Comment l’Europe a tué l’Afrique

Comment l’Europe a tué l’Afrique

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

Hier encore, à l’Université, pendant notre cours sur le marxisme, alors que nous analysions, à la lumière des thèses de Marx et Engels, la situation en Côte d’Ivoire et le rapport de force Nord/Sud qui s’y révèle, je suis entré en débat avec un ainé académique sur le rôle de l’Europe dans la situation économique et politique de l’Afrique aujourd’hui. Voici sa thèse. Les européens ne sont pas responsables de tous les maux africains[1] ; les africains eux-mêmes ont leur part de responsabilité dans ce qui leur arrive. Son argument est que les européens ont fait du mal à l’Afrique – c’est un fait ! – mais il ne s’agit plus pour nous de réclamer justice. Il s’agit plutôt de tenter de résoudre les problèmes qu’ils ont causés. Et c’est à ce niveau qu’intervient la responsabilité africaine car les africains vivent toujours dans le passé, en demandant qu’on leur rende justice – ce qui, de mon point de vue, est plus que normal – au lieu de se tourner vers l’avenir et la résolution de ses problèmes causés par les européens.

Cette thèse, je la récuse totalement, et je soutiens que l’Europe n’a jamais rien fait de bien pour l’Afrique ! Je répète, l’Europe n’a jamais rien fait de bien pour l’Afrique. Je m’appuie expressément ici sur le Pr Théophile Obenga qui a très bien montré, dans une conférence sur la colonisation, que les européens n’ont rien fait d’autre que de défendre leurs intérêts – ce qui est, de mon point de vue, tout à fait normal –. Cette thèse a une conséquence immédiate : l’Europe est responsable de tous – je dis bien tousles problèmes africains et tous nos problèmes peuvent être remontés à eux.

Attention ! Je vois déjà le regard de gens qui vont sauter sur l’occasion pour me dire, comme un de mes enseignants ici, frappé d’amnésie historique, et fermé à une lecture objective de l’histoire, que les Blancs ont construit des écoles, des chemins de fer, des hôpitaux, etc. Je réponds à cette critique qu’on comprend le moyen par la fin. Cette règle, appliquée à ces réalisations européennes en Afrique, nous invite à nous poser cette question fondamentale : pourquoi ? Pourquoi les européens ont-ils construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des écoles, etc. ? Pourquoi ? Tout homme qui se respecte et qui respecte les Noirs ne peut avoir, face à cette question qu’une seule réponse : pour garantir ses intérêts, lesquels étaient surtout l’extraction des matières premières vers la côte (routes, chemins de fer, etc.) et l’entretien de la force de travail – pour parler en termes marxistes – (hôpitaux) et surtout, la destruction culturelle et le lavage de cerveau collectif pour l’implantation de la mentalité européenne, laquelle devait permettre un meilleur contrôle des “primitifs” – comme ils aiment nous appeler – (écoles et églises). On peut lire l’histoire de différentes façons, mais il n’y a qu’une façon objective de lire l’histoire, c’est en y décelant les rapports de production, les rapports dialectiques fondés sur la puissance – très souvent économique – et la volonté de domination des uns sur les autres. Toute l’histoire peut être ramenée à cette analyse, et Marx avait raison. Cette remarque sur la fin des moyens mis en œuvre par l’Europe, pour l’Europe, mais en Afrique, nous amène à nous questionner sur la notion de Bien. Si nous disons que les européens n’ont rien fait de bien pour l’Afrique – et qu’ils n’en font pas aujourd’hui –, il faut encore qu’on sache ce qu’est le bien.

Je veux tenter ici une réponse non pragmatique, mais humaniste. On peut lire de bien sous deux angles. D’abord de l’angle de celui qui le réalise ; et ensuite, de l’angle de celui qui est sensé recevoir le bien. Si on répond de la première façon, alors il est clair que le bien serait ce qui m’avantage, ce qui me permet d’atteindre mes fins, mes objectifs. Dans ce cas, tout ce que l’Europe a fait est bien. Mais si on attaque la question du bien depuis l’angle de la finalité extérieure à celui qui pose le bien, alors, le bien est ce qui avantage autrui sans me désavantager face à lui.

Remarquons ici que je ne me situe en aucun cas sur un plan utopique, à la manière kantienne, déclarant que le bien est bien car il est bien en soi, c’est-à-dire qu’il est dénué d’intérêts extérieurs à la seule finalité pure d’être bien. Ce bien est rêvé, car le bien ne peut être bien que par rapport à sa finalité. Une bonne volonté qui entraine des actions désavantageuses – pour moi (si on répond de façon pragmatique) ou pour l’autre (si on répond de façon humaniste) est une mauvaise action –. On ne jugera jamais l’intention de bien faire, mais seulement la finalité de cette intention.

