L’idée d’une philosophie négro-africaine

L’idée d’une philosophie négro-africaine est un article publié par Marcien TOWA aux éditions CLE à Yaoundé en 1979, article dont la rédaction était initialement prévue pour Lagos. Cet ouvrage se présente sous la forme d’une dissertation en trois parties sur la question de savoir s’il est légitime ou non, de parler d’une pensée philosophique dans la tradition culturelle africaine. L’argumentation de Marcien TOWA se présente comme suit : d’abord, il définit le cadre de la philosophie en précisant son sens strict, ensuite, il s’attaque au problème proprement dit de son article : l’existence ou non, de la philosophie africaine, enfin, pour terminer son analyse, il met en évidence les problèmes de la philosophie africaine contemporaine qui sont, à y regarder de plus près, ses convictions au sujet de l’orientation à donner à la philosophie en Afrique ainsi que les principaux freins à son élaboration. C’est donc en suivant l’argumentation de son texte, que nous allons essayer de restituer l’essentiel de sa pensée contenue dans cet ouvrage.

 

Première partie :

« La philosophie et ses problèmes »

 

Dans cette partie, TOWA s’évertue à circonscrire le champ de la philosophie en indiquant les caractères qui lui sont propres. La première de ces caractères, pense t-il, est que la philosophie est une « pensée de l’absolu », avec la pensée entendue ici  comme discuter, peser, critiquer, analyser et opérer un tri entre le vrai et le faux sur la totalité des domaines de la vie de l’homme, tous les modes de savoir, tout l’héritage culturel, bref, la pensée ne doit exclure aucun domaine de la vie de son champ critique ; et ce n’est qu’après cette critique que celles des choses qui y étaient soumises, ayant passé cette épreuve, peuvent être retenues comme dignes de revêtir le caractère de vérité. Ce n’est qu’à ce niveau qu’on parler de philosophie. C’est justement cette idée qu’il évoque lorsqu’il écrit :

L’homme pense, et, de tous les êtres connus, il est le seul qui pense. La pensée est prise ici dans un sens restrictif : au sens de peser, de discuter les représentations, les croyances, les opinions, de les confronter, d’examiner le pour et le contre de chacune pour ne retenir comme vraies que celles qui résistent à cette épreuve de critique et de tri.[1]

 

Or, continue t-il, certains domaines veulent ne pas avoir à subir la terrible épreuve de critique de la pensée tout en pensant proposer des normes de conduite et des idéaux aux hommes. Ces deux domaines tirent leur autorité des récits mythiques où des dieux ou tout au moins, des personnes aux capacités surhumaines, auraient donné des valeurs et des normes suprêmes à notre monde. Puisque les normes et les valeurs humaines nous ont été données par les dieux, nous leur devons adoration, gloire et louange, c’est-à-dire, en termes plus clairs, que nous sommes leurs esclaves. Mais comme l’homme ne peut pas directement voir les dieux à qui il doit adoration et soumission aveugle, il doit se contenter de leur représentant terrestre : le pouvoir. Et, puisque le pouvoir représente les dieux omnipotents dont la parole et les commandements ne peuvent en aucun être récusés par l’esclave humain, et, que cette domination des dieux sur l’homme est transmise au pouvoir, il n’est pas question pour l’homme de discuter l’autorité de ce dernier puisqu’elle lui vient des êtres suprêmes. Si jamais l’homme, se détournant des commandements divins, cherche ne serait-ce qu’à comprendre le sens des commandements divins, il est sujet à de diverses malédictions. Or, c’est précisément le rôle de la philosophie que de développer la pensée pour pouvoir discerner entre le bien et mal, le vrai et le faux et permettre à l’homme de décider seul, des orientations à donner à sa vie. En revanche, les dieux ou du moins leurs représentants, ne permettent pas à l’homme d’opérer un tel choix car il nous permettrait à coup sûr, de nous affranchir de leur domination tyrannique ou pire, de refuser même leur existence. C’est donc cet affranchissement de l’homme de la tutelle de Dieu que la Bible nomme le « péché originel », de même que c’est ce conflit au sujet de la volonté de l’homme de décider par lui-même, qui oppose depuis des lustres, la philosophie et le mythe, dont le plus élaboré est assurément la religion avec pour caractéristiques principales « le culte de la personnalité »[2] et « la soumission aveugle à quelque grande personnalité »[3]. La philosophie se veut donc être une exigence de rationalité opposée au mythe qui réclame l’adhésion sans critique des hommes à son contenu. C’est ce que TOWA comprend de l’activité philosophique lorsqu’il écrit :

