Dieu des pauvres ; Dieu des riches !

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

Lorsqu’on entend le mot « Dieu » prononcé de la bouche d’un riche, ce mot est chargé d’une connotation autre que lorsqu’un pauvre prononce le même mot « Dieu ». C’est article s’appuiera sur la conception qu’on se fait de Dieu suivant qu’on est celui qui opprime ou l’opprimé, le riche ou le pauvre, le faible ou le fort. Nous voulons ici analyser la situation de ce mot Dieu dans la mentalité populaire africaine, et tout particulièrement dans la ville de Douala où nous avons mené quelques investigations. Notre préoccupation fondamentale est de savoir pourquoi il y a une différence de conception entre le Dieu des riches et le Dieu des pauvres, alors que tous les hommes sont sensés louer le même Dieu. Nous ne voulons pas faire une analyse de toutes les religions ou alors faire abstraction des religions et considérer le mot Dieu hors d’une religion. Au contraire, notre analyse portera essentiellement sur la religion chrétienne et la manière dont elle est perçue. Nous ne voulons pas non plus reprendre le travail de M. Eboussi Boulaga dans son fameux livre A contretemps. L’enjeu de Dieu en Afrique[1], ni encore moins proposer une ode à l’athéisme quand nous ne professons pas non plus notre inexistant christianisme. Loin de toutes ses préoccupations, nous nous attèlerons à montrer que la perception qu’on a de Dieu change selon notre position sociale – et notre vécu – et que par le même temps, ce qu’on espère de Dieu varie selon qu’on soit riche ou pauvre, fort ou faible.

 

Nous commencerons ici par la vision qu’on a de Dieu en Afrique et précisément à Douala pour éviter les généralisations grossières. Cette vision de Dieu est surtout véhiculée par les médias et les films nigérians dont les camerounais raffolent. Ces films – s’il est encore nécessaire de le préciser – ont presque toujours la même thématique : Un homme ou une femme vit sa vie tranquillement, puis (il) elle tombe sur des mauvaises personnes qui lui en veulent et quelques fois le héros meurt. Ensuite, son meurtrier voit arriver des « hommes de Dieu » qui prient et l’assassin se voit touché par l’ « Esprit Saint », ce qui l’amène, soit à mourir, soit à se confesser. Et le message est presque toujours le même à la fin : « To God be the Glory », traduction : « A Dieu seul la Gloire ». Ce bref aperçu de la sphère cinématographique « nollywoodienne »[2] appréciée de presque tous les habitants de Douala nous donne une assez bonne idée de la manière dont les nigérians conçoivent Dieu, et comment nous, friands de ces idées, le concevons aussi.

Mais prenons un autre exemple pour être un peu plus exhaustifs : la télévision. Nous disposons ici à Douala d’un éventail d’environ quatre vingt chaines de télévision. Une bonne dizaine est consacrée aux miracles, c’est-à-dire à Dieu. Si on se réfère au contenu de ses chaines de télévision, on constate très clairement que ce n’est pas la même orientation qu’une émission comme « Le Jour du Seigneur » sur France 2 ou je ne sais plus qu’elle autre émission où on traite de religion ou de Dieu. Ici, il s’agit presque toujours, de faire des miracles, de guérir des malades, de montrer la puissance de Dieu, de faire des prédictions, etc. bref, de soulager et d’émerveiller. On se croirait dans une salle de spectacle où le Pasteur fait son one man show avec la foule des fidèles qui reprennent frénétiquement – et parfois en transe simulée ou vraie, car il y a toujours des charlatans et leurs adjuvants – « Amen ! Alléluia ! » à chaque invitation du gourou. Ces émissions sont légion et elles rendent compte d’une façon particulière d’entrevoir Dieu : on dit que ces Eglises sont « Réveillées » en opposition à l’Eglise Catholique qui serait en train de dormir. La réalité est que ces Eglises réveillent tout le monde dans leur voisinage par les prières en plein minuit et des « exorcismes » qui accouchent de souris au lieu d’esprits mauvais.

On pourrait multiplier les exemples, mais ces deux faits majeurs permettent de saisir l’atmosphère de conception de Dieu à Douala, au Congo – beaucoup de ces chaines de télévision viennent aussi de là – et au Nigéria – puisqu’il faut s’en tenir aux faits à notre disposition. Le constat est que Dieu pour les pauvres que nous sommes – je suis exclu de ce nous – ici en Afrique est un Dieu puissant, un Dieu de miracles, un Dieu vengeur qui vient tuer ceux qui tuent, un Dieu qui fait marcher les boiteux et voir les aveugles. Nous raffolons d’un Dieu qui vient nous assurer la victoire, qui nous fasse danser et transpirer à l’occasion[3], d’un Dieu capé et qui chasse les « démons ». En clair, nous voulons un Dieu “faiseur de spectacles”. Mais ce n’est pas la seule façon dont les pauvres voient Dieu. En effet, on attend de Dieu qu’il nous console, qu’il nous promette des cieux meilleurs : le Paradis.

