Sur l’ignorance

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

Essayez de dire un jour à quelqu’un dans la rue ou n’importe où qu’il est ignorant ; vous vous exposerez dans la plupart des cas à des représailles de sa part. Pourquoi un tel comportement ? Est-ce par ce que, comme nous dit Descartes, tout le monde croit avoir assez de « bon sens » ? Et qu’est-ce que l’ignorance elle-même ?

 

L’ignorance, a selon nous deux niveaux. D’abord, il y a l’ignorance primaire, celle naturelle, et il y a l’ignorance secondaire, plus grave. S’il faut résumer chacune de ces ignorances en une phrase, la première serait résumée : « savoir qu’on ne sait pas » ; et la seconde « ne pas savoir qu’on ne sait pas ».

La première ignorance, moins grave, serait de type naturelle parce qu’à notre naissance, de même qu’au début d’un quelconque apprentissage, nous sommes des tabula rasa selon le mot de Hume. Il n’existe pas de notions a priori de telle sorte que nous soyons dans les dispositions de connaissance avant l’acte d’expérience. Si vous en doutez, dites-moi ce qu’est l’evu. Si des schèmes conceptuels nous prédestinent à substituer à certaines idées distinctes, a priori, etc. les données sensibles, alors j’attends ma réponse. La réalité est que personne ne pourra me dire ce qu’est l’evu s’il n’a déjà au moins entendu parler de ce mot quoique nous en dise Platon, Descartes et Kant. L’ignorance est donc un fait ; le fait principal de se rendre compte que nous sommes toujours des projets, toujours inachevés, imparfaits. Cette première prise de conscience marque le départ de l’activité d’apprentissage. En ce sens, l’ignorance est le moteur de la recherche. Mais il arrive aussi que l’ignorance soit un frein à la recherche : c’est ce que nous nommons l’ignorance secondaire ; plus grave que la précédente, car si nul n’est sensé être ignorant – tout court – nul ne peut ne pas l’être, c’est-à-dire qu’être ignorant est ce qui fait que nous soyons des hommes, celui qui détiendrait la totalité du savoir étant sûrement le fantasme de Dieu. Davantage, c’est notre faillibilité qui rend possible le progrès, car si l’erreur n’était pas possible, alors tout serait donné d’avance et il n’y aurait plus besoin de réfléchir, de découvrir, d’innover, bref, de progresser. L’omniscience n’est donc pas vraiment à souhaiter – à part par les despotes –.

Nous avons dit que l’ignorance était à l’amont du mouvement d’apprentissage et était le moteur du progrès. Quelques fois, l’ignorance est en aval du mouvement d’apprentissage et donc, contre le progrès. Une pareille ignorance est secondaire en opposition à la première. Comment est-ce que cela est possible ? Il semble bien que lorsque nous ayons appris quelque chose et que nous soyons remplis de connaissances, nous nous sentions un peu plus intelligent, un peu plus fort, que le reste des hommes, et que cette position nous procure un certain plaisir et nous pousse au pédantisme. C’est pourquoi plein d’intellectuels peuvent être considérés comme ignorants, lorsqu’ils ne se considèrent plus comme tels, mais comme des sommets, des vases pleins qui n’ont plus besoins de rien. Un de mes Professeurs de musique aimait toujours à nous dire que « Le maitre qui a cessé d’apprendre doit cesser d’enseigner ». Je crois qu’il avait raison. Une pareille ignorance est grave parce qu’elle ne permet plus l’apprentissage qui est la caractéristique première des être vivants – adaptation – et nous installe dans le pédantisme vaniteux. Si une pareille position est grave, il y en de plus grave encore dans sa subdivision car tout dépend de quoi on est – ou en pense – être rempli. A partir de la nature de notre connaissance, nous pouvons diviser l’ignorance secondaire en deux sous-ignorances. D’un côté une ignorance conséquente et une ignorance inconséquente, la première étant l’ignorance des lettrés, c’est-à-dire des gens qui savent et qui savent bien, à la manière des sophistes, mais qui ont le défaut d’affirmer qu’ils savent tout ; et la seconde étant l’ignorance des ignorants premiers appliquée à ce type d’ignorance. Ici l’ignorant ignore qu’il ignore, c’est-à-dire qu’il est un ignorant de premier degré qui se prend pour un Dieu. Il est rempli de faussetés et ce qu’il vomit de sa bouche et de ses écrits est catastrophique. Pourtant, il jure qu’il connait ce qu’il ne connait pas ! Ce sont ces ignorants que je rencontre – et vous aussi sûrement – la plupart du temps dans mes discussions. Ces ignorants m’exaspèrent dans par leur bêtise que par l’assurance qu’ils ont dans cette bêtise !