En réalité, en refusant de prêter naïvement foi aux fantasmes mythologiques, la philosophie ne déclare pas la guerre au bien, elle veut seulement penser les croyances mythologiques, c’est-à-dire les tenir ensemble sous le regard de l’esprit, les peser et les soupeser pour déterminer leur poids de vérité, elle refuse de livrer les hommes pieds et poings liés à la tyrannie, ennemie de la liberté et donc aussi de la pensée.[4]

 

Après avoir montré que la philosophie est avant tout un refus d’une autorité quelconque qui, à cause de pouvoirs quelconques, dicterait aux hommes leur loi, Marcien TOWA renchérit sur la dimension pratique de la philosophie, dimension qu’elle partage avec la science avec qui, il n’existe pas d’opposition mais juste une distinction à faire au sujet des orientations données aux recherches. Distinction qui réside dans le fait que la science ait un domaine d’étude assez restrictif comparé à la philosophie. En effet, le scientifique se spécialise énormément pour avoir une emprise réelle sur le domaine qu’il se donne d’étudier, et, de l’autre côté, la science ne se soucie pas des préoccupations éthiques comme le fait la philosophie. C’est justement ce que précise TOWA en écrivant :

La science se caractérise par sa spécialisation étroite, le souci de neutralité éthique et idéologique et l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Le savant pour dominer son objet se spécialise étroitement. Par là même, il se prive de la possibilité de dire, en tant que savant, la direction que la société doit prendre et les normes qu’elle doit adopter à cet effet. Car pour être en mesure de le faire, pour se prononcer sur l’absolu, il faut prendre une vue générale sur l’ensemble de la réalité.[5]

 

Or c’est justement cette spécialisation abusive et cette neutralité sur les questions éthiques que refuse la philosophie car, la philosophie s’interroge sur toutes les questions fondamentales qui font intervenir le destin de l’humanité de quelle que façon que ce soit. Le philosophe ne se prive pas de se prononcer sur les questions éthiques, ni d’imprimer une certaine vision de l’idéal à la société en lui prescrivant par la suite, la voie à suivre pour l’atteindre. Il n’est pas question pour le philosophe, précise TOWA, de maitriser toutes les sciences, car cela serait impossible, mais d’avoir un aperçu général, une vue d’ensemble de la réalité en questionnant les sciences principales quand à leur fonctionnement par le biais de l’épistémologie. C’est cette connaissance du réel ainsi acquise, appuyée par un solide sens de la rigueur, qui permet au philosophe de se prononcer sur des questions touchant à l’orientation suprême de la vie et au sens suprême à donner à nos efforts, tout en se prononçant aussi sur les normes éthiques du comportement humain.

Enfin, TOWA montre l’ambiguïté qu’il existe souvent au sujet de la compréhension des termes « philosophie » et « philosophies ». TOWA précise ici, que la philosophie en tant qu’elle est

le souci de connaitre rationnellement, méthodiquement, la réalité aussi bien physique que socioculturelle et la volonté de prendre appui sur ce savoir pour définir l’orientation profonde, absolue que doit adopter le comportement humain[6],

ne saurait être détachée des réalités propres à chaque culture, chaque région géographiques etc. car les problèmes qui se posent à l’homme, ainsi que la façon dont celui-ci prend conscience de ces problèmes, dépendent considérablement des facteurs inhérents à l’endroit où on se trouve, de la société à laquelle on appartient etc. Mais quoi qu’il en soit, ces différentes approches du réel – philosophies – ne doivent pas faire perdre de vue que la philosophie est Une car les différentes variantes culturelles et/ou géographiques doivent, pour être considérées comme de la philosophie, rendre compte, ou plutôt, comme le dit bien Marcien TOWA, résulter d’un débat sur  l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes.[7]

