Sur un prétendu non-alignement

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

On entend presque partout ce concept de « non-alignement » ; dans les médias, en philosophie, en politique, etc. Il semble que ce dernier ait reçu un sérieux coup de pouce avec la guerre froide et l’accession à l’indépendance de la plupart des pays africains. Dans cette guerre doctrinale, les nouveaux pays – surement en raison de leur faible puissance – ont décidé de ne point se prononcer en faveur d’une des deux doctrines économiques et politique – pour le communisme – proposées. Cette position pour le moins bizarre ou, pour être précis et rester dans l’esprit de l’article, ce non-positionnement a été nommé troisième voie, Tiers-Monde, non-alignement. Dès lors, plusieurs interprétations et applications de ce concept sont possibles et ici, nous voulons nous appesantir sur son usage en philosophie, en rapport avec les doctrines qui y sont professées. La nouvelle[1] donne philosophique semble être le refus doctrinal et le rejet de la vieille querelle ontologique entre matérialisme et idéalisme. Il faut professer ici un non alignement en matière de doctrines et rejeter ces dernières au rang de vieilleries. Les questions qui nous préoccupent sont les suivantes : peut-on réellement défendre un non-alignement ? Peut-on ne pas professer de doctrine ?

 

Allons immédiatement dans le vif du sujet et répondons à notre question de départ par la négative. Nous soutenons qu’il est impossible d’être, en philosophie ou ailleurs – mais nous n’analyserons ici que le point de vue philosophique – non-aligné. Nous exposerons, pour notre plaidoirie, deux arguments. D’abord, l’argument théorique et ensuite l’argument logique.

Du point de vue théorique, il n’est pas possible d’être non-aligné, c’est-à-dire de ne pas professer de doctrine à laquelle on adhère corps et corps. Pour comprendre cet argument, il serait intéressant de faire un petit retour conceptuel sur l’idée de doctrine. Qu’est ce qu’une doctrine ? Il faut entendre, de façon minimale, qu’une doctrine est un corpus d’idées qu’on se donne pour but de suivre afin d’atteindre certains objectifs. La doctrine est donc une attitude méthodologique car elle trace la voie à suivre – attention, nous ne disons pas la voie, mais la voie, car on peut assimiler nos propos avec de l’absolutisme – pour celui qui cherche. Du point de vue simplement théorique donc, dès qu’on cherche, on s’inscrit dans une logique de la recherche ; ce que Kuhn nomme un paradigme ou que Hanson nomme les modèles de recherche. Tous ces mots ne signifient qu’une seule et même réalité : une position doctrinale, une doctrine. Personne ne peut, en s’engageant dans un processus heuristique, faire fi de quelques préceptes méthodologiques qu’il se donne afin de réaliser sa recherche. Les faits ne sont pas purs disait Polanyi, quand Hanson disait qu’ils sont toujours chargés de théorie car consciemment ou inconsciemment, en construisant la logique de notre recherche, nous trions les faits auxquels nous accordons de la valeur et faisons, par ce simple fait théorique, pleinement acte d’alignement doctrinal. Certaines gens vont maintenant dire qu’on peut créer une nouvelle doctrine et refuser les autres, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’alignement. Nous traiterons de cette objection naïve en même temps que nous exposerons notre second argument.

