Sur la valeur de la critériologie en amour

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

 

« Femme black. 28 ans. 1m68. 65 kg. Cherche homme blanc entre 30 et 40 ans. Yeux bleus. Blond. Pour relation sérieuse ». Qui n’a jamais lu ce type de petites annonces dans le coin d’un journal ? Il semble, au vu de pareilles déclarations, que l’amour réponde à certains critères – le plus souvent physiques, mais il ne manque pas de critères psychologiques aussi –. Il y a quelques jours, je regardais une émission à la télévision qui prônait une façon assez spéciale de se rencontrer : je crois que ça s’appelait « l’amour à l’aveugle » ou quelque chose dans le genre. En fait, le nom de cette entreprise de rencontres pour célibataires endurcis et désespérés de l’être était lié à la pratique de cette activité de rencontre, à son concept. L’idée est de faire se rencontrer des gens (hommes et femmes) dans le noir et les laisser se connaitre dans l’obscurité. L’émission en question a présenté une de ces « rencontres » et les questions relatives à la personnalité des gens qu’on a en face de soi, dans le noir, ne changent pas de ce qu’on a l’habitude d’entendre : « vous avez quel âge ? », « quelle est la couleur de vos yeux ? », « quelle est votre taille ? » etc. Ensuite, selon les affinités créées, les personnes se retrouvent dans une pièce éclairée où elles font plus ample connaissance en se reconnaissant par leur seul nom et en comptant sur l’honnêteté de l’être élu car il peut arriver en effet que ce dernier ne réponde pas à vos appels lorsqu’en vous entendant l’appeler, il se rend que vous ne convenez pas à l’idée qu’il s’est fait de vous. Si nous avons évoqué cet épisode de la recherche de l’ « âme sœur », c’est pour mettre en relief l’importance accordée aux critères dans les rencontres amoureuses. Il semblerait que dans l’imaginaire de chacun, son fantasme ultime, son nec plus ultra en matière de partenaire soit clairement défini suivant une critériologie bien stricte. Cette critériologie n’est pas mauvaise en soi, mais est-ce qu’on trouve toujours ce qu’on a dit vouloir chercher ? La critériologie doit pouvoir nous servir de guide dans la recherche du conjoint, mais est-ce qu’il en est toujours ainsi ? N’arrivons-nous pas assez souvent – très souvent d’ailleurs – à nous retrouver dans un couple dont le conjoint est aux antipodes critériologiques de l’être fantasmé ? Dans ce cas, à quoi sert la critériologie en amour ? Peut-on lui accorder quel que crédit ?

 

Il serait assez maladroit de commencer cet article sans se poser la question cruciale de déterminer l’amour. Nous ne voulons pas nous embarrasser d’une multitude de conceptions au sujet de ce mot. Nous remarquons précisément que l’amour est une sorte de lien, une union psychologique, une attirance et un désir qu’on éprouve pour une chose ou pour quelqu’un. Puisque nous avons soigneusement décidé dans cet article de ne parler que de la critériologie, nous réduisons par le même temps le champ de notre amour à celui entre hommes. Attention, il faut toutefois prendre certaines précautions conceptuelles. Si nous disons que l’amour est une attirance, un désir, il n’est pas une prison, un état de lamentation, un fardeau ; l’amour n’est pas une addiction. Pourquoi ? Tout simplement parce que dans ces états l’homme n’est pas libre alors que le processus amoureux est libre, c’est-à-dire que les sujets sont conscients et consentants de la situation dans laquelle ils s’engagent. L’amour peut parfois être un fardeau, mais un fardeau dont on sait qu’il est un fardeau n’est que fardeau à moitié ; non pas qu’il ne pèse pas la même masse, mais il est plus léger en ceci que la conscience d’avoir un fardeau sur le dos dans la relation mobilise des mécanismes pour se protéger psychologiquement de ce dernier. Le fardeau n’est fardeau que lorsqu’il s’impose du dehors ; lorsqu’il s’impose du dedans, il n’est plus fardeau, mais liberté. Notre problème peut donc se reformuler ainsi : l’attirance qu’on ressent pour quelqu’un est-elle fonction de quelques critères a priori qu’on s’est fixés dans notre esprit ?

