Réflexion sur l’idée de débat

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

 

Ordinairement, nous pensons que le débat est un moment où on doit « vaincre », une arène discursive où  s’affrontent sans relâche des gladiateurs d’un genre nouveau et où l’arme n’est pas le glaive, mais la langue et l’argument. On s’imagine aussi très aisément qu’il faut sortir du débat avec les honneurs et ayant mis l’adversaire à terre ; qu’il faut réduire l’autre, l’interlocuteur à néant par une salve d’arguments et s’assurer ainsi la victoire. En quoi est-ce que cette idée du débat n’est pas propice au dynamisme d’une pareille pratique dont le but n’est pas d’étaler inutilement ses connaissances[1], mais bien de s’enrichir de nouvelles. Il semble donc, considéré depuis cet angle traditionnel, que le débat entretienne un lien étroit avec l’idée de victoire et que cette dernière soit la finalité dernière de l’entreprise discursive. C’est à ce préjugé que nous voulons ici nous attaquer et soutenir que dans le débat il n’y a pas de vainqueur, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de perdant ; il n’y a que des « vainqueur » et la victoire est toujours victorieuse, non de l’adversaire, mais d’abord de soi. Notre point de vue que nous allons essayer de déployer aussi sommairement que possible est le suivant : dans le débat – bien mené en tout cas[2] –, il n’y a pas de vainqueur, c’est-à-dire que personne ne perd face à un adversaire. Au contraire, il y a toujours quelque chose qu’on acquiert, une sorte de plus qu’avant le débat on n’avait pas et qu’on a à la fin de l’activité discursive. C’est ce « quelque chose » que nous voulons ici examiner.

 

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Nous avons dit que notre façon habituelle de comprendre le débat entretenait la mauvaise idée selon laquelle à la fin de cette joute oratoire, un des participants doive mettre le pied à terre. Nous disons qu’il n’en est rien. Premièrement, nous soutenons que l’idée de « perte » qui est mise ici en relief en parlant de l’interlocuteur qui « perd » le débat est inexacte. En effet, on ne perd que ce qu’on avait déjà et qui nous était utile. En ce sens, on ne peut pas « perdre un débat », cela signifierait dans un premier temps qu’on l’avait déjà gagné et dans un second que l’idée qu’on avait au départ nous était utile et qu’ayant « perdu » le débat, nous avons perdu quelque chose qui nous était cher sans avoir eu une compensation. C’est précisément dans ce sens qu’on dit familièrement de quelqu’un de décédé qu’on l’a « perdu », c’est-à-dire qu’il nous était cher et qu’on ne le verra plus dès maintenant. Or, dans un débat bien mené, on ne repart jamais comme on est venu, c’est-à-dire que même si l’idée qu’on défendait a révélé ses lacunes logiques, théoriques ou argumentatives, on a toujours une idée autre, soit l’idée de l’autre, soit notre idée de départ affinée. Nous reviendrons sur cette idée plus tard. Nous comprenons déjà que l’emploi du verbe « perdre » dans le débat est déjà assez problématique parce qu’il s’emploie comme lorsqu’on va à la guerre or la discussion n’est pas la dispute. Considérer l’emploi du verbe perdre dans ce sens hautement martial c’est déjà montrer à quelle conception de la discussion nous prêtons notre langage et quelles dispositions mentales nous avons alors même que nous entamons la discussion.

Deuxièmement, et comme conséquence directe de la première remarque, le « gain » dont il est question dans l’énoncé « j’ai gagné le débat » est un emploi martial du terme gagner. Il devrait être substitué à un emploi plus représentatif de l’état d’esprit du débat. Ici, gagner veut dire deux choses. D’abord se débarrasser d’un poids qui gène, et ensuite, augmenter de quelque façon de ce soit, quelle que chose que ce soit qui nous soit utile. La première définition du gain ici est négative et la seconde est positive. Négative parce que gagner y est défini comme perdre, laisser, et positif parce que gagner y est défini comme un ajout, un plus. Mais dans tout les cas – négatif comme positif – gagner représente un plus car si on se débarrasse d’un poids, on est plus alaise pour mener à bien une tache. Par exemple, un prisonnier qui serait obligé de trainer un boulet à la cheville « gagnerait » en ceci qu’il se libère de ce boulet qui le gène dans ses mouvements ; c’est justement la propriété du boulet que de réduire les déplacements du détenu. Ainsi en se libérant et en gagnant sa liberté, il perd en fait l’état de captivité qui était une sorte de privation, il gagne en perdant quelque chose qui le gênait. C’est donc un plus, un bien que de perdre ce qui nous gène. Il n’est pas besoin d’expliquer le gain positif car il est intelligible de lui-même – c’est la façon la plus habituelle de le définir d’ailleurs –. Comment est-ce que ses déterminations peuvent dès lors s’appliquer à l’idée du débat ?