Lorsqu’on revient donc à notre notion du bien, on se rend compte qu’on peut répondre que l’Europe a fait du bien, car elle s’est fait du bien. Mais ce serait là occulter la question et faire un grand contresens. En posant notre question de savoir si l’Europe a fait quelque chose de bien pour l’Afrique, nous nous situons expressément sur un plan humaniste, c’est-à-dire que nous analysons ce bien par rapport, premièrement au gain de l’Afrique, et deuxièmement au bien de l’Europe – le bien étant défini ici comme l’absence de perte –. Pour qu’une action soit bien pour l’autre, et voilà notre principe du bien, il faut qu’en avantageant l’autre, elle ne me désavantage pas. Si elle me désavantage, elle n’est plus bien, mais mauvaise. C’est pourquoi j’ai quelques réticences à être charitable, car la charité, en donnant à l’autre – ce qui est potentiellement une bonne action – me retire ce que j’ai, me désavantage – ce qui est une mauvaise action –. Le bien n’est bien, de façon humaniste que quand les deux protagonistes, à défaut de ne pas gagner, ne perdent pas. Dire donc que l’Europe a fait du bien à l’Afrique, c’est dire qu’elle a réalisé en Afrique, des choses qui avantagent l’Afrique sans l’avantager elle. De telles réalisations sont-elles visibles ? Tout homme qui se respecte doit répondre que non. On peut se mettre à analyser réalisation par réalisation, toutes les œuvres européennes en Afrique, du temps de l’esclavage affirmé à celui de l’esclavage indirect et inavoué, du temps de la colonisation effective et bénie de la SDF, à la néo-colonisation bénie de l’ONU, toutes ses réalisations ne résisteront pas à notre définition du bien et on serait toujours en droit de dire que l’Europe n’a rien fait de bien pour l’Afrique. Au contraire, elle s’avantageait en désavantageant son hôte, créant ainsi des problèmes internes qu’il faut maintenant résoudre car c’est un fait que de reconnaitre que nous sommes exploités depuis plusieurs siècles et que l’exploitation est finie dans le principe, mais aucunement dans le fait ; et c’est une autre chose que de chercher à sortir de ce chaos créé par l’exploitation à outrance de l’Afrique de la part de l’Europe. La question du pourquoi des problèmes de l’Afrique étant résolue par la réponse parce que l’Europe, il reste l’autre question, oh combien importante du comment : comment sortir l’Afrique de ce pétrin ? Et cette question appelle de nouvelles réflexions qui dépassent le cadre de cet article, mais que nous espérons pouvoir mener si le temps et nos ennemis nous en laissent la possibilité. M. Hountondji a esquissé une réponse : libérer le discours politique, mais il ne dit pas comment libérer le discours, comment il faut s’y prendre ; il dit juste qu’il faut le faire. Ce type de réponse n’aide pas et nous espérons, nous, pouvoir aider dans de prochains travaux même si, dans nos correspondances, notamment avec le Pr Samba Diakité, nous avons esquissé une théorie générale de la libération de l’Afrique du joug néo-colonialiste.

Répondons donc, en guise de conclusion, la question qu’inspire le titre du présent article : comment l’Europe a tué l’Afrique ? En un mot, c’est en ne lui faisant pas de bien sur une très longue période, et en continuant de ne pas lui en faire, l’autre question du comment s’en sortir demeurant ouverte.

 

 

Douala, 10 décembre 2010.


[1] Je tiens à souligner ses mots car cette phrase a été elle-même objet du débat.

 

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1 Response to “Comment l’Europe a tué l’Afrique”


  1. 1 Zsahara 8 janvier 2011 à 10:26

    1) en exploitant ses richesses et appauvrant ses habitants;
    2) en laissant des conflits entre les pays voisins et la population d’un même pays;après l’indépendance;
    3) en soutenant les séparasistes sous pretextes de la libérté et des droits des hommes et des minorités; principes que les européens n’appliquent pas chez eux (musulmans, noirs, jaunes..)
    4) En semant la méfiance entre les états et les peuples;
    5) en donnant aux ONG et sociétés multinationales les occasions (diviser pour régner)
    Un exemple:
    l’Espagne essaye depuis le fil d’eau de tuer le Maroc.
    6) en ignorant l’histoire et la géographie de l’Afrique et les caractéristiques des africains (au Nord et au Sud)et essayant de les transformer en péroquets et poupés, on tue l’Afrique : Mama Africa.


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