Ignorance, superstition et sous-développement


« Le spectacle le plus affligeant en situation de sous-développement c’est celui de l’irrationalité dans le comportement de l’homme. A Douala, on meurt rarement de mort naturelle et la maladie elle-même ne nous vient point par le microbe, par exemple ; c’est nécessairement le résultat de la malveillance d’une tierce personne. La crise cardiaque est un phénomène inacceptable ; on lui préfère l’explication par la foudre nocturne et occulte déchaînée par un oncle, un frère qu’on dit détenir le « pouvoir de la foudre » (…) C’est dit-il, [un charlatan dans le texte qu’on consule en marge des consultations dans les hôpitaux] votre oncle qui est responsable du mal. Il est jaloux de vous. Cette explication, quoique vous ne le manifestiez pas, vous comble d’aise. N’est-ce pas une preuve que vous êtes un personnage important dont on envie le sort ? (…) L’ignorance (…) est la marque d’une misère plus grande encore. Et l’ignorance va souvent de pair avec la superstition ».

Ebénézer Njoh-Mouelle, De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, Clé, 1998, pp. 30-31.

L’analyse que nous propose M. Njoh-Mouelle à travers ce texte est importante et intéressante à plus d’un titre. Elle permet d’avoir en vue la filiation directe entre le sous-développement et l’ignorance. Dans un article antérieur[1] nous avions insisté sur ce rapport. Ici, nous voulons surtout insister sur les idées sur lesquelles l’auteur s’appuie, à savoir l’irrationalité et la superstition dont il dit qu’elles sont des caractéristiques du sous-développement.

Commençons par cette idée assez floue d’ « irrationalité ». Si on comprend le développement de M. Njoh-Mouelle, alors l’irrationalité serait le fait de se tourner vers d’autres recours que la science. Un pareil point de vue est-il acceptable ? N’est-ce pas là une définition assez positive de la rationalité ? Nous pensons, pour notre part, avec Feyerabend et M. Emmanuel Malolo Dissakè, que la rationalité n’est rien d’autre qu’une mise en intelligence du monde, et pas une mise en intelligence du monde particulière – positive –. En effet, l’idée de rationalité renvoie principalement à l’autre idée d’explication, de compte rendu. Alors, toutes les tentatives d’explication qui seraient plausibles à un esprit seraient de la rationalité. La rationalité serait donc une simple mise en intelligence du monde[2] et il y aurait autant de rationalités que de mises en intelligence du monde[3]. La rationalité est donc plurielle et il n’existe pas de rationalité supérieure, sorte de rationalité rationnelle monopolisant la conceptualisation et qui supplanterait toutes les autres sur le terrain de l’explication. Cette dernière notion est directement liée au sentiment et finalement tout est question de croyance : c’est ce que nous dit Polanyi dans son livre La logique de la liberté[4]. Nous préférons l’approche pluraliste plutôt que celle moniste sur la question de la rationalité. Si ce que nous disent Polanyi, Feyerabend et Malolo Dissakè est vrai alors ce que décrit M. Njoh-Mouelle n’est pas la rationalité, mais une rationalité, précisément la rationalité scientifique qui est soumises aux croyances du même type, alors que ce qu’il appelle irrationalité n’est qu’une rationalité-autre et pas une irrationalité absolue. De façon générale, l’irrationnel est ce qu’on ne peut pas comprendre, ce qui nous échappe, et justement, les choses ne nous échappent que parce qu’on n’est pas initiés à la tradition de ladite rationalité. Nous sommes initiés – et M. Njoh-Mouelle le convient dans Jalons II[5] – à la tradition scientifique, nous en apprenons les vicissitudes, les contours, et surtout les croyances, ce que Polanyi nomme la « tradition scientifique »[6]. M. Njoh-Mouelle ne peut considérer que comme « irrationnel » que ce qu’il ne connait pas, ce à quoi il n’est pas initié car il est de la nature humaine de traiter avec dédain ce qui est inconnu ; on postule immédiatement que ce qu’on ne connait pas est inférieur à ce que nous connaissons. Le présupposé d’une pareille affirmation est que nous sommes meilleurs que le reste des hommes, mais rien n’est moins sûr. C’est une pareille façon de penser qui est à la base du racisme et de tous les absolutismes qu’a connu le monde. Lorsqu’on lit les choses de cette manière, on se rend rapidement compte et ce de façon très aisée, que le débat rationnel vs irrationnel de M. Njoh-Mouelle n’est en réalité qu’une spécification de rationalités. Définitivement, l’irrationalité – la rationalité-autre que critique M. Njoh-Mouelle – n’est pas le « spectacle le plus affligeant en situation de sous-développement ».

