Quand Nkrumah lit la Tunisie

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

Il y a quelques temps encore – quelques mois seulement – il était de bon ton, sur internet, dans les journaux et un peu partout, de parler de la situation de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, et ce depuis un mois environ, il semble que le vent ait tourné de la Côte d’Ivoire à la Tunisie. Je voudrais, par le présent billet, tenter de répondre à la question qui brûle – sûrement – toutes les lèvres et les doigts : Tunisie : révolte ou révolution ? Je vais, pour cela, m’appuyer sur les concepts de Kwame Nkrumah car je pense qu’il peut nous éclairer sur la situation dans ce pays.

 

Passons sur l’historique des manifestations et allons directement à notre question, question que, pour des raisons terminologiques, je reformule ainsi : Tunisie réforme ou révolution ? En effet, pour que l’analyse de cette question se prête à une approche nkrumahiste, il faudrait substituer au terme révolte, celui de réforme qui est expressément utilisé par le philosophe ghanéen.

Faisons quelques définitions importantes. La révolte est un soulèvement de courte durée qui n’accouche que d’une réforme et pas d’une révolution. Dans la révolte, les menaces et les promesses suffisent à apaiser les révoltés. Quelques aménagement cis et là du pouvoir annulent la colère des masses et rien ne change fondamentalement. De plus, la révolte est confinée, elle est locale, elle ne gagne pas tout le territoire, et de ce fait, son influence est nécessairement limitée. En février 2008, il y a eu une révolte au Cameroun.

La révolution, elle, est généralisée. Sur le plan géographique, elle occupe tout le territoire. Sur le plan de la durée, elle est plus longue que la révolte. Sur le plan des solutions, elle ne se satisfait pas des discours et des promesses, mais d’un renversement immédiat de l’ordre établi pour l’instauration d’un nouvel ordre. C’est par cet acte qu’elle rend révolu l’ancien système. La révolution, c’est donc l’action de rendre le passé révolu. En France, en 1789, il y a eu une révolution !

Tirons les conséquences philosophiques de ces définitions. D’abord, toute société est régie par une idéologie, entendons par là un système de principes moraux, politiques, économiques, etc. La réforme – ou la révolte – ne cherche pas à détruire cette idéologie, mais à la dire autrement, à l’assouplir le plus souvent, lorsque la révolution ne cherche pas à assouplir l’idéologie ancienne, mais à la renverser carrément. Nkrumah écrit justement : « Alors que tout système social est soutenu par une idéologie, une idéologie révolutionnaire cherche à introduire un système social nouveau »[1]. Ce que Nkrumah dit est clair. Les révoltés n’ont pas d’idéologie à défendre, pas de système nouveau à introduire. Au mieux, ils ont des pancartes : « Non à la vie chère », « x dégage », etc. La révolution quant à elle, a un plan, une roue qu’elle propose – ou qu’elle impose – en remplacement de l’idéologie ancienne. Cette remarque introduit la nécessité de la préparation de la révolution. La révolution est nécessairement préparée, par les intellectuels, les paysans, toutes les gens qui de près ou de loin participent au mouvement révolutionnaire. La révolution n’est pas spontanée ; ce qui l’est, c’est le déclic qui pousse ses auteurs à lever les masques et à commencer à agir. Voilà pour la première conséquence.

La deuxième conséquence directement tirée de la première est la fidélité aux principes révolutionnaires. Il est déjà établi que la révolte ne possède pas de principes, mais que la révolution si. Mais la révolution peut dégénérer en révolte si les révolutionnaires ne restent pas fidèles à leurs principes. Les principes sont les axiomes, les dogmes de l’idéologie révolutionnaire. On peut discuter du comment appliquer ces principes, mais jamais, on ne peut discuter des principes eux-mêmes. C’est pourquoi je dis qu’ils sont des dogmes. Lorsque les révolutionnaires abandonnent leurs principes, ils abandonnent par le même temps l’ordre social qu’ils voulaient instaurer, c’est-à-dire qu’ils abandonnent fondamentalement leur idéologie. Or, une révolution sans idéologie, n’est guère plus qu’une révolte qui se satisfait de quelques amendements ci et là, sur l’idéologie en vigueur. Nkrumah est on ne peut plus clair : « On peut admettre un compromis sur un programme, mais non sur les principes. Admettre un compromis, quel qu’il soit, sur un principe, c’est abandonner ce principe »[2].

Nous avons donc deux moyens – théorique et pratique – de distinguer réforme et révolution. Sur le plan théorique, la révolution doit apporter – proposer – un ordre social nouveau, une idéologie nouvelle, une nouvelle façon de faire, forçant l’ancien système à être révolu. Sur le plan pratique, les principes de la révolution ne doivent pas faire l’objet de négociation, cette dernière étant réservée à l’application des principes révolutionnaires. Nous pouvons maintenant, aisément – pensons-nous – lire la situation en Tunisie en répondant à nos deux questions révolutionnaires : les tunisiens proposent-ils un nouveau système en remplacement de celui qu’ils critiquent ou se contentent-ils de revendiquer plus de liberté, plus d’argent, etc. ? S’ils proposent une pareille base idéologique, l’ont-ils gardée jusqu’au bout du processus révolutionnaire pour qu’il ne se transforme pas en une simple révolte ?

