De l’art du débat par Ptahhotep

Jean Eric BITANG

Université de Douala

Lorsqu’on s’intéresse à la pratique philosophique dans l’Egypte pharaonique, on se rend compte que l’accent y est souvent pris sur l’éthique. Les égyptiens vouaient littéralement un culte au respect des normes éthiques. Parmi les divers traités qui eurent étés produits à l’époque, nous gardons quelques fragments de la pensée du « sage »[1] Ptahhotep. Ces fragments sont regroupés sous le titre « Les maximes de Ptahhotep »[2]. Nous analyserons dans cet article, les quatre premières, celles qui traitent de l’art du débat pour éclaircir – si besoin est – et diffuser essentiellement, la pensée du sage des deux rives.

 

Ptahhotep était le vizir[3] du pharaon Isesi de la cinquième dynastie environ 2450 avant J.-C. Nous ne disposons à l’heure actuelle de peu d’indications biographiques à son sujet et nous espérons que le progrès dans ce sens nous fournira davantage de littérature. Quoi qu’il en soit, il semble bien que ses « Maximes » soient l’enseignement que le sage a dispensé au futur roi, le fils d’Isesi puisque plusieurs de passages y font expressément référence. Mais intéressons-nous directement au contenu de ces dernières.

La première maxime met l’accent sur la disposition minimale pour le dialogue : l’humilité. Cette dernière guide toute l’entreprise magistrale de Ptahhotep. Le vizir insiste sur le combat de la vanité du cœur[4] qui connait et sur la limite gnoséologique de ce même cœur. En effet, on ne peut pas tout connaitre et tout le monde connait un peu de la sagesse du monde. Consulter donc tout le monde, du plus sage au plus ignorant, du pharaon au simple esclave, c’est rentrer en contact avec une expression de la sagesse du monde. Pour lui donc, tout le monde connait et personne ne peut, sous quel que prétexte que ce soit, déclarer posséder la totalité du savoir disponible. C’est ce qui transparait de la lecture de ces mots : « Que ton cœur ne soit pas vaniteux à cause de ce que tu connais ; prends conseil auprès de l’ignorant comme auprès du savant, car on n’atteint pas les limites de l’art, et il n’existe pas d’artisan qui ait acquis la perfection. Une parole parfaite est plus cachée que la pierre verte ; on la trouve pourtant au près des servantes qui travaillent sur la meule »[5]. Il faudrait toutefois se garder de concevoir cette humilité de Ptahhotep comme celle que nous propose la tradition judéo-chrétienne. L’humilité de Ptahhotep n’est en aucun cas une « soumission » à une quelconque autorité. Pas du tout ! Cette humilité réside dans le respect de l’autre et ce respect se dit dans un concept central qui est le Sedjem. Littéralement, cette notion signifie « entendre », « écouter », « obéir » et elle s’adresse aux Petits autant qu’aux Grands[6]. En effet, les Grands vis-à-vis des Petits sont tenus d’entendre et d’écouter. Ces termes rendent compte de l’attention toute particulière que les Grands doivent porter aux propos – même des plus Petits. Ils doivent les écouter et les comprendre. Les Petits, eux, sont tenus de respecter les mêmes obligations que les Grands et en plus, ils doivent leur “obéir” ; non pas d’une obéissance fidéiste à la manière d’Abraham ou de Job, une obéissance aveugle en la Toute Puissance, mais une obéissance calquée sur le respect de la Maât, autre concept éthique fondamental. La Maât c’est la justice, l’ordre, la vérité. Son opposé est Isefet, le désordre, l’injustice, le mensonge[7]. Les Petits sont donc tenus d’obéir aux Grands dans le respect de la Maât et non de façon aveugle ; recommandation qui leur donne le droit de désobéir si l’ordre du Grand est contraire à la Maât puisque la Maât est plus Grande encore que le Grand qui commande au Petit et ce dernier est tenu d’obéir au Grand. Si deux Grands commandent donc, il au obéit au plus Grand des deux si le commandement de ce dernier est conforme à la Maât. Si le commandement du Grand il contraire à la Maât, il obéit au plus Grand que le Grand, c’est-à-dire à la Maât elle-même. Cette notion d’humilité est capitale et fondamentale dans tout le discours de Ptahhotep et tout le discours égyptien antique par extension. Et c’est cette notion d’humilité, mélange de Sedjem et de Maât qui est à la base de l’art de discourir et de discuter. On comprend donc aisément pourquoi la toute première maxime du vizir d’Isesi met l’accent sur elle.