 

Deuxième partie :

« La philosophie africaine : mythe ou réalité »

Le titre de cette partie est déjà assez évocateur du travail que Marcien TOWA va mener au sujet de savoir s’il existe réellement une philosophie africaine. On a déjà admis dans la partie précédente que les préoccupations philosophiques variaient avec les cultures, les peuples, les représentations de l’absolu, bref, qu’il était possible de parler de la multiplicité des philosophies. Or, si la multiplicité des philosophies est reconnue, cette multiplicité ne saurait être refusée à l’Afrique qui bénéficie ipso facto de cette déduction. Mais, il ne s’agit pas ici de légitimer quel que mode de pensée que ce soit ; il faut parler de la philosophie en tant que celle-ci est opposée au mythe et distinguée de la science. Ce n’est qu’après que cette démarcation eut été effectuée,  que nous pouvons légitimement parler de philosophie en Afrique sans tomber, comme les ethnophilosophes, dans un contrepied de la définition réelle de la philosophie pour y inclure les manifestations culturelles.

D’abord, Marcien TOWA revient sur le sens qu’il a préalablement donné à la philosophie en tant qu’elle est une exigence de rationalité dont le sujet des débats est l’absolu. Cette définition exclut les orientations définitionnelles idéologistes européennes qui refusent le droit de philosopher au Nègre. Cette définition par compréhension de Marcien TOWA va à l’essence même de la philosophie en se préoccupant pas des accidents que le mot a subi pendant des siècles. Pour parler de philosophie africaine il faudrait donc qu’on trouve, dans les modes de représentations et la pensée de l’africain, une exigence de rationalité quant au débat sur l’absolu et sur les questions fondamentales relatives aux  valeurs et aux orientations éthiques à donner à la vie des hommes. Toutefois, précise TOWA, cette définition de la philosophie ne peut être proposée qu’à partir de la lecture des ouvrages européens de philosophie car, c’est depuis ceux-ci qu’on peut se faire une idée de ce qu’elle est en réalité. Même si théoriquement on peut partir d’un mot africain pour répondre aux mêmes exigences définitionnelles, il n’en demeure pas moins que le mot « philosophie » est un mot européen et qu’il traduit en tant que tel, la réalité du débat sur l’absolu du point de vue de cette position géographique. Nous ne pouvons donc pas, pour comprendre ce mot, faire table rase des définitions que ceux qui l’on inventé lui ont donné. De même, la voie qui consiste à partir de réalités africaines pour comprendre la philosophie n’est pas empruntée parce que la recherche sur la question d’une philosophie africaine n’est pas née d’un questionnement africain propre, elle n’est qu’une tentative des africains et des africanistes pour répondre à un problème formulé par idéologues de l’impérialisme européen. Or, cette question posant le problème de la faculté de penser rationnellement – philosopher – des africains, a été formulée depuis les conceptions européennes de la philosophie. C’est donc depuis ces conceptions aussi que nous devons, pour apporter une réponse satisfaisante à cette question, baser nos recherches au lieu, comme l’ont fait certains « défenseurs » de la philosophie africaine, de donner une définition africaine au concept de philosophie et ensuite, par des moyens mystico-culturels, brandir des manifestations totalement à l’opposé de la réalité philosophique comme de la philosophie masquée sous le néologisme d’ethnophilosophie.

