Renaissance africaine et développement

Renaissance africaine et développement*

Jean Eric BITANG

Université de Douala

Comment associer renaissance africaine et développement ? Les deux termes participent-ils d’une même dynamique ou doivent-ils être rigoureusement distingués ?

L’analyse de Monsieur Njoh-Mouelle devrait nous être utile ici. Pour lui, le développement est une notion qui fait intervenir plusieurs facteurs : la culture, la modernité, la créativité, la liberté, etc. La notion transcende les délimitations simplement matérielles pour recouvrir à peu près toutes les sphères importantes de l’activité humaine. C’est ainsi qu’il écrit que « Le développement est un processus complet, total, qui déborde par conséquent l’économique pour recouvrir l’éducationnel ou le culturel »[1]. Qu’est-ce à dire ?

Lorsqu’on applique l’analyse de M. Njoh-Mouelle à notre thème, c’est-à-dire lorsqu’on veut voir dans le sous-développement une des raisons de la légitimation de la renaissance africaine, il faut aborder son approche du développement sous deux aspects. D’abord l’aspect de l’état actuel des choses et ensuite, l’aspect du désir de développement. A cause du fait que nous ne pouvons exposer ici l’intégralité de la doctrine de Njoh-Mouelle, mais tenu par l’autre fait que son analyse nous semble essentielle, nous baserons notre propos sur quelques points qui nous semblent les plus déterminants dans la légitimation de la renaissance africaine. Il s’agit d’abord d’analyser le concept de pauvreté. Qu’entendons-nous lorsque nous déclarons que l’Afrique est un continent pauvre ? De quel type de pauvreté souffre l’Afrique ? Ce concept devant permettre de nous situer quant à l’état de l’Afrique aujourd’hui lorsque l’autre concept de développement devra permettre de nous faire apparaître la courbe à suivre pour la renaissance africaine du point de vue du développement, légitimant ipso facto cette recherche.

La position de Monsieur Njoh-Mouelle sur la question du développement peut être résumée dans ce qu’il appelle « La dialectique de l’être et de l’avoir »[2]. Qu’est-ce que ce concept signifie ? A travers ce terme, l’auteur de De la médiocrité à l’excellence veut mettre en exergue l’interdépendance qui existe entre l’être – ce que nous sommes – et l’avoir – ce que nous avons –. Selon lui, ce que j’ai, ce que je possède fait partie intégrante de mon être, c’est-à-dire, me constitue. Cette situation s’explique, dit-il, par le fait que la perte de tel ou tel bien peut mener à des situations tragiques comme le suicide d’où il conclut qu’ « Avoir quelque chose, c’est s’exposer à le perdre un jour et à être malheureux »[3] puisque « Celui qui n’a rien ne perd rien ; par contre celui qui a quelque chose vit dans la crainte permanente de perdre ce qu’il possède »[4]. L’avoir influence donc inévitablement l’être et le modifie substantiellement en ceci qu’au-delà de faire partie intégrante de l’individu, les richesses dénombrables installent l’homme qui les possède dans une situation inconfortable, une situation d’inquiétude constante alimentée par la peur de perdre ces richesses. A cause de cette inquiétude qui trouble la tranquillité de l’homme qui ne possède rien, M. Njoh-Mouelle peut donc dire que celui qui possède a déjà perdu quelque chose par rapport à celui qui ne possède rien. En effet, il a perdu l’insouciance et la tranquillité que confère le fait de ne point être tenu par quelque bien matériel. A cause de cela, « L’avoir vient modifier l’être, négativement »[5], car en plus de se laisser absorber par l’avoir, l’être en est dépendant puisqu’une modification de l’avoir entraine immédiatement une modification de l’être.

A travers ce raisonnement, le philosophe de Wouri Bossoua met répondre négativement à ce qu’il a appelé, dans la préface de son livre (la première) « L’imagerie nécessairement vague du sous-développé »[6] qui considère le développement comme une accumulation de biens matériels. Cet argument de la dialectique néfaste de l’avoir du l’être lui permet de réduire l’impact de l’avoir sur la définition du développement même s’il reconnait parle même temps que  « L’idée de développement est incontestablement une notion économique »[7]. Une pareille approche du développement, dit-il, est très réductive et ne contribue pas à comprendre ce concept dans sa totalité, tout comme le simple empilement de l’avoir, au lieu d’affermir et d’affirmer l’être, peut le conduire à un état de dépendance. Il s’agit donc de considérer l’avoir non comme une fin, mais comme un moyen d’expression de l’être. Cette idée que M. Njoh-Mouelle traduit en ces termes : « L’accumulation des biens matériels n’est pas une fin mais un moyen pour l’humanisation de l’homme »[8].