En Occident – je parle de la bourgeoisie occidentale, car les pauvres occidentaux se comportent exactement, sur le sujet de Dieu, comme les pauvres africains que nous analysons –, on conçoit déjà assez clairement que le Paradis est un mythe, qu’il n’existe rien au dessus de la terre et que le Paradis est un simple « Etat d’esprit », une consolation intérieure plutôt qu’une félicitée telle que présentée dans la Cité de Dieu d’Augustin. Les pauvres sont incapables d’accepter un tel état de cause. Pourquoi ? Parce qu’ils veulent croire qu’ils gouteront eux aussi à la même joie des riches et que cette joie, ne pouvons être atteinte ici sur terre, ne peut être atteinte qu’ailleurs. D’un autre côté, ils ne veulent pas accepter la bêtise ontologique du Paradis car il n’y aurait plus alors d’espoir. Et où, si ce n’est dans le cœur du pauvre, cette parole a-t-elle plus de signification : « L’espoir fait vivre » ? La réalité est que l’espoir ne fait vivre que celui qui le donne et pas celui qui le reçoit comme « Tout flatteur vit aux dépends de celui qui l’écoute ». La consolation du pauvre est post terrienne, “à venir”, quand la consolation du riche est immanente à sa vie, hic et nunc. Le mensonge de Platon n’a jamais été aussi bien vérifié que dans cette situation. Aux uns, on sert l’idée d’une richesse qui ne fane pas, de pièces qui ne rouillent pas, de précieux biens immatériels qu’on acquiert après une vie vertueuse, alors que les autres amassent les richesses au nom de cette vie « paradisiaque » qu’ils se construisent eux, bien sur terre.

Nous touchons ici, à notre sens un des nœuds du problème : la cupidité de l’esprit humain qui cause l’aliénation religieuse et qui nourrit les diseurs de bonne aventure – marchands de Dieu –. On nous dira alors avec droit que les pauvres gens ne sont pas avares et qu’elles sont très humbles, mais il n’en est rien : elles sont plus avares que les riches qui elles, volent ici et maintenant sans regarder si elles auront la même volupté dans un quelconque monde dans l’au-delà.

Cette cupidité se dit à deux niveaux. Le premier concerne la vie. L’homme est traversé de part en part de son être par ce fantasme de la vie éternelle – c’est marqué davantage chez les musulmans qui rêvent de l’amour éternel avec des femmes aux seins ronds. Le christianisme se préserve toutefois de pareilles allusions érotiques – qui lui garantirait une jouissance elle aussi éternelle. Il est accroché corps et corps à la vie qu’il refuse de quitter. Le pauvre n’a pas encore compris que sur terre, nous sommes de passage, pas pour aller dans un autre monde, mais pour mourir et être de l’engrais pour les plantes qui mourront à leur tour pour être de l’engrais pour les plantes, etc. L’homme est donc un être qui passe, comme tout passe sur la terre, et il n’est pas besoin de s’accrocher de cette manière à la vie charnelle[4]. Cette cupidité est récupérée par les Eglises qui la proposent à qui le veut, ou, pour être précis, à qui est assez idiot[5] et cupide pour le croire. Et quand les yeux des idiots regardent au ciel le mensonge, les plus intelligents – vrais génies – pillent la terre !

L’autre niveau de la cupidité se situe dans l’avoir. L’homme rêveur pense qu’il aura plus que celui qui l’exploite ici et maintenant. Qu’étant au ciel, il jouira des mêmes privilèges, sinon plus que les riches. Il croit que sa richesse « immatérielle » ainsi constituée sera à l’abri des mites et des fourmis, et il prit chaque jour pour que des souris rongent les billets d’argent du riche. Mais il n’en est rien ! Le riche s’enrichit des fruits du travail aliéné du pauvre quand le pauvre s’enrichit de rêveries expressément concoctées par le riche pour endormir le pauvre : c’est là le sens de la phrase de Marx : « La religion c’est l’opium du peuple », et il avait tout compris. Cette cupidité qui se décline sur deux plans : celui de l’être et de l’avoir entraine à une cécité intellectuelle des pauvres qui, au lieu de réclamer ce qui est de leur droit, c’est-à-dire le fruit de leur travail et la fin de l’aliénation qui va avec, préfèrent attendre que la super-justice divine tranche entre eux et leur bourreaux. Moi, ce que je dis, c’est que Dieu tranchera quand il tranchera, c’est-à-dire quand nous serons devant lui. Maintenant, ce sont les hommes qui tranchent et il n’y a d’autre justice que celle humaine. Donnez-moi ce que je mérite sur la terre et même le ciel ne me refusera pas mon salut – quand on veut absolument croire qu’il existe – sinon le salut de la terre devrait largement suffire.