Après avoir précisé de nouveau sa démarche, Marcien TOWA va distinguer la philosophie de l’antiphilosophie. Autrement dit, il va distinguer entre les cultures, celles qui ont une tendance à favoriser le débat sur les croyances, sur la religion, sur l’absolu, et celles qui se ferment à ce débat, donc à la philosophie. Il précise cependant que cette distinction ne veut pas dire que ces cultures qui ne favorisent pas le débat philosophique ne sont pas incapables de la produire, mais plutôt qu’elles y sont farouchement opposées. C’est le cas, pense t-il, des Hébreux (tradition judéo-chrétienne) qui offre un très bon exemple de culture antiphilosophique. Cette hostilité à la pensée se présente dès la Genèse, un des textes les plus anciens de la Bible, où le péché originel est présenté comme étant le fait que l’homme (Adam et Eve) ait mangé du fruit de l’arbre de la vie pour pouvoir distinguer le bien du mal, c’est-à-dire, pour pouvoir penser par lui-même et décider seul des orientations de sa vie, au lieu de se contenter de suivre les ordres de Dieu. Ce péché originel est selon TOWA, la première preuve de l’hostilité caractéristique d’une telle culture à l’éclosion de la pensée libre donc de la philosophie. C’est cette hostilité qu’il exprime lorsqu’il écrit, en analysant le péché originel de la Bible :

Le péché originel, du point de vue biblique, c’est en somme, la pensée de l’absolu, c’est-à-dire la philosophie. C’est une question de rivalité entre le maître et l’esclave, entre Dieu et l’homme en non d’infirmité ou d’infériorité réelle de l’homme par rapport à Dieu[8].

Pour TOWA donc, la culture des Hébreux est fortement antiphilosophique, mais le Coran est encore plus déterminé à assoir la domination de Dieu sur l’homme que la Bible, car il reprend à peu près les thèses de la mythologie biblique en aggravant le dogmatisme et en opposant radicalement le croyant qui

accepte tout ce que déclare et promet le Prophète, il s’humilie, se soumet et se résigne à la volonté insondable d’Allah, dans l’espoir des récompenses matérielles dans ce monde et dans l’au-delà[9],

à l’incroyant qui, pour avoir cherché à comprendre le sens des écritures saintes, recevra le châtiment suprême d’Allah et se verra refuser la félicité éternelle et le paradis.

Nous voyons donc très facilement dans ces deux traditions, que la discussion philosophique qui consiste essentiellement en un débat sur le bien et le mal, c’est-à-dire sur les valeurs suprêmes, est fortement émoussée par les livres saints qui y font autorité en matière de religion : la Bible pour la tradition yahwiste et le Coran pour la tradition islamique.

Il est à noter que pour Marcien TOWA, le caractère antiphilosophique absolu réside dans l’imperméabilité au débat dont fait preuve la divinité dans certaines cultures, imperméabilité qui conduit nécessairement à une impossibilité de critique c’est-à-dire de philosophie. Or c’est justement ce caractère antiphilosophique absolu que portent très biens les dieux des traditions judéo-chrétienne et islamique. Le troisième point de TOWA dans cette partie consistera donc, pour légitimer l’existence ou du moins poser la possibilité de l’existence d’une philosophie africaine, à montrer que les divinités africaines ne revêtent pas ce caractère antiphilosophique.

L’argumentation de TOWA se décline en deux moments. D’abord, il présente la mythologie égyptienne dont il démontre qu’elle présente des termes contrastant avec les traditions yahwiste et islamique. La première remarque, souligne TOWA, est le souci d’unité que manifeste la profusion des divinités. TOWA professe que la multiplicité des divinités égyptiennes se présente comme un monothéisme intégratif en ce sens qu’elles (les divinités) sont liées dans une union synthétique. Par contre, le monothéiste que voulait Akhenaton était un monothéisme exclusif qui excluait cette synthèse. C’est cette volonté d’unité qui est la première caractéristique remarquable à mettre à l’actif de la tradition égyptienne. D’un autre coté, il est à noter que c’est bien la réflexion philosophique qui a ouvert les différentes perspectives ontologiques au sujet de la divinité : matérialisme et idéalisme. La cosmogonie égyptienne détermine ces deux perceptions ontologiques en présentant dans la perspective matérialiste, l’Être comme une indétermination[10] et, dans la perspective idéaliste, un être conscient qui est présenté comme un démiurge, et qui fait surgir les autres êtres par le simple verbe prononcé. Or pour arriver à ce dualisme de conceptions, il a nécessairement fallu une confrontation dialectique c’est-à-dire, un affrontement entre les dieux, donc, dans la perspective analytique la plus stricte, de la philosophie.