Lorsqu’on ne conçoit le développement que comme une accumulation des biens, on est dans une pauvreté inconsciente. Cette situation est en grande partie causée par l’ignorance, qui n’est rien d’autre que « L’obstacle majeur à la liberté »[9]. En étant conscient de sa pauvreté et en luttant contre l’ignorance, on verra clairement que ce que doit promouvoir le développement, ce n’est pas l’accumulation des biens, mais l’humanisation de l’homme comme l’écrit l’auteur. Le bien être et l’enrichissement doivent servir l’homme et pas l’inverse. Voilà l’inversement de la situation que présente la misère de l’homme – en général, développé ou sous-développé –, celle que dénonçait déjà Marx. L’humanité de l’homme est la finalité réelle du développement de ce dernier. Un pourrait maintenant demander à M. Njoh-Mouelle ce que c’est qu’être un homme ? Il répondrait que c’est fondamentalement être libre, notion que nous analyserons un peu plus loin.

A la question qu’est ce que le sous-développement ? Nous avons répondu avec M. Njoh-Mouelle qu’il réside dans la pauvreté et le manque de liberté. La pauvreté, n’étant pas ici entendue comme le manque de biens matériels, le fait de ne pas manger à sa faim, etc., mais entendue comme aliénation matérielle, utilisation de l’homme comme moyen et non comme fin du développement matériel. La pauvreté fait passer l’homme après l’avoir et de ce fait, elle influence négativement l’être. Cette pauvreté n’est pas spécifique à l’Afrique, mais elle est présente dans l’imaginaire de l’homme. La pauvreté spécifique à l’Afrique c’est la misère objective. L’auteur écrit :

La marque particulière du sous-développement c’est la misère objective, celle qui n’a pas besoin d’être consciemment vécue pour être. Elle s’appelle ignorance, superstition, analphabétisme. C’est la véritable misère, celle qui maintient ou ravale l’homme à l’état de sous-humanité par l’aliénation et le défaut de liberté qu’elle entraîne[10].

On le comprend très bien à travers cet extrait : la misère objective est la misère véritable car elle est une misère qui s’ignore, comme la pauvreté véritable, celle présentée plus haut, est une pauvreté qui s’ignore. Le plus grand mal en ce sens est l’ignorance, car seule la connaissance réelle de notre état et de nos actions peut permettre de résoudre une pareille situation d’aliénation. Seule la connaissance peut nous permettre d’être véritablement libre, c’est-à-dire libérés de tout ce qui pèse sur nous de tout son poids et nous empêche d’avancer véritablement : ces choses qui pèsent sur nous, M. Njoh-Mouelle vient de les citer. L’ignorance empêche l’homme de saisir sa force vraie et d’agir véritablement sur la Nature. Elle l’emprisonne dans la superstition et le rend esclave des structures qu’il a lui-même crées ; il s’abandonne à l’aliénation. C’est cette situation qui est hautement imputable à la situation africaine puisque l’Afrique n’a pas encore – ou très peu – pris conscience de sa place dans le monde ; les africains sont – toujours ou presque – prisonniers des schémas désuets occidentaux qui les rabaissent en les assimilant à une classe de sous-hommes. M. Njoh-Mouelle peut donc très justement écrire : « Le trait fondamental que nous voudrions souligner dans la situation de l’homme sous-développé est la méconnaissance de l’étendue de son pouvoir (…) C’est un homme qui ignore tout ce dont il est capable »[11].

De l’autre côté de l’analyse de la misère, il y a la misère subjective qui est définie par l’auteur comme la « Prise de conscience douloureuse par l’homme de la faille qui sépare son être actuel de ce qu’il veut être »[12]. Il n’est donc pas difficile de voir, ici, que l’Afrique souffre de misère subjective et de misère objective. M. Njoh-Mouelle peut donc écrire :

La misère de l’homme des pays sous-développés est donc double : elle est misère subjective et misère objective tout à la fois. C’est un homme pauvre ; il lui manque parfois le strict nécessaire pour la survie ; et il le sait (…) Mais, comme nous l’avons dit, ce n’est pas là sa vraie misère. Sa vraie misère est celle par laquelle il reste un sous-homme. Si nous avons appelé cette misère objective c’est parce que nous tenons le critère universel par lequel il faut ici juger. Ce critère est l’humanité de l’homme ; et, dans cette humanité, la rationalité et la liberté comme valeurs déterminantes. Est misérable est sous-homme, celui qui, dans son comportement, ne manifeste pas ces caractéristiques de liberté et de rationalité. Il est pauvre homme et non nécessairement homme pauvre ; c’est-à-dire qu’il est pauvre en esprit[13].

