philosophie pourrait d’ailleurs se vanter de l’être ?

[2] Cf. la première maxime de son recueil de philosophie.

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1 Response to “Sur la sagesse philosophique”


  1. 1 ivan 8 novembre 2013 à 11:16

    très instructif mèrci tu me sauve la mise


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