De prime abord, il semblerait que chacun de nous ait une vision plus ou moins précise, plus ou moins claire, de son partenaire idéal et qu’alors, il cherche dans la foule de potentiels candidats à la rupture du célibat naturel, ceux et/ou celles qui correspondent le plus à ces derniers, mais dans bien de cas, cette vision idéelle du partenaire se confronte à la réalité pour s’y fracasser. Mais nous ne voulons pas ici jouer les pessimistes en disant qu’il est impossible de trouver un pareil prototype. La réalité est que quand bien même nous arrivions à trouver un pareil partenaire, en touts points semblable à notre partenaire idéal, il y aurait un problème : celui d’aimer les qualités plutôt que d’aimer le partenaire. En effet, si ce que nous recherchons c’est un homme aux yeux bleus, une femme noire, alors nous pouvons aimer tous les hommes aux yeux bleus et toutes les femmes noires or, tous les hommes aux yeux bleus ne nous plaisent pas forcément ; de même que toute les femmes à la peau brune. Si nous disons aimer ces critères, alors il n’y a aucune raison que nous n’aimions que notre partenaire et pas un autre car en réalité ce que nous aimons dans l’autre n’est pas dans l’autre. Nous n’aimons pas l’autre quand nous aimons ainsi : nous aimons le critère que nous recherchons : yeux, couleur de peau, taille etc. Cela peut sembler bizarre que nous disions de pareilles choses, mais c’est la vérité. L’approche critériologique que nous propose très souvent les petites annonces et les agences de rencontres sont de cet ordre : réduire l’amour à un ou à un réseau de critères ; ce qui revient en fait à réduire l’homme à un critère. Supposons que j’aime un homme pour son physique robuste. On oublie très rapidement qu’il va vieillir et qu’il n’aura plus la même allure qu’à ses vingt ans. Est-ce à dire que lorsque les premières rides vont se faire sentir, on va faire déguerpir l’amour par la fenêtre ? Si on aime une femme pour son beau visage, cesse t-on immédiatement de l’aimer dès que son visage n’a plus sa fraicheur enfantine ? Je ne pense pas, à moins qu’on aime vraiment ces caractéristiques qu’on a connues chez elle plus jeune. La vérité serait qu’il faut chercher l’amour autre part que dans de simples critères physiques, car précisons-le, ces critères sont le plus souvent portés sur l’apparence physique même si quelques fois on note dans les petites annonces des termes comme « bonne moralité », « sérieux ». Il n’en demeure pas moins que la tendance générale est à rechercher des choses qui passent : des choses changeantes sur lesquelles ne peut pas s’enraciner l’amour véritable. Nous entrevoyons déjà les critiques qui pourraient s’appuyer sur une pareille affirmation pour professer que nous renions le matérialisme, mais il n’en est rien comme nous le montrerons un peu plus loin. Il s’en suit que l’amour n’est pas fonction des critères physiques car si il prend appui sur ces derniers, il s’en va quand ces derniers eux aussi s’en vont. La critériologie amoureuse ne préside donc pas à la recherche du bonheur de l’amour, mais d’un certain bien être ponctuel. En effet, si les caractéristiques que nous cherchons, le plus souvent changent avec le temps, alors il faut aussi préciser le temps que durera la relation et la femme noire de noire introduction ferai bien de signaler dans son annonce : « relation sérieuse jusqu’à ce que ces caractéristiques nous séparent, car alors, je m’en irai les chercher ailleurs ». On pourrait objecter à notre ligne argumentative le fait qu’il reste, même quand toutes ces caractéristiques physiques, morales etc. sont rendues désuètes par le temps ou l’action sociale, le souvenir de ces dernières. En effet, le fait que nous ayons côtoyé ces caractéristiques quand elles furent à leur apogée esthétique fait remonter en nous un souvenir, la nostalgie du temps où elles furent alors même qu’elles ne sont plus. Ce pourrait être exact. Seulement, si on pose une pareille objection on dit par le même temps que dans la vieillesse on ne s’aime plus au présent, c’est-à-dire à l’état donné des choses, mais au passé, c’est-à-dire à l’état antérieur. En clair, cette critique n’est pas vraiment critique parce que si on aime au passé, on n’aime plus au présent, c’est-à-dire qu’on n’aime plus tout court, car l’amour ne regarde pas derrière, mais devant. Ce qui regarde derrière c’est la haine et la rancœur, la vengeance etc., mais assurément pas l’amour. Toutefois, il semble bien que bien de couples soient dans la situation que décrit l’objection qu’on pourrait légitimement adresser à notre propos : une sorte d’amour-nostalgie du temps où les conjoints furent beaux et désirables et désirées. On vit donc alors sous l’emprise néfaste il faut le préciser, du passé car l’amour ne se renouvelle pas dans le passé, mais dans les actes présents pour le futur ; et le futur ne signifie pas le mariage car alors si on est déjà mariés on ne s’aime plus ; ce qui est assez absurde. Le futur c’est ce qu’on lègue à la postérité, à la famille, aux amis, bref, à ceux qui sur nous prennent un appui quelconque ; le futur c’est eux : ceux qui seront quand nous ne seront plus car l’amour, le vrai, est une donnée culture qu’il faut chérir autant que la prunelle de nos yeux. Dans nos sociétés africaines, l’amour était le substrat des relations interindividuelles, mais il semble qu’avec la colonisation et l’avancée de l’européanisation, pardon, de la mondialisation, nous soyons malheureusement enclins nous, jadis tant portés vers l’amour, à y substituer le profit individuel, l’intérêt personnel, l’amour orienté, c’est-à-dire non pas l’amour pour lui-même, mais l’amour pour autre chose car l’amour n’est guère plus qu’un moyen parmi tant d’autres pour atteindre une fin bien déterminée. C’est ce type d’amour qui obéit à une critériologie car l’idée de critériologie renvoie à l’idée de but, de fin et l’amour ne serait donc qu’une méthode pour atteindre cette fin.