Nous avons dit plus haut qu’une doctrine est un corpus d’idées qu’on se donne pour mener une recherche. Nous avons aussi dit qu’un pareil corpus était inévitable du point de vue théorique car nous chargeons toujours les faits, selon le mot de Hanson, de théorie, c’est-à-dire de positon doctrinale. Nous allons maintenant analyser notre position qui stipule qu’il est impossible d’être non-aligné en nous référant à la logique. L’acceptation ou le rejet d’une doctrine est un choix, et nous le savons depuis Sartre, l’homme ne peut ne pas choisir, car même le refus de choisir est un choix : celui de ne pas choisir. En ajoutant à cette logique du choix, le mot doctrine, nous obtenons le raisonnement suivant : l’homme ne pas ne pas choisir de doctrine, car même le refus de choisir une doctrine est une doctrine en soi : c’est la doctrine du refus de doctrine. Du point de vue logique comme du point de vue théorique, on ne peut donc pas échapper à la profession d’une doctrine. L’objection qu’on a soulevée tout à l’heure perd donc, avec la présente démonstration, toute effectivité. En effet, le non-alignement n’a de sens que par rapport à une doctrine précise. En refusant délibérément de s’aligner sur des doctrines existantes, mais en créant la sienne, on s’aligne aussi délibérément sur une doctrine : la nôtre. Par rapport à une doctrine qu’on professe – et le refus de doctrine, des points de vue théorique et logique est une doctrine ! – il n’y a toujours alignement, c’est-à-dire que cette idée n’a pas vraiment de sens lorsqu’on la comprend comme le refus de professer une doctrine. Elle n’aurait de sens que si on spécifiait les doctrines qu’on récuse. Par exemple, on peut délibérément refuser d’être kantien, marxiste, hégélien, etc., mais en aucun cas, on ne peut ne pas avoir de corpus d’idées régissant notre action. Cela est proprement impossible !

On pourrait alors imaginer diverses façons de se sortir de ce cul-de-sac. L’option la plus courant est de professer une dite indifférence. Les partisans d’une pareille option stipulent que face à une confrontation de doctrines, il vaut mieux, comme les pays nouvellement indépendants face à la guerre froide, feindre – car c’est bien le mot – l’indifférence. Mais l’indifférence est-elle un non-alignement ? Nous ne pensons pas pouvoir soutenir une pareille position pour deux raisons ; la première étant nos deux arguments évoqués plus haut, et la seconde étant le fait que l’indifférence est un produit de la peur, notamment de la peur de représailles. On a toujours une opinion, mais si elle peut mettre notre vie en danger, ou alors, celle de nos proches, nous feignons l’indifférence qui est – soit dit en passant – un alignement. Le non-alignement n’est-il donc qu’un simple mythe, une chimère de notre esprit ?

Au vu des arguments déployés plus haut, on pourrait penser qu’en effet, une pareille position n’a pas le droit d’être puisqu’elle est sur plusieurs plans, incohérente. Nous pensons pouvoir soutenir qu’une pareille position peut réellement être atteinte, mais aucunement de la façon dont les gens la présentent ordinairement. La meilleure façon d’être non-aligné c’est d’être ignorant ; c’est d’ailleurs la seule façon logiquement possible de l’être. Si on ne sait pas de quoi on parle, si on ne cherche rien, alors on n’a pas besoin d’avoir de doctrine, de choisir parmi des corpus donnés, de construire des paradigmes ou des modèles de recherche, on n’a simplement pas besoin de choisir. Ce n’est que de cette façon que le non-alignement est possible.

Supposons qu’on demande à un enfant européen ce qu’est l’evu comme Monsieur Towa dans L’idée d’une philosophie négro-africaine. La réponse invariable sera qu’il ne sait pas ce que c’est. Que signifie cette réponse ? Simplement qu’il n’est pas capable de s’aligner sur une quelconque idée en rapport avec ce mot. Le choix n’est proposé qu’à celui qui sait, l’ignorant ne choisit pas ; on lui impose toujours ce qu’il a. Nous pourrions continuer la présente discussion en analysant le prétendu non-alignement de nos pays dans la guerre froide, ainsi que le prétendu non-alignement de certains de nos confrères dans les diverses doctrines philosophiques, mais ce n’est pas le but de cet article. Nous voulions seulement montrer comment à bien d’égards, cette idée est creuse et vide de sens si on la conçoit pas du point de vue de l’ignorant, c’est-à-dire qu’on ne la conçoive pas du tout.

 

 

Douala, 02 janvier 2011.


[1] C’est un bien grand mot mais plusieurs personnes que nous avons rencontrées jusqu’ici s’inscrivent – ou disent le faire – dans un pareil courant de pensée, ce qui laisserait croire que, ou le mouvement prend de l’ampleur, ou qu’il est déjà effectif.

 

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