Les trois maximes suivantes (2,3 et 4) mettent en lumière l’application de l’humilité pendant le débat. Ptahhotep y expose les attitudes à avoir dans les trois configurations possibles d’un débat. D’abord face à un supérieur, ensuite face à un égal, et enfin face à un inférieur à soi. Attention ! Il ne s’agit pas de comprendre ces recommandations du sage comme autre chose que l’art « d’avoir toujours raison ». En effet, Ptahhotep nous prodigue d’importants stratagèmes pour, quel que soit l’adversaire, toujours arriver à vaincre en se vainquant soi-même puisque la véritable bataille discursive n’est pas celle du Soi à l’Autre, mais bien celle du Soi à Soi. Les différentes configurations du débat ne sont que des mascarades pour exprimer l’attitude à avoir le Soi à Soi  dans le débat. C’est en cette caractéristique importante que les quelques mots de Ptahhotep sont d’une richesse impressionnante.

La première configuration discursive est celle du débat avec un supérieur. Ici, Ptahhotep préconise la ruse puisqu’au « corps à corps » conceptuel il est clair que la supériorité de l’interlocuteur soit mise clairement en évidence. C’est cette idée qui transparait de cette phrase :

« Si tu rencontres un débateur en action, qui dirige son cœur et qui est plus habile que toi, plie les bras et courbe le dos ; ne sais pas ton cœur contre lui car tu ne l’égaleras pas »[8].

Attention ! « Courber le dos » ne veut pas dire s’humilier, puisque ce terme équivaut à l’humilité dans le sens judéo-chrétien. Au contraire, il s’agit de l’humilité telle que nous l’avons présentée tout à l’heure. Cette humilité qui se dit dans le respect du Sedjem et de la Maât. En effet, c’est justement dans cette humilité que consiste la « ruse » que préconise le sage Ptahhotep. Cette ruse consiste à appliquer le Sedjem adressé aux Petits, c’est-à-dire entendre et écouter ; et à opposer aux paroles maladroites de l’interlocuteur, non pas sa puissance – puisqu’elle est inférieure à celle du débateur –, mais la rectitude de la Maât. En tant que Petit, il ne faut jamais s’opposer au Grand, mais opposer au Grand plus Grand que lui ; et rien n’est plus Grand que la Maât ; pas même les Dieux qui sont tenus de la respecter et qui tirent leur divinité du respect de cette dernière[9]. Il est clair qu’on ne peut donc opposer la Maât au Grand que si on a d’abord compris le grand, c’est-à-dire appliqué le Sedjem ; d’où l’antériorité de la compréhension sur la réfutation. Mieux on comprend, mieux il est possible de réfuter. La préoccupation centrale de Ptahhotep est donc l’idée de méthode qui consiste à, pour utiliser la formulation cartésienne, « éviter soigneusement la précipitation »[10]. Cette ruse, scrupuleusement appliquée, ne peut nous permettre autre résultat que la victoire finale au plus, et la sauvegarde de son intégrité discursive et de son honneur au moins. C’est cette conclusion que tire Ptahhotep lorsqu’il écrit :

« Puisses-tu abaisser celui qui s’exprime mal en ne t’opposant pas à lui lorsqu’il agit ; c’est ainsi qu’il sera désigné comme un ignorant dès que ton cœur aura supprimé sa surabondance »[11].