 

Nous avons esquissé une théorie de l’ignorance réduite à ses éléments les plus essentiels. Nous avons ainsi vu que cette dernière se déclinait en deux moments. D’abord une ignorance naturelle, primaire, en amont du mouvement de connaissance et vecteur de la science qu’on pourrait sans grande difficulté assimiler à l’étonnement platonicien et à celui aristotélicien, et ensuite, une ignorance secondaire, en aval du mouvement de connaissance et hostile au progrès qu’on pourrait aisément comprendre comme du pédantisme intellectuel. Tout serait simple si cette distinction n’entrainait pas une autre tout aussi importante quant à ce qui concerne la seconde ignorance : elle se subdivise en effet en ignorante conséquente et inconséquente. L’ignorance conséquence étant assimilée à celle des sophistes du temps du Platon dont le seul reproche est de se proclamer omniscients, alors que l’ignorance inconséquente peut être assimilée à celle des caverneux platoniciens qui prennent les ombres pour les choses et jurent connaître les choses sur la base de leurs ombres. Ce dernier type d’ignorance est le plus redoutable et malheureusement le plus fréquent. On nous demandera donc maintenant : que faire ? Notre réponse est qu’il faut s’armer de sagesse – nous avons déjà défini sommairement ce terme dans un de nos articles du point de vue de l’ignorance primaire, cet article étant un appendice au premier –, d’humilité et de courage pour voir ses erreurs et les corriger. Il n’y a, comme nous l’avons dit, aucune honte à se reconnaitre ignorant car il n’y a personne qui puisse se vanter de tout savoir ! Cette prise de conscience de notre profonde ignorance doit nous mener à un apprentissage assidu de la chose que nous voulons savoir et éviter ainsi qu’on ne parle pour ne rien dire, ou pour ne dire que des bêtises – car cela est possible –. La solution est donc double : sagesse et apprentissage.

 

 

Douala, 08 janvier 2011.

 

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5 Responses to “Sur l’ignorance”


  1. 1 jean paul galibert 19 septembre 2011 à 6:05

    Je viens justement de poster un billet intitulé
    « Ignorance et rencontre des plans de réalité » ;
    D’après ce que je viens de lire, je crois qu’il pourrait vous intéresser.
    A bientôt

  2. 2 Dave B. 2 mai 2017 à 8:36

    en supposant que vous suppose que l’Ignorance de l’Ignorant et sa capacité a croire qu’il Etienne une vérité ultime, supposer vous alors vous même détenir cette ultime vérité sur que que la véritable ignorance .. ou alors ignorer tout d’un ignorance de l’Ignorant???

    • 3 jeanericbitang 22 mai 2017 à 7:18

      La vérité ultime est une vue de l’esprit résultant à mon sens d’une ignorance de la nature réelle de la vérité. A partir de là, vous avez normalement la réponse à votre question.

  3. 4 Dave B. 2 mai 2017 à 8:53

    L’ignorance de l’Ignorant débute là ou vous pouvez constater et admettre le fait que a la base quelqu’un puissent en même temps qu’il ne puisse pas totalement l’être dans une ignorance extrême voir presque ultime. Son éradication elle débuteras lorsque vous aurez enclencher le processus de reconnaissance du problème et tout le cheminement du questionnement visant a trouver une solution a ce problème.
    Lorsque vous serez en mesure d’admettre que cette forte concentration d’Ignorance et une problématique devant être à tout prit corriger pour votre bien être existentiel, et que la correction de cette ignorance ne peut vous être que bénéfique, vous serez alors en voix de connaitre la véritable source et identité de cette ignorance de comprendre cette ignorance qui seras d’une certain façon toujours présente dans no vies puisque …
    Personne ne peut détenir et ne pourras jamais détenir la vérité ultime, seul Dieu y a accès.
    Être connaissant, encore là, peut-être une forme altérer de l’ignorance. Vous pouvez penser détenir un certains savoir et détenir certaines connaissances sur un sujet donnée mais en fait n’y connaissez rien du tout. Alors la connaissance de l’Ignorant serais dans ce sens le fait de penser avoir la connaissance su quelques chose ou vous ne cessiez même pas les contours de sa définition. La connaissance de l’ignorant est sa capacité à ne pas accepter qu’il soit ignorant, alors dans cette vision il repend et étant sa vision de la connaissance qui rendent les gens affecter encore plus ignorant …. Cela pouvez-vous le concevoir??
    et je ne prétend pas détenir les connaissance absolut de l’Ignorance héhé ce ne sont que concept idéaliste personnels de ma part .. mais qui on pour but d’Essayer d’aider certaines personne a mieux se comprendre .. a mieux comprend le monde.
    Justement votre article ma aidé a un certain niveaux a rédiger un document sur ce thème de L’ignorance … je vous ai perdue dans votre concept de l’Ignorance de l’ignorant … au final ce qui importe ces que votre article ne même pas a l’ignorance n’y non plus a une connaissance .. c’est en fait plus une considération ou prise de conscience d’ides qui ne sont pas les votre …. et ensuite ne analysant ces idées enfin vous atteignez les connaissances .. 😉

    • 5 jeanericbitang 22 mai 2017 à 7:17

      Bonsoir Dave,
      Désolé de ne vous répondre qu’aujourd’hui.
      J’ai vraiment de la peine à vous comprendre. Je ne sais pas si à cause de la forme ou du fond de votre commentaire.
      Vous prenez Dieu comme base pour juger de la possibilité d’une connaissance parfaite à partir de laquelle la connaissance humaine ne serait que relative. Est-ce à dire que Dieu est l’objet de connaissance? Voilà qui m’intéresserait bien…
      La connaissance de l’ignorant que vous semblez brandir est en soi problématique et pour soi insoutenable, car comment juxtaposerait-on sans se contredire ces deux mots et comment l’ignorance serait-elle une connaissance si on n’ouvre justement pas les yeux sur cette ignorance (cf. l’exemple de Socrate)?


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