Ensuite, il est possible de remarquer aussi que dans la tradition égyptienne, à l’inverse de celles précédemment présentées, l’écart entre la divinité et l’homme n’est pas prononcé, il est même quasi inexistant. TOWA écrit même que : Le second trait que nous mentionnerons est le plus remarquable encore. C’est l’affirmation de l’identité entre l’homme et Dieu[11]. En effet, le caractère divin est reconnu par le fait, souligne TOWA, que les hommes sachent ce qui est juste. C’est ainsi que les pharaons se prenaient pour des dieux et recevaient un culte digne d’eux. C’est cette égalité reconnue entre l’homme est la divinité qu’admet la culture égyptienne et que refusent celles des Hébreux et des arabes, qui fournit la base nécessaire au débat philosophique.

Enfin, le dernier trait de la culture égyptienne est, pour reprendre les termes de TOWA : la rationalité de la norme suprême de comportement[12]. Norme suprême du comportement qui n’est pas l’apanage d’une volonté supérieure qui ordonne à tous les autres êtres ce qu’ils doivent faire. Au contraire la Maât, puisqu’il s’agit d’elle, est conçu comme un devoir pour les égyptiens. Or la Maât, en tant qu’elle est l’ordre suprême du monde, tant aux plans physique et cosmique, qu’au plan éthique est précisément ce que les dieux des traditions antiphilosophiques présentées appellent le « savoir » et c’est  clairement sur ce deuxième penchant que le débat philosophique est permis car cette notion est un devoir élémentaire pour les citoyens égyptiens. C’est dire que si les égyptiens sont sensés être en possession d’un tel savoir moral, et que ce savoir est ce qui caractérise les dieux, alors, le rapprochement éthique entre les hommes et dieux est indéniable puisque hommes et dieux partagent ensemble la norme suprême du comportement.

 

Force est donc de constater que la culture égyptienne ne veut pas créer une scission entre l’homme et Dieu et qu’elle ne cherche en aucun cas à faire taire le débat mais plutôt, elle constitue un endroit propice et fertile pour la réflexion philosophique.

Le deuxième moment de l’argumentation de Marcien TOWA est en rapport avec la culture africaine au sud du Sahara, c’est-à-dire, l’Afrique Noire. Ici, Marcien TOWA ne veut pas montrer les traits de la conception divine, mais plutôt l’accent mis dans les contes et les proverbes africains, sur l’usage de la raison pour résoudre les conflits. En effet, il ressort des cycles de contes qu’il emploie – ceux de Kulu-la-Tortue et de Leuk-le-Lièvre – que le meilleur moyen de résoudre les conflits ou de sortir des situations périlleuses n’est rien d’autre que l’intelligence et que, celui qui croit aveuglément sans faire appel à son sens critique se fait inévitablement battre ou écraser par celui qui, prenant du recul sur ce qu’il lui est donné de voir ou d’entendre, passe cette information au tribunal de sa raison pour décider de sa vérité c’est-à-dire de son approbation ou non à son sujet. C’est ce contraste que TOWA veut mettre en évidence entre les cultures  dogmatiques (judéo-chrétienne et islamique) et celles critiques de l’Afrique. En effet, dans les cultures dogmatiques, l’utilisation de l’intelligence de l’homme est proscrite pour laisser la place à la croyance aveugle, à la dévotion, à l’acceptation sans contrôle des paroles de vie de Dieu ou, dans la plupart des cas, de ses représentants terrestres. En revanche, dans la culture africaine critique, le ton n’est pas à l’acceptation sans contrôle des paroles de Dieu ou à l’abandon du sens critique de l’intelligence, mais plutôt à l’éloge de cette faculté de l’homme qui le met sur le même pied d’égalité avec Dieu et qui lui permet de mieux se comporter en société. C’est ce en quoi va consister le travail de TOWA dans ce deuxième moment de son développement qui consistait à montrer qu’à l’opposé des cultures dogmatiques, la culture africaine d’Egypte et d’Afrique Noire est fortement ancrée dans les notions de débat, de discernement, d’utilisation de l’intelligence plutôt que de dans celles de Dieu – quand il s’agit d’un Dieu qui dicte sa loi aux hommes de façon despotique et qui ne veut pas que l’homme puisse jouir de ses facultés de discernement – de soumission aveugle, de dévotion etc. bref, d’antiphilosophie.