On pourrait aussi penser que l’amour n’est pas libre, c’est-à-dire débarrassée de toute finalité extérieure à elle-même car en effet, on aime toujours quelque ou quelque chose pour quelque chose. Lorsque ce « quelque chose » n’est pas de l’ordre du physique, de l’intérêt, on dit qu’il est le bonheur. En effet, qui pourrait aimer sans chercher son bonheur ou le bonheur de(s) autre(s) ? C’est proprement impossible. L’amour est toujours orienté, mais orienté vers cette idée de bonheur. Nous ne pouvons pas traiter de la question de façon exhaustive, mais qu’il nous soit juste permis de brosser en des traits très grossiers, ce que nous entendons par ce concept assez idéal et abstrait. Le bonheur est conçu premièrement comme un état de félicité : c’est pourquoi les chrétiens nous parlent de la vie éternelle[1] : du « bonheur sans fin ». Le bonheur serait donc un endroit ou un état psychologique – le mot est même d’ailleurs presque systématiquement employé – dans lequel le sujet serait coupé des malheurs de la vie, où il profiterait d’une sorte de perfection de bonté à l’abri de la contingence de ce monde. En clair, le bonheur est nécessairement un état. M. Njoh-Mouelle[2] dans son œuvre De la médiocrité à l’excellence[3] explique qu’une telle conception du bonheur est purement fantasmatique et irréalisable car explique t-il, la monotonie tue le mouvement, c’est-à-dire la vie, même si elle est monotonie d’une vie paradisiaque. Ce qui est important c’est le renouvellement, la vie, le mouvement. Dès que cette nécessité vitale de l’activité humaine est enlevée à l’homme, c’est la mort ! Que ce statisme soit du bonheur ou pas ! Le bonheur s’éprouve donc ; il est une réalisation perpétuelle et pas un état car alors il n’aurait plus droit de s’appeler bonheur puisque le bonheur n’existe que parce qu’il y a le malheur soit en acte soit en puissance, comme le bien n’existe que par et pour le mal, et la liberté par et pour l’aliénation. Voilà donc que nous touchons directement au cœur du problème de la valeur de la critériologie en amour. Elle est tributaire de notre conception grossière et habituelle du bonheur : elle est statique. Les critères sont, ils ne sont jamais pensés en mouvement, pensés sur la catégorie inévitable du changement. Le fait qu’ont les conçoive de façon aussi rigide n’est pas déterminé par autre chose que notre conception du bonheur car en effet, les critères que je recherche sont ceux qui me procurent un certain plaisir à leur vue, leur toucher, etc. Mais « un jour il pleut, un jour il neige » comme disait Hume. Pourquoi est-ce que ce que me plait aujourd’hui me plaira demain, et est-ce que ce qui me plait aujourd’hui me plaisait hier ? Il n’y a, entre ces relations, aucune logique qu’on puisse appliquer de telle sorte qu’elle soit une règle immuable.

 

Le plus gros obstacle à la valeur de la critériologie est le mouvement et tout l’effort de cette tendance à réduire l’amour et les hommes à des catégories fixes, données a priori et immuables se voit balayé par l’effet du temps. La critériologie ne vaut donc pas grand-chose ou, si elle en vaut, c’est à un moment bien précis. Quoi qu’il en soit, elle peut légitimement valoir pour une nuit, mais en aucun cas pour une vie ; or l’amour dont nous traitons dans cet article n’est pas de la simple attraction charnelle, cette envie passagère de l’autre, non ; c’est ce lien affectif qui rattache les personnes pour la vie et qui, le temps agissant, n’agit pas sur lui. Si la critériologie n’est pas ce lien alors quel est-il ? Nous avouons ne pas avoir les moyens pour résoudre un pareil problème, mais notre analyse n’avait pas d’autre but que d’évaluer la consistance scientifique de ces critères amoureux. Il ressort très clairement que les caractéristiques que nous cherchons chez l’autre ne nous servent pas à trouver l’Amour, le vrai, mais un simple amour qui change quand changent ces critères. De plus, ces critères, notre vrai amour ne l’a pas toujours. Il faut donc se résoudre à chercher l’autre sous ce prisme des catégories, mais sous un prisme plus propice à résister à la fluctuation : ce prisme, nous ne l’avons malheureusement pas. Toutefois, nous pouvons déjà mettre en garde les filles qui se voient conter fleurette sur la base de la couleur de leurs yeux, de l’éclat de leurs sourires etc. car alors on sait très bien où se situe l’amour de celui qui vous aime, et quand il n’y a plus de cause, il n’y a plus d’effet…

 

 

 

Douala, 02 novembre 2010.


[1] Comme si ceux qui seraient en Enfer et gouteraient au « malheur sans fin » n’auraient pas eux-aussi la « vie éternelle ».

[2] Professeur à l’Université de Yaoundé I.

[3] Yaoundé, CLE, 1970.

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