Sur la méthode ethnophilosophique

« Mais comment établir l’existence d’une philosophie africaine originale ? La méthode de nos auteurs consiste à partir d’une révision de la notion même de philosophie, révision qui revient toujours à son élargissement, de manière à pourvoir y comprendre aussi les modes de pensée propres à l’africain. Le concept est dilaté jusqu’à prendre la même extension que celui de culture, au sens sociologique de ce derme. Mr N’daw entend, dépassant « une certaine idée de la philosophie considérée comme une vision du monde systématiquement développée ou une tentative de fondation intégrale du discours », se livrer à une interprétation de toutes les œuvres culturelles africaines, d’en dégager les caractéristiques générales qui seraient présentées comme la philosophie africaine (…) Le concept de philosophie ainsi élargi est coextensif à celui de culture. Il est obtenu par opposition au comportement animal. Il se différencie donc d’un tel comportement mais demeure indiscernable de n’importe qu’elle forme culturelle : mythe, religion, poésie, art, science, etc… »

Marcien Towa, Essai, op. cité, p. 26.

 

On a longtemps mal interprété la pensée de M. Towa. On a dit qu’il niait l’existence de la philosophie africaine dans son essai de 1970, mais le texte que voici, tiré de cette œuvre, récapitule le grief principal de M. Towa à l’encontre de ses collègues ethnophilosophes : c’est une querelle de méthode. Monsieur Towa remarque que la méthode de ses collègues est chancelante, qu’elle admet tout et n’importe quoi comme étant de la philosophie, et cela, il ne peut l’admettre. Dans ce texte, M. Towa se pose clairement : la philosophie n’est pas la culture, bien qu’elle soit une production culturelle comme le mythe, les contes, la religion, etc. Mais le mythe, la religion et le reste, en tant que productions culturelles, ne sont pas nécessairement philosophiques ! C’est à ce niveau que M. Towa ne peut plus suivre les ethnophilosophes, car s’il est d’accord avec eux sur le fait que la philosophie est une production culturelle – ce qui est d’ailleurs exact –, il ne peut pas occulter le piège de distendre la philosophie à la culture toute entière ; ce dont ne se privent pas les ethnophilosophes. Pour M. Towa donc, il faut chercher la philosophie dans les productions culturelles, mais mieux, il faut savoir ce qu’on cherche, pour ne pas prendre tout et n’importe quoi pour de la philosophie, c’est-à-dire dire qu’il faut, au départ de l’entreprise, déterminer les caractéristiques de la philosophie de telle sorte que ces dernières ne soient pas coextensives à celles de la culture, sinon nous avons déjà échoué.

Seulement, une des phrases de M. Towa dans ce texte nous choque un peu car elle semble en déphasage complet avec le reste de l’argumentaire de l’Essai, et celui postérieur de L’idée. M. Towa écrit en début de texte que l’élargissement du concept de philosophie doit permettre d’inclure des « modes de pensée propres à l’africain ». La question que suscite cette affirmation est : peut-on penser en africain sans les modes de pensée propres à l’africain ? Si une philosophie africaine existe – et elle existe – peut-elle être tenue à l’écart des modes de pensée africains, comme la philosophie de Descartes peut être comprise en dehors de la situation de son temps ? Cela ne se peut pas. Si philosophie il existe, il existe aussi les spécificités liées à la pratique de cette discipline, et l’une de ces spécificités est la culture. Hegel nous apprenait déjà que toute philosophie est fille de son temps. Nous ajouterons à cette phrase qu’elle est aussi fille de sa culture et des modes de pensée y afférents. On ne peut pas comprendre la philosophie de quelle que région du monde que ce soit, sans comprendre par le même temps, les modes de pensée de cette région, c’est-à-dire au fond, sa culture. Mais ne nous y trompons pas, cette remarque ne veut pas dire que toute la culture est philosophique, mais elle veut juste dire, que la philosophie ne peut être comprise séparément de la culture quand elle ne peut, en aucune façon, lui être réductible. M. Towa corrigera d’ailleurs cette légère ambigüité dans L’Idée d’une philosophie négro-africaine en 1979.

 

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