 

Troisième partie :

« Les problèmes d’une philosophie africaine de notre temps »

 

Dans cette partie, Marcien TOWA va surtout revenir sur les obstacles d’une philosophie africaine et sur les moyens de parvenir à surmonter ces obstacles. Il reprend pour l’essentiel, les thèses exposées dans son ouvrage intitulé Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle. Ces thèses sont énumérées par ordre alphabétique, et c’est suivant cet ordre aussi, que nous restituerons sa pensée :

a) Notre condition présente : ici, TOWA présente le frein majeure à l’éclosion de la philosophie dite africaine : c’est le fait que les africains soient sous le joug dominateur de l’Occident depuis plusieurs siècles déjà et que les africains eux-mêmes se soient résignés à renverser cette situation.

b) Notre but : le but de la philosophie en Afrique est le renversement de cette situation défavorable à bien d’égard. TOWA parle de

révolutions sociales et culturelles par lesquelles seraient supprimés les supports locaux[13]

de la domination occidentale. Ces supports sont

toutes les forces (hommes, institutions, structures sociales, coutumes, croyances) qui ont été et sont encore ses complices ainsi que toutes les lacunes qui ont facilité son entreprise.[14]

c) Domestiquer la science et la technologie : ici, Marcien TOWA présente la puissance de l’Occident comme étant la résultante de leur domestication de la science et de la technologie. Or pour arriver à renverser la donne actuelle en matière économique, sociale et culturelle, il devient impératif pour l’Afrique de domestiquer les outils de domination de la « bourgeoisie internationale ».

d) L’Occident impérialiste, ennemi de la pensée : l’intitulé de cette remarque est assez révélatrice des conceptions de Marcien TOWA qui montre ici comment l’esprit dominateur de l’Occident est un frein à l’élaboration de la pensée en Afrique. Le meilleur outil pour enfermer l’esprit des africains est assurément la religion qu’ils ont déposé sur notre terre et qui, loin de pousser à la réflexion, nous l’avons déjà vu, enfonce ceux qui y croient de façon fanatique, dans une spirale dogmatique qui étouffe l’élaboration de la pensée, c’est-à-dire de la philosophie et, pour reprendre les termes précis utilisés par ces religions, elles nous empêchent de savoir en tant que le savoir est le moyen dont l’homme dispose pour distinguer le bien du mal et pour décider seul du devenir qu’il souhaite pour sa vie. Les religions servent donc considérablement l’idéologie de ceux qui les inventent et permettent  de maintenir ceux à qui elles ont été données comme dogmes sous le joug de leur inventeur. Selon TOWA, se démarquer de façon critique des religions occidentales c’est déjà faire un pas dans l’élaboration de la pensée africaine.

e) Exorciser le culte de la différence : ici TOWA veut surtout fustiger indirectement le mouvement de la Négritude qui brandissait l’originalité de la culture comme slogan. Pour TOWA au contraire, il faut exorciser la différence, la faire disparaitre pour devenir à l’image du maitre occidental car sa domination est effective et la nier serait faire preuve de mauvaise foi. Or, une bonne façon de nier la différence est de domestiquer la science et la technologie. Cette remarque est donc le prolongement de la remarque c avec la précision supplémentaire de l’idée d’une fin, fin qui doit guider l’Afrique vers les éléments qui concourent à elle et l’éloigner de ceux qui n’y concourent pas.

f) La révolution comme condition de toute renaissance culturelle : il est clair que les changements que préconise Marcien TOWA ne sont pas faciles à opérer et qu’ils s’opèrent autrement que par une révolution, révolution qui doit détruire tout ce qui ne sert pas sa fin, pour reprendre le terme de la remarque précédente. Cette révolution devra renverser l’ordre de domination que nous connaissons aujourd’hui pour placer l’homme africain dans la position d’opérer lui même ses choix et de les faire respecter.


[1] Marcien TOWA, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, Editions CLE, 1979, p. 7.