Dans le débat, chaque interlocuteur est muni d’une idée, d’une thèse, d’une position qu’il vient défendre contre les assauts de l’autre. Cette disposition est nécessaire et même souhaitable car il n’y aurait pas débat si chacun venait écouter religieusement ce que l’autre a à dire. Le débat c’est l’opposition – pas la guerre – et les débateurs sont des adversaires et pas des ennemis. Ces petites remarques sont importantes au moment où il ne faut pas confondre les idées que défendent les gens et les gens eux-mêmes. Popper disait qu’il fallait laisser nos idées mourir à notre place et que le débat est avant tout un débat d’argument et pas d’hommes car dans ce cas c’est la guerre. L’idée qu’on vient donc défendre dans le débat est solidement ancrée dans un réseau d’arguments que nous allons exposer.

A la fin du débat, il n’y a que deux solutions possible : soit nous possédons toujours notre idée, soit nous avons été défaits de cette dernière. Dans le premier cas, l’orthodoxie dit qu’on a gagné le débat et dans le second qu’on l’a perdu. Nous soutenons qu’on l’a toujours gagné dans quel que cas que ce soit. Pour arriver à une pareille proposition nous utilisons deux théories épistémologiques : d’un côté la corroboration et de l’autre la falsifiabilité.

Le premier cas représente une victoire dans le schéma corroboratif car en effet, de l’opposition du débat qui est ici considéré comme une mise à l’épreuve de notre théorie, nous avons maintenant plus de raison de croire que nous sommes dans le vrai. Le fait que les arguments de l’autre n’aient pas pu atteindre notre édifice théorique prouve bien que nous sommes sur la bonne voie et vient renforcer notre théorie de départ : on dit que ce fait la corrobore.

Le second cas représente une victoire dans le schéma « falsificationniste » car en effet, de l’opposition du débat, toujours considérée ici comme une mise à l’épreuve de notre idée, notre théorie, nous arrivons à la conclusion qu’elle est fausse, c’est-à-dire qu’elle est falsifiée ; qu’elle ne répond pas aux attentes que nous avions placées en elle, qu’elle ne dit pas assez bien ce que nous voulions exprimer, bref, nous savons – gagnons donc car cette idée est utile pour nous – qu’elle n’est pas adaptée à la situation et qu’il faut la changer, l’affiner, la travailler encore jusqu’à ce qu’elle passe l’étape de tri, de critique, et de test avec brio et en attendant que de nouvelles données viennent la falsifier.

Ces petites distinctions nous permettent donc de mettre à jour les deux attitudes possibles face au débat. D’un côté, il y a des débateurs qui se comportent en « corroborationnistes » et de l’autre, ceux qui se comportent en poppériens, c’est-à-dire en « falsificationnistes ». Dans l’un ou l’autre des cas, on comprend bien pourquoi on peut utiliser un langage martial plutôt qu’un langage épuré de connotation guerrière. L’adepte de la corroboration cherche avant tout à confirmer sa théorie, à la fonder en raison, à trouver, pour reprendre le mot de Wittgenstein « quoi arrive si elle est vrai ». Il n’est donc pas prêt à admettre que ses visées sont fausses et erronées, il est dogmatique et sûr d’être dans le vrai surtout si l’expérience vient lui donner raison. Pourquoi une pareille tournure d’esprit n’est-elle pas souhaitable ?

La première remarque est qu’une théorie ne dit jamais qu’une partie du réel. En ce sens elle ne peut avoir qu’une vérité partielle en comparaison avec l’idée de vérité absolue qu’un pareil adepte cherche à atteindre. Or s’il cherche à gagner en hauteur, c’est-à-dire en abstraction, il perd en clarté et en concision. En effet, plus on est général, plus on n’a de chances de tout dire et de ne rien dire à la fois. Pire, on a beaucoup de chance de notre propos prête le flanc à des interprétations diverses et variées, souvent – et très souvent d’ailleurs – contradictoires avec l’idée de départ.