Qu’on nous pardonne la longueur de cette citation, mais le texte de l’auteur nous parait décisif et fondamental pour la compréhension de son propos et de la tâche qui incombe à l’homme sous-développé d’Afrique : sortir de son état à la fois d’homme pauvre et de pauvre homme[14] par la liberté et la rationalité. Voilà donc les valeurs que doit viser l’homme africain, l’homme qui veut marcher vers le développement qui n’est pas qu’un combat contre la pauvreté subjective – en concordance avec la misère subjective, celle-ci étant considérée comme l’état d’avoir actuel et celui visé – et la pauvreté objective, celle qui menace foncièrement la liberté de l’homme, et de l’homme africain particulier. Le développement est donc clair, la voie vers ce concept est clairement tracée : lutte contre les pauvretés car trop souvent, on n’oublie qu’il n’en existe pas qu’une.

En ce sens, le mouvement de renaissance africaine est un très bon remède aux maux du sous-développement, et surtout aux maux de la misère objective par l’insistance sur l’éducation, le combat de l’ignorance et la conscientisation. Le mouvement de reconnaissance avait pour but de faire reculer le préjugé raciste par l’accès à la documentation, la preuve historique de la non-infériorité de la race Noire sur les autres races – et spécialement celle Blanche –. Ce désir profond de reconnaissance n’est guidé par rien d’autre que la volonté farouche de faire reculer l’ignorance, d’instruire les masses, et ainsi de faire reculer le sous-développement. Or, le mouvement renaissance directement héritier de ce mouvement de reconnaissance conserve et consolide cet acquis. Il s’agit pour les tenants de cette pensée de faire reculer l’ignorance et de placer l’Afrique à la place qui lui est due, même si certains chefs d’Etat occidentaux s’obstinent à perpétuer la tradition de dépréciation de l’histoire et de la contribution africaine à l’histoire universelle – du monde –. La renaissance ne vise donc, de ce point de vue, rien d’autre que le développement spirituel, entendons par ce terme, le recul de l’ignorance, c’est-à-dire la prise de conscience et la ferme décision de faire reculer la pauvreté de l’homme africain.

La pauvreté et la liberté, voilà les deux pôles de la ligne du développement : l’ignorance et la connaissance. Chaque fois qu’on fait reculer la pauvreté, l’ignorance, nous gagnons un pas de plus sur l’affirmation de notre liberté ; nous gagnons en connaissance. Le désir de liberté : voilà ce qui caractérise fondamentalement la course vers le développement, car seule la liberté peut permettre l’épanouissement total de l’homme dans la prise de conscience effective de ses capacités et du chemin qui lui reste à parcourir sur l’échelle de la misère subjective. La première chose qu’un pays ou qu’un continent qui vise le développement doit donc viser c’est la liberté. La liberté elle-même s’accompagne de la connaissance, et plus on connait, plus on est libre, c’est-à-dire qu’on est de moins en moins prisonniers des structures de pensées aliénantes. La renaissance semble suivre cette courbe à la lettre en prônant la connaissance, l’exactitude historique, caractéristiques qui, bien appliquées à notre situation de sous-développés évidente, devraient nous faire progresser un peu plus sur l’échelle de la liberté, c’est-à-dire du développement. La renaissance, en tant que mouvement pour la connaissance apparait donc clairement comme un agent patent du développement.

Douala, 14 janvier 2011.


* Le présent article est l’extrait d’une communication que le Lycée de la cité des Palmiers de Douala m’a demandé de donner. Ce papier y est intitulé : « Le sous-développement de l’Afrique » quand la communication a pour titre : « La renaissance africaine : mythe ou réalité ? Une approche philosophique du problème de l’identité africaine ». Le premier paragraphe est une addition pour les besoins du présent blog.

[1] Ebénézer Njoh-Mouelle, De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, Clé, 1998, p. 6.

[2] Ibid., p. 21.

[3] Ibidem.

[4] Ibidem.

[5] Ibidem.

[6] Ibid., p. 5.

[7] Ibid., p. 6.

[8] Ibid., p. 22.

[9] Ibid., p. 23.

[10] Ibid., pp. 29-30.

[11] Ibid., p. 31.

[12] Ibid., p. 29.

[13] Ibid., p. 33.

[14] La définition de l’homme pauvre de M. Njoh-Mouelle (pauvre en esprit), nous fait immédiatement penser aux béatitudes de Jésus-Christ qui disait que de pareils hommes doivent « être heureux » car le Royaume des Cieux est à eux. En ce sens, Jésus et le Christianisme ne veut pas le développement de l’Afrique et de l’homme en général puisque la vraie misère est la misère objective, c’est-à-dire l’abandon de l’homme aux forces mystiques et incompréhensibles au lieu d’user de son bon sens pour transformer le monde et s’en rendre maitre et possesseur. On pourra nous rétorquer sans grand succès qu’il est écrit dans les écritures saintes (?) : « Aide-toi et le ciel t’aidera », puisque nous croyons fermement qu’un « Aide-toi » tout court suffirait largement.

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