[2] Ibid., p.10.

[3] Ibidem.

[4] Ibid., p.11.

[5] Ibid., p.12.

[6] Ibid., p.13.

[7] Ibidem.

[8] Ibid., p.19.

[9] Ibid., p.21.

[10] Il s’agit ici du Noun que les égyptiens nomment le chaos primordial ou l’indéterminé d’où est né soit Ré soit Ptah selon les différentes conceptions cosmogoniques.

[11] Ibid., p.27.

[12] Ibid., p.28.

[13] Ibid., p.54.

[14] Ibidem.

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16 Responses to “L’idée d’une philosophie négro-africaine”


  1. 1 ouedraogo tiguiani 5 mai 2011 à 9:30

    merci

  2. 2 mareme gaye 13 mai 2012 à 5:00

    je voudrai savoir si la philosophie est nee en egypte

  3. 6 Roland 30 septembre 2012 à 12:03

    Bonjour M. Bitang,
    Je me fais l’honneur, depuis quelques jours, de vous lire et j’avoue être séduit par la pertinence de vos arguments. Je termine toujours les lectures (quand je vous lie) par un soupir de détente pour dire en voilà quelqu’un qui fait honneur à l’Afrique. Loin de moi toute idée d’adoration, je tiens à m’incliner pour louer votre érudit. C’est sous ce jour que je voudrais une explication de votre commentaire sur le point « e)Exorciser le culte de la différence » de la Troisième partie : « Les problèmes d’une philosophie africaine de notre temps ». A ce niveau vous parlez, en utilisant les mots de TOWA, de « faire disparaitre la différence pour devenir à l’image du maitre occidental ». Soutenez-vous que l’africain abandonne ce qui fait son « africanéité » pour ingurgiter l’occident c’est-à-dire sa science et sa technologie ?
    Soit, la science et la technologie, sans se leurrer peuvent nous aider à égaler le maître puisque c’est de cela qu’il s’agit. Mais avons-nous vraiment besoin de vivre par rapport à l’occident ?

  4. 7 jeanericbitang 1 octobre 2012 à 8:45

    Bonjour Roland et merci de l’attention que vous portez à mon humble blog. Vous n’avez par contre nul besoin de vous soumettre à un quelconque « joug » et je refuse de vous tenir en respect sur la base d’une érudition que vous me prêtez (à tort ou à raison).
    Selon M. Towa, l’ « africanité » est un leurre, car elle se situe très souvent dans la tradition; or la tradition selon lui, est la justification de notre état présent, car elle a été incapable d’empêcher qu’on nous infériorise et nous rende à l’état d’esclavage dans lequel nous sommes encore jusqu’à aujourd’hui. Pourquoi, s’interroge donc M. Towa, conserver quelque chose qui f(a)it notre perte? Ne faudrait-il pas au contraire chercher les raisons de la « puissance » de l’autre et la faire notre? Cette puissance, ce « secret », M. Towa les trouve dans la science et la technologie.
    Le culte de la différence c’est donc brandir la tradition dans son versant ontologisé comme frein à l’occidentalisation, c’est à dire à la maitrise de la science et de la technologie dans le but de devenir à l’image de la science: « incolonisable par l’autre » parce que nous serons comme lui. Cette philosophie est hautement dialectique (au sens décrit par Adorno et Horkheimer à travers la ruse d’Ulysse). On feint d’être l’autre pour mieux être nous. Il ne s’agit donc pas d’abandonner l’africanité, car l’africanité n’existe pas: ce qui existe c’est la demande de liberté et la science et la technologie selon M. Towa peuvent nous y conduire.
    Est-ce qu’il s’agit donc de « vivre par rapport à l’Occident »? Je ne pense pas. Je pense au contraire, que M. Towa, conscient des analyses hégéliennes au sujet de la liberté, sait qu’être libre s’est s’avoir soi-même pour centre. Or comme la philosophie de M. Towa est une philosophie de la liberté, elle ne peut pas tolérer que l’Afrique ait son centre en Europe. Derechef, il faut voir les choses de manière dialectique et le trajet de la conscience décrite par Hegel (que reprend d’ailleurs M. Towa) peut nous aider: le but de l’Afrique c’est elle-même, mais elle n’apparaît à elle-même que par les yeux de l’autre, par des yeux extérieurs, revenir à soi c’est donc d’avoir s’aliéner, devenir l’autre, être pour soi avant de revenir à un état d’en soi et pour soi où elle sera libérée de l’aliénation parce qu’elle aura dominé cette dernière et l’aura supprimée et dépassée. Ce que l’Afrique vise, ce n’est pas l’Occident sinon elle aurait son centre en dehors d’elle et cela invaliderait toute la philosophie de M. Towa. Je pense que ce que l’Afrique vise c’est son soi et il faut qu’elle s’aliène dans son autre pour mieux se connaître.
    Voilà la contribution que je peux apporter à votre questionnement.

