Iconoclasme révolutionnaire et liberté


« Notre liberté, c’est-à-dire, l’affirmation de notre humanité dans le monde actuel, passe par l’identification et la maîtrise du principe de la puissance européenne ; car si nous ne nous approprions pas ce principe, si nous ne devenons pas puissants comme l’Europe, jamais nous ne pourrons sérieusement secouer le joug de l’impérialisme européen. Par là nous sommes conduits à adopter une attitude positive, une attitude d’ouverture à l’égard de la civilisation européenne justement pour nous libérer de la domination européenne ».

 

Marcien Towa, Essai, op. cité, pp. 55-56.

 

C’est en ces termes que M. Towa pose la nécessité de se débarrasser de nous-mêmes pour être l’autre : comme une double exigence de liberté et de puissance. Commençons par l’analyse de ce concept de liberté. M. Towa réduit la liberté à « l’affirmation de notre humanité dans le monde actuel », voilà une définition qui nous parait bien naïve. Alors que quelques lignes plus haut, l’auteur dans son livre, remarquait sur un ton ironique le manque de contestation dans les états dits « démocratiques ». Il écrivait précisément : « C’est au nom de notre être distinctif, de la négritude senghorienne que sont organisés un peu partout en Afrique des régimes « démocratiques » où un seul est libre et décide de tout selon son bon plaisir, des régimes où règne la « liberté », mais sans possibilité de contestation » (Ibid., p. 55). M. Towa place dont la contestation comme le plus haut degré d’expression de la liberté. On est surpris que sept lignes plus tard, il adopte