L’autre idée forte de ce texte de M. Njoh-Mouelle est en rapport avec la superstition dont il dit quelle va de pair avec l’ignorance. Ici encore, l’auteur considère la superstition comme étant le revers de la science, c’est-à-dire de la rationalité. Nous venons de voir qu’il n’en est rien. Ce qui nous intrigue dans ce passage, ce n’est pas tant le fait que M. Njoh-Mouelle fustige ce qu’il pense irrationnel, mais le fait qu’il n’aille pas au bout de sa critique, qu’il n’en tire pas toutes les conclusions nécessaires. En effet, lorsqu’il critique la superstition, il ne devrait pas s’arrêter aux charlatans qu’on consulte à Douala, mais jusqu’aux prêtres qu’on consulte dans la même ville. Ce que nous voulons dire c’est que l’argumentaire de M. Njoh-Mouelle n’a pas le courage de s’en prendre à Dieu, car à l’évidence ce dernier est la superstition par excellence qui nait comme l’auteur le dit bien de l’ « ignorance ». Dieu c’est la réponse des gens qui ne veulent pas réfléchir, qui ne veulent pas chercher plus loin que le bout de leur nez – ou de leur foi –. Il y a quelques siècles, on expliquait les phénomènes naturels par tel ou tel dieu et cette attitude était celle taxée de normale, aujourd’hui nous savons précisément comment arrivent certains phénomènes surnaturels d’autrefois, c’est-à-dire que l’ignorance a reculé. La conséquence immédiate du recul de l’ignorance est le recul de Dieu. Plus on sait, moins on est proche de Dieu, c’est-à-dire de la facilité qui consiste à tout mettre dans sa volonté, dans son bon-vouloir. On s’abandonne de moins en moins aux forces extérieures aux nôtres. Puisque Dieu est la superstition par excellence, les habitants de Douala sont d’autant plus superstitieux qu’ils sont croyants car nul ne peut croire au Diable sans croire en son antidote, c’est-à-dire que le diable est utilisé pour vendre Dieu. C’est d’ailleurs cette stratégie qu’utilisent les religions pour vendre leurs idées : nous présenter l’enfer et nous promettre le paradis. Le substratum de toutes les religions c’est la peur ! Et la peur est entretenue par l’ignorance. Nkrumah a donc raison d’écrire : « La peur a engendré les dieux, et la peur les protège »[7]. M. Njoh-Mouelle a raison : l’ignorance va de pair avec la superstition qui entraine la peur qui engendre les dieux. Si notre raisonnement est juste, alors l’ignorance engendre les dieux et faire reculer l’ignorance qui est faire avancer le développement, c’est définitivement faire reculer Dieu à la place qui est la sienne – s’il en a une –. Le spectacle le plus affligeant en situation de sous-développement c’est définitivement Dieu, et si les nations développées – sur le plan culturel et intellectuel car le développement de l’Europe est en grande partie du à l’exploitation de l’Afrique sur le plan économique, laquelle se perpétue encore aujourd’hui sous le règne du néocolonialisme – sont un peu plus avancées que nous, c’est à notre sens, parce que l’idée de Dieu y a reculé d’un cran, pour au plus être cantonnée dans les lieux de culte ou au pire, être exclue de la vie courante. En Afrique encore, on s’abandonne à la Providence au lieu de saisir le cours historique de notre stature d’homme – avec tout ce que cela comporte –. M. Njoh-Mouelle n’arrive pas à de pareilles conclusions et nous doutons qu’il n’ait pas vu jusqu’où menait le radicalisme de sa pensée. Nous pensons plutôt qu’il est lui-même sous le joug de quelque superstition…


[2] Cf. Emmanuel Malolo Dissakè, « Croyances et rationalité : entre causes et raisons », in Eboussi Boulaga F. (dir.), La dialectique de la foi et de la raison, Yaoundé, Editions Terroirs, 2007, coll. « Documents et recherches », pp. 193-210.

[3] Hebga professait un pareil point de vue dans son livre La rationalité d’un discours africains sur les phénomènes paranormaux, Paris, L’harmattan, coll. « L’ouverture philosophique », 1998, bien qu’il soit toujours hanté par cette idée positive de la science.

[4] tr. fr. Ph. Nemo, Paris, PUF, 1989. Voir précisément le deuxième chapitre : « La science repose sur des croyances » pp. 36-61. On pourra aussi consulter Polanyi M., « Scientific Beliefs », in Ethics, Vol. 61, N° 1 (Oct., 1950), pp. 27-37.

[5] Jalons II. L’Africanisme aujourd’hui, Yaoundé, Clé, 1975, p. 35.

[6] Voir Polanyi M., Personal Knowledge, New York, Harper & Row, coll. “Harper Torchbook”, 1964[1958]. Précisément le chapitre III : « Order ».

[7] Nkrumah, Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 164, p. 28.

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