Nous serions tentés de répondre par l’affirmative à la première question puisque dans le mouvement populaire tunisien il y a des avocats, des intellectuels, etc. Mais à aucun moment, nous n’avons – moi particulièrement – écouté un nouveau système. Jusqu’ici je n’ai écouté que des revendications, pas de changement véritable, pas d’idéologie nouvelle, pas de nouvelle façon de voir les choses. Je dois avouer qu’en ma qualité – ce qui est plutôt ici un défaut – d’observateur externe, je n’ai pas accès à l’information depuis la bouche des tunisiens, mais par l’intermédiaire des médias, et les médias ne sont jamais neutres, ni encore exhaustifs. Il se pourrait donc – je dis bien qu’il se pourrait – qu’il existe, au-delà de ce que j’ai vu, lu et entendu jusqu’ici au sujet du soulèvement tunisien, une réelle base théorique qui irait bien plus loin que les pancartes « Game over », « Ben Ali ; dehors ! » qu’on peut lire à la télévision et entendre à la radio. Ma position est donc nuancée. S’il faut que je m’en tienne à ce que j’ai sur la situation, je dirai qu’il s’agit d’une simple révolte, d’une révolte généralisée certes – c’est-à-dire d’une presque révolution –, mais toujours d’une simple révolte par manque d’effectivité théorique et d’ordre social à proposer en remplacement de l’ancien. Mais, en même temps, conscient du fait que les informations dont je dispose ne sont ni totalement fiables, ni exhaustives, je ne peux me résoudre à être ferme et tranché sur la question. Je soutiens donc, sous réserve de preuves ultérieures venant falsifier ma présente position, que les mouvements sociaux de Tunisie ne sont qu’une révolte.

Supposons – et je l’espère – que j’aie tort et qu’il s’agisse en Tunisie, d’une vraie révolution. Quel en serait le principe ? Par principe, nous comprenons, ce qui, dans les mouvements épars, revient toujours comme le même credo, ce qui, de part et d’autre de la Tunisie, ne change pas dans les revendications. Il semble qu’un tel credo soit le « Ben Ali ; dehors ! » écrit sur la plupart des pancartes de tunisiens. On pourrait donc conclure que la révolution a pris effet puisque M. Ben Ali est effectivement dehors au propre ! Cette conclusion n’est-elle pas un peu hâtive et grandement erronée ?

Ce « Ben Ali ; dehors ! » ne peut pas être considéré comme un principe idéologique, si on comprend l’idéologie comme un réseau de principes dont les ramifications sont visibles dans une théorie politique, une théorie sociale, une théorie morale[3]. Quelles sont les implications politique, sociale et morale d’un « Ben Ali ; dehors ! » ? Il n’en est rien. Ce slogan n’est donc en aucun cas porteur d’une révolution. Au mieux, il permet d’avoir, sur le plan politique, une alternance. Et après ? L’alternance au pouvoir n’est pas le gage d’un passage de système. Il peut très bien n’être que l’expression accidentelle d’une même essence idéologique : une réforme. M. Biya, remplaçant Ahmadou Ahidjo à la tête du Cameroun et renommant le parti unique de l’époque en RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), il n’y a pas eu de changements majeurs. On peut parler du multipartisme sur le plan politique, mais sur le plan social et moral, toute personne honnête remarquera que rien n’a jamais foncièrement. Il n’y a donc pas eu révolution, mais « changement de langage » comme le dit Nkrumah. Raisonnablement, ce mot ne peut pas être validé comme principe révolutionnaire.

Supposons néanmoins, comme plus haut, que ce mot soit un principe révolutionnaire. A-t-il été atteint dans la revendication tunisienne ? On pourrait penser que le fait que M. Ben Ali ait déserté le pays, le principe ait été atteint. Il n’en est rien. Un système n’est pas une personne seule, mais un réseau de personne appliquant la même idéologie, le même principe. Chasser M. Ben Ali du pouvoir ne résoudra donc assurément pas le problème des tunisiens ; ce qui le résoudra, c’est l’évacuation du système, la révolution. Cette mouvance contestataire a même laissée place, le temps de 24 heures, à une envie présidentielle de la part du Premier ministre. Ce dernier a dans un premier temps annoncé à la population qu’il prenait désormais les choses en main, chose qui devrait constitutionnellement parlant (pour le cas tunisien) revenir au Président de l’Assemblée Nationale. Mais heureusement, dans ce pays il existe encore des juges qui suivent, ou alors, tiennent à ce qu’on suive, les prescriptions de la constitution. Ce bon ministre a donc été remis à sa place. Je n’ose pas imaginer ce qu’aurait donné un autre guetteur du pouvoir en Afrique … Retombons sur nos pieds. J’ai appris – comme vous aussi d’ailleurs – que ce Premier Ministre a reconduit 6 membres du gouvernement de M. Ben Ali. Cet acte est tout, sauf une volonté de changer. Quand on révolutionne, on se sépare de tout l’héritage passé pour instaurer un nouvel ordre – vraiment nouveau ! – idéologique. Ce simple geste nous prouve bien deux choses.