Voilà donc Dieu tel que le voit le pauvre : un Dieu qui va venir rétablir la justice qu’il n’aura pas eu sur terre, un Dieu “show-man” qui tonne dans le ciel et à qui tout obéit ; un Dieu qui viendra assouvir la cupidité des pauvres ; bref, un Dieu de fantasme plutôt que le Dieu pragmatique du riche. En effet, le Dieu du riche n’est pas favorable aux révolutions, au renversement de l’ordre soi-disant préétabli. Ce Dieu se donne principalement pour but d’expliquer pourquoi les choses sont comme elles sont et pas autrement, c’est-à-dire pourquoi le riche est riche et le pauvre pauvre, mais surtout, pourquoi est ce qu’il est bien qu’il en soit ainsi et pas autrement. Le Dieu des riches est donc un Dieu qui explique : il n’agit pas. Il n’est pas un Dieu qui console ; il n’est pas un révolutionnaire, mais un conservateur. Ce Dieu qui révolutionne tout, qui tombe du ciel pour libérer le pauvre, c’est le Dieu du pauvre. On comprend donc bien pourquoi Jésus est accepté par les romains comme le Messie, quand pour les Juifs opprimés il ne l’est pas. La raison n’est pas autre que celle-ci. Jésus a dit : « Rendez à César ce qui est à César » le reste ne m’intéresse pas. Il n’est donc pas venu libérer le peuple juif, mais consolider la domination romaine : il est un Dieu de bourgeois et non de prolétaires ! Le Dieu prolétaire aurait dit : « Ne payez plus d’impôts ! C’est une arnaque ! » et il aurait incité le peuple à la guerre. On comprend dès lors, lorsqu’on met les romains dans la classe des exploitants et les juifs dans celle des exploités, pourquoi Jésus n’est pas le Messie pour ces derniers. Comment expliquer donc qu’une bonne partie de Noirs professent le christianisme avec plus de dévotion que les riches occidentaux si Jésus est le Dieu des riches et non celui des pauvres ?

La réponse serait surement que les juifs avaient une histoire et qu’à cause de cela, ils savaient qu’elles décisions prendre par rapport à leur passé. Ils n’étaient pas des suiveurs, et ils disposaient encore d’une certaine connaissance de soi, laquelle connaissance a été réduite à néant – ou presque – par les occidentaux en Afrique. C’est « Au nom de Jésus » – comme aiment à le dire les adeptes d’Eglises dites réveillées – qu’on a détruit l’histoire de l’Afrique pour y implanter la « Parole de Dieu ». De quel Dieu ? Du « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob »[6] et pas le Dieu de Bitang, d’Atangana et de Yimtchui ! Ce Dieu là, est un Dieu primitif parce qu’il n’a pas la peau blanche, qu’il ne parle pas le latin et qu’il ne se ballade pas en soutane. Ce Dieu là ne peut pas être le bon Dieu ! Et on nous a lavés le cerveau de cette manière pendant des années, et on continue d’ailleurs de le faire. Comment résister quand on n’a même pas conscience de ce que nous sommes ? Quand on ne sait pas d’où on vient ? Quand le dernier souvenir que nous ayons de nous-mêmes est le catéchisme bidon de missionnaires qui ont fait des mulâtres à nos reines ? Quand un Noir parle de sa culture en la comparant au dit Fils de Dieu, il semble qu’il la prenne de haut, qu’il en parle avec un recul tellement distant qu’on a l’impression qu’il ne parle pas de lui. Ce n’est pas le fait de parler de soi à la troisième personne à la manière des narcissiques ; cette troisième personne, c’est clairement le mépris de soi, mépris qui est soutenu par une profonde méconnaissance de soi qui elle-même a été entretenue par les pillages d’hommes dits de Dieu et bénis par sa dite Sainteté. Prenons un exemple proche de nous. Monsieur Guillaume Soro, Premier Ministre Ivoirien, s’expliquant sur sa démission du gouvernement de M. Gbagbo commence par dire : « Sur ma foi chrétienne », avant de dire « Sur ma bonne foi d’ivoirien ». M. Soro est d’abord chrétien avant d’être ivoirien, c’est-à-dire qu’il est d’abord Blanc avec d’être Noir. Quel échec pour l’Afrique ! Quel échec pour les pauvres !