La seconde configuration du débat est celle de la rencontre d’un adversaire à égale disposition discursive à la notre. Ici, Ptahhotep préconise le silence même face aux paroles maladroites de ce dernier puisqu’en effet, les gens qui l’écoutent verront qu’il ne connait pas ce dont il parle alors que nous, nous aurons gardé notre calme et notre maîtrise du sujet. Encore ici, l’accent est mis sur le respect combiné du Sedjem et de la Maât. La Maât dans le second cas consiste à laisser le débatteur se débattre avec ses arguments maladroits jusqu’à ce qu’il paye les frais de sa maladresse par la défaite. Nous retranscrivons ainsi les propos originels du sage qui s’exprimait ainsi :

« Si tu rencontres un débatteur en action, ton égal, celui qui est à ton coté, agis de telle sorte que ta supériorité sur lui se manifeste par le silence, alors même qu’il parle mal. Ceux qui l’écoutent penseront beaucoup de mal de lui, alors que ton renom sera parfait dans l’esprit des grands »[12].

La dernière configuration du débat est celle du débat avec un inférieur à soi. Ici, l’accent comme toujours est mis sur le Sedjem et la Maât qui consiste qui consiste à ne point écraser son adversaire car il n’y a pas de prestige pour qui écrase plus petit que soi, mais à confronter le Petit à ses dires maladroit ; il s’auto punira. Il ne faut pas non plus saisir l’occasion de son infériorité pour se livrer à cœur joie à le réfuter et à l’humilier, mais il faut dans la pédagogie du débat – on voit là l’art « socratique » de la maïeutique – lui faire comprendre ses limites et l’amener à y remédier. C’est ce que le sage des deux rives[13] nous révèle à travers ces mots :

« Si tu rencontres un débatteur en action, un homme de peu qui n’est certes pas ton égal, que ton cœur ne soit pas agressif contre lui à cause de ta faiblesse. Place-le à terre, et il se punira lui-même. Ne lui réponds pas pour soulager ton cœur, ne lave pas ton cœur à cause de celui qui s’oppose à toi. Misérable est celui qui fait du mal à un homme de peu. On désire conformément à ce que tu désires et tu frapperas de la désapprobation des grands »[14].

Il faut toutefois se garder de croire que ces prescriptions ne sont qu’à l’endroit du prince – puisqu’il est la personne à qui Ptahhotep dispensait cet enseignement –. En effet, en rendant ces écrits publics, exotériques, l’enseignement de Ptahhotep s’adresse maintenant à la fois au prince et à ses interlocuteurs éventuels et c’est là, dans cette opposition à laquelle vont se livrer les intelligences que réside tout le charme de la prescription du Maître. Si le prince est plus grand qu’un interlocuteur, il cherchera à mettre la maxime relative à cette configuration en exergue lorsque l’interlocuteur, étant moins outillé que le prince, mettra la maxime correspondant à cette disposition discursive en évidence. Il serait intéressant dès lors, d’étudier le déploiement des cognitions dans le but final de vaincre – dans le sens le moins guerrier et le plus pacifique de ce terme –.

 

Voilà donc, très sommairement présenté, l’art du débat tel que le conçoit le sage Ptahhotep. Il ne nous reste plus reste plus qu’à mettre en pratique ces conseils du sage et nul ne doute que ce discours sera inévitablement « lumineux pour qui entendra, mais nuisible pour qui passera outre »[15].

 

 

Jean Eric BITANG,

Douala le 27 juillet 2010.


[1] Le mot moderne serait « philosophe ».

[2] Nous pouvons aisément trouver ces dernières sur internet dans n’importe quel moteur de recherche.

[3] Ministre.

[4] Le langage égyptien est assez symbolique. Le cœur renvoie à la personne.

[5] Maxime n°1.

[6] Ces expressions sont symboliques pour manifester le droit d’ainesse et le statut social quelques fois.

[7] On pourra se référer à l’ouvrage de M. Somet : L’Afrique dans la philosophie. Introduction à la philosophie africaine pharaonique, Khepera, 2005. Très bel ouvrage introductif à l’étude de la pensée égyptienne et qui expose dans ses pages, les concepts égyptiens fondamentaux dont la Maât. Il ne sert plus à rien de citer l’immense travail de Cheick Anta Diop sur le sujet.

[8] Maxime n°2.

[9] Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, Editions Clé, p.28.

[10] René Descartes, Discours de la méthode, coll. Les intégrales de Philo, Nathan, 1981, p.45.

[11] Maxime n°2.

[12] Maxime n°3.

[13] Egypte.

[14] Maxime n°4.

[15] Présentation des maximes.

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