D’abord, les tunisiens sont ignorants – dans la grande majorité, car je veux croire dur comme fer que certains d’entre eux comprennent les choses de façon véritablement révolutionnaire – du fait que chasser M. Ben Ali seul ne résoudra pas le problème, parce qu’il n’est pas à lui seul, le système qui les opprime. Il est peut être à leur tête – avec sa femme selon mes informations –, mais le système ne saurait en aucun cas, lui être réductible ! Demander son départ, ce n’est donc pas demander le changement de système ! Ce qu’il faut changer ce n’est pas l’homme, c’est l’idéologie toute entière ! Ensuite, vu le calme relatif[4] qui règne déjà en Tunisie, nous pouvons définitivement dire – au moins aujourd’hui ; en attendant d’être démenti – qu’il ne s’agit pas d’une révolution mais d’une révolte à grande échelle.

 

La révolution est différente de la révolte surtout dans le fait que la révolution promeut un ordre différent en remplacement de l’ordre ancien : elle cherche à instaurer une idéologie. Davantage, elle ne transige pas avec ses principes, mais seulement avec l’application de ces derniers. La révolte se satisfait des promesses et des modifications de surface quand la révolte ne se calme qu’avec l’effectivité de modifications substantielles. Dans notre analyse, nous avons négligé les caractères d’échelle et de temps de la contestation pour prendre notre position. Nous avons fondamentalement, axé notre réflexion sur ces deux points. Or, quand nous appliquons notre base théorique ainsi constituée à la situation en Tunisie, une seule réponse est possible : il n’y a pas eu révolution ! Mais, nous dira t-on, M. Ben Ali n’est plus au pouvoir ; il y a un nouveau gouvernement ; les choses vont changer, etc. Oui, c’est vrai ; M. Ben Ali n’est plus au pouvoir, mais les choses ne vont pas changer pour autant de façon substantielle. D’abord parce que M. Ben Ali n’est pas le système à lui tout seul et ensuite, le système est maintenu – à ce que je vois –. Je ne voudrai pas faire de procès d’intention aux dirigeants de transition et à ceux à venir, mais a priori – c’est-à-dire sous réserve de l’expérience – je ne crois pas qu’ils feront autre chose que perpétuer le système. Qu’il me soit donné l’occasion de donner un conseil à mes frères si jamais l’envie les prenait de nouveau – et les prenait tout court – de revendiquer un monde meilleur. D’abord, il faut avoir une idéologie à proposer en remplacement de l’ancienne idéologie, car quand on dit qu’un argument est mauvais, on en propose un autre plus vrai, plus efficace. On contraint notre adversaire dans ce cas, à se résigner en rendant son argument révolu. Ensuite, dès que l’idéologie est en place, en aucun cas, en aucune façon, il ne faut négocier ses principes ! Il faut l’appliquer jusqu’au bout et ne discuter que sur la façon d’appliquer les principes ; jamais sur les principes eux-mêmes ! Ce n’est que de cette façon qu’on arrive à changer les choses !

Nous avons tenté d’analyser la situation de la Tunisie a priori c’est-à-dire avant la fin du mouvement de contestation pour essayer de déterminer si cette mouvance est d’ordre révolutionnaire. Notre position – avant falsification a posteriori – est qu’on ne peut pas encore parler de révolution en Tunisie, même si, la révolte, étant généralisée, il ne s’agit plus tout simplement, d’une révolte. Tout ceci nous montre la complexité de définir une situation autrement qu’après ses résultats, car ce n’est qu’après que les tensions seront passées, qu’on se sera apaisés, que nous pourrons véritablement statuer sur la nature réelle de ce mouvement social.

 

Douala, 18 janvier 2011.

 


[1] Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 69. Souligné par l’auteur.

[2] Ibid., p. 90.

[3] Ibid., p. 93.

[4] Relatif en effet, car à l’instant même où j’écris cet article, j’apprends que les contestations ont reprises. Contestations qui portent sur le choix du Premier Ministre de reconduire 6 membres du gouvernement révolu et sur le cas du Premier Ministre lui-même. Les tunisiens, par cet acte, semblent me prouver qu’ils ont trouvé un principe consistant. Au lieu du révolté « Ben Ali ; dehors ! », ils ont quelque de plus lourd : « Système Ben Ali ; dehors ! ». Le fait que les membres du parti des travailleurs aient démissionnés de ce gouvernement de sortie de crise montre bien qu’ils ne sont pas prêts à abandonner leur principe. Sur ce point – celui de la fidélité aux principes révolutionnaires –, ils sont clairement révolutionnaires, même si on peut s’interroger sur le contenu de leur révolution, c’est-à-dire sur l’idéologie qu’ils ont à proposer en remplacement de l’ancienne. Sur ce point, les choses me semblent floues.

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