Le fait que je m’appuie beaucoup sur le cas africain n’est pas anodin. Nous sommes les plus pauvres de la planète, pas parce que nous n’avons pas les moyens, mais parce qu’on est ceux qu’on a le plus pillé et qu’on continue de piller par le capitalisme sauvage de couleur rouge, blanc et bleu : des couleurs de la paix. Le pauvre n’a pas d’autre bouclier que sa foi – laquelle ne l’empêche jamais de dormir affamé – et il croit que Dieu va le sauver, qu’il est la réponse à sa misère. Il croit qu’il est le Messie. Mais ce Messie est différent de celui vu par les Juifs car, comme nous l’avons dit tout à l’heure, Jésus est un Dieu bourgeois. Pourquoi a-t-il donc tant de succès en Afrique ? Nous avons esquissé le premier moment de la réponse ; esquissons le second.

On a réussi à faire croire aux africains qu’ils ne sont pas des hommes, qu’ils ne peuvent rien faire et qu’ils n’ont jamais rien fait. M. Sarkozy disait encore sans scrupule, à l’Université Cheick Anta Diop en plus (!) que « L’Afrique n’est pas encore rentrée dans l’histoire » et tous les africains – à quelques exceptions près ont applaudi de pareils propos –. Les Noirs africains n’ont plus le courage de résister, de s’opposer. Ils ont perdu de goût de vivre dignement, ils ne savent plus ce que cette expression veut dire, mais surtout, ils ont peur. La religion chrétienne leur apporte l’espoir d’un monde nouveau, d’un monde rêvé, d’une chimère spéculative qui les console et les réconforte dans leur situation de dominés. C’est à nous de dire STOP ! De vraiment les réveiller, comme ils se plaisent à le chanter à tue-tête ! Réveillez-vous ! Il est temps ! Ce sont ces mots que nous devons crier à nos frères et les encourager à se battre car cette religion de bourgeois est la première chose qui nous empêche de nous rebeller, au nom du dit amour d’un Dieu qui dit être Dieu d’Abraham et pas de Sorow, et que nous croyons ! Bottons ce Dieu hors d’Afrique et on aura un pas vers notre liberté effective car la liberté politique que veut M. Hountondji ne sera atteinte que quand les mentalités – les cerveaux ; nos cerveaux – d’africains seront libérées du poison tétanisant de cette religion de bourgeois !  Jésus est le Dieu des riches oppresseurs, et voilà ma loi : Rendez aux pauvres le Dieu qui est le leur ! S’ils refusent ce principe courtois, à mes frères, voici ma recommandation : Chassons ce Dieu qui n’est pas le notre : le Dieu des riches aux riches ; le Dieu des pauvres aux pauvres !

 

Douala, 9 décembre 2010.


[1] Paris, Karthala, coll. « Chrétiens en liberté », 2000.

[2] Le « Hollywood » nigérian.

[3] Si vous venez à Douala pendant les congés de Noël et que vous n’avez pas d’argent pour danser toute les nuits, ne vous inquiétez pas : allez à l’Eglise la plus proche. Je ne vous parle pas d’Eglises catholiques, vous serez lassés des Pater Noster en Latin incompréhensibles ; cherchez les Eglises aux noms tapageurs : « Très Sainte Eglise de Dieu », « Plus Sainte des Saintes Eglises de Dieu », « Ministère du Salut », « Flaming Fire », « Eglise du Christ », « Vraie Eglise de Dieu », etc.

[4] Il existe d’autres manières de s’attacher à la vie, mais celles-ci sont moins charnelles. C’est par exemple le cas de l’art. L’artiste ne meurt jamais ; il vit tant que vivent ses œuvres. Il a donc la vie éternelle sans qu’elle ne soit accompagnée de la « résurrection de la chair » comme le dit le credo catholique.

[5] C’est une catégorie de gens dont le Q.I. est inférieur à 25. Ce n’est donc pas une injure, mais une métaphore. Je tenais à le préciser.

[6] C’est Dieu lui-même qui parle et je ne fait que le citer.

 

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