La seconde remarque est qu’aucune théorie n’est jamais corroborée en tout temps. L’histoire nous montre bien que toutes les théories scientifiques, historiques, philosophiques etc. ont été tôt ou tard falsifiées, c’est-à-dire qu’on leur a trouvé un caractère de fausseté. Il n’existe donc pas de théorie absolue qui n’obtient que la corroboration de l’empirie. Cette option scientifique n’est donc qu’une fuite en avant vers l’inévitable échéance falsificationniste qui guette et attend toute formulation scientifique, toute thèse, et tout jugement par extension. On aura donc inévitablement, et ce, tôt ou tard, tort par rapport à l’expérience et seule l’option falsificationniste nous évite d’être déchus de nos rêves d’absoluité.

Si le débat corrobore nos propos, alors nous avons raison, s’il ne le corrobore pas, nous avons toujours raison car nous aurons alors le moyen d’affiner notre théorie de telle sorte qu’elle gagne en « potentiel de vérité ». J’entends par ce terme la capacité de dire le réel. Et puisqu’une théorie ne sera jamais corroborée de manière indéfinie, il reste que la meilleure option est donc l’attitude falsificationniste car seule, elle nous permet de progresser, par falsifications successives, c’est-à-dire dans le sens traditionnel du débat, par échecs successifs, à l’établissement d’une meilleure vérité, d’un meilleur compte rendu du réel, d’une meilleure théorie, d’une meilleure expression, etc. Nous gagnons donc inévitablement quand nous perdons – encore faut-il voir les choses sous l’angle que nous proposons – nous gagnons en ceci que nous ciblons les problèmes de notre théorie et nous nous vaccinons contre les attaques futures en consolidant ces endroits défectueux, ce qui concourt à avoir une meilleure position, un meilleur rendu. On perd certes, mais on perd quelque chose d’inutile, c’est-à-dire qu’on gagne en connaissance de la futilité qu’on perd ; on gagne en connaissance de nos faiblesses qu’il faut maintenant combler ; on gagne en se prévenant des falsifications ultérieures que l’adepte de la corroboration ne connait pas ; bref, on gagne toujours dans le débat si on veut seulement concevoir les limites de nos théories comme des paliers à franchir dans l’élaboration de meilleures positions, plus solides et plus résistantes à la critique ; plus vraies donc.

 

**

 

Il semble donc clair que notre idée traditionnelle du débat semble être de l’ordre de la corroboration alors qu’avec l’appui précieux de Popper, nous pouvons voir dans nos échecs nos réussites, c’est-à-dire des occasions de raffiner nos positions – ou de les changer de façon radicale – et ainsi de nous améliorer. Or, souvenons-nous de nos définitions préalables, le gain se dit de deux manières : soit on se débarrasse de quelque chose qui gène – dans ce cas l’argument défaillant qu’on utilisait lors du débat ou la théorie toute entière qu’on a défendu – soit on gagne quelque chose d’utile – dans ce cas on se rend compte de la faiblesse de la théorie défendue et on travaille à l’améliorer ou à en adopter une autre plus vraie, c’est-à-dire pas encore falsifiée –. Comment dans de pareilles perspectives discursives la « perte » du débat telle que le conçoit l’opinion populaire est-elle encore possible ? On ne peut plus raisonnablement soutenir une pareille tournure d’esprit à moins d’avoir un esprit hostile au changement.

Je tiens tout  de même à remarquer que cet article n’est qu’un jalon, une simple réflexion et en tant que telle elle est nécessairement incomplète, mais je pense y avoir exposé sans trop de fioritures ma pensée pour qu’elle soit facilement intelligible. Il ne reste plus qu’à chercher à la falsifier pour avoir un meilleur point de vue.

 

Douala, 16 novembre 2010.


[1] Il s’agit précisément de vaincre l’autre ; et ceci n’est pas, tout bien considéré, quelque chose d’inutile puisqu’il s’agit d’exhiber sa puissance intellectuelle et de soumettre l’auditoire à nos arguments.

[2] J’entends par cette expression le fait que les protagonistes de l’activité discursive sont dans des dispositions dynamiques du débat, c’est-à-dire qu’ils ne considèrent pas cette activité comme devant les conduire automatiquement à la victoire, mais bien dans une sorte de « victoire » intérieure, un gain, un dépassement. Cette condition est nécessaire pour que le débat soit fructueux, autrement, il ne l’est jamais et il est réduit à un monologue dialogué. C’est malheureusement le cas de beaucoup de débats de sourds dans notre société.

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