    Cordialement en vous souhaitant une bonne lecture des autres articles. N’hésitez pas à (re)lire M. Towa vous-mêmes pour vous en (re)faire une idée.

  5. 8 Roland 4 octobre 2012 à 8:32

    Bonjour M. Bitang, je viens de reprendre mes activités quotidiennes raison pour laquelle je me fais rare sur votre blog. Merci de votre réponse. Je crois que le première des choses que j’ai à faire c’est de lire TOWA afin de mieux cerner sa pensée.

  6. 10 Roland 7 octobre 2012 à 10:15

    Bonjour M. Bitang, je viens solliciter votre concours sur la relation entre la nature et la culture. Si nous considérons la nature comme ce qui fait l’homme (l’ontologie africaine) et la culture comme faisant partie de l’être mais dynamique. Faut-il demander aux africains de changer de « nature » parce qu’elle a été facteur de son exploitation par l’occident? En clair, l’africain doit-il changer de nature ou de culture?

  7. 11 jeanericbitang 10 octobre 2012 à 12:18

    Bonjour Roland, et désolé de ne répondre que maintenant à votre « sollicitation ».
    Je ne sais pas ce que vous appelez « l’ontologie africaine ». Je crois pour ma part que ce genre de généralisations, même si elles peuvent être légitimées – voir Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les phénonomènes paranormaux, Paris, L’Harmattan, 1998) prêtent davantage le flan à la critique qu’adresse M. Hountonjdi à l’ethnophilosophie qu’autre chose. J’aimerais, si possible, que vous m’expliquiez davantage ce que cette expression signifie pour vous.
    Quant à la dialectique de la nature et de la culture, je pense avec M. Eboussi Boulaga (Voir « La crise du muntu », Paris, Présence Africaine, 1977. En particulier le deuxième chapitre de la troisième partie) que « la culture est la première nature de l’homme » et que néanmoins « la culture est le véritable ennemi de la culture » (P.S: je cite de mémoire, je peux donc ne pas être très fidèle.) Ces deux citations répondent admirablement bien à votre dernière question.

    Cordialement.

  8. 12 tolo 25 septembre 2013 à 9:20

    jai adorer lire cet article de m.towa, car il explique en quelque sorte le mythe de la caverne qui est la clé je dirais véritable pour une compréhension clair de la philosophie .

  9. 13 louismpala 23 juin 2016 à 5:11

    Cher Jean Éric,
    Je te salue. Je viens de publier quelques livres chez Edilivre dont le récent PHILOSOPHIE POUR TOUS. INTRODUCTION THEMATIQUE A LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE ET A LA PHILOSOPHIE AFRICAINE pourra sortir la semaine prochaine car je suis en train de corriger le bon à tirer. Il a 186pages et coûtera 14.50€. J’aimerais te soumettre un manuscrit pour préface et le titre est L’HOMMOCENTRISME PAR-DELA L’EUROCENTRISME ET L’AFROCENTRISME. DEBAT SUR L’ORIGINE DE LA PHILOSOPHIE.
    Merci d’avance pour toute réponse.
    Pr Abbé Louis Mpala

  10. 15 Helle Jean pierre Essome 1 juin 2017 à 8:37

    je vous remercie, car j’ai beaucoup approfondi ma connaissance la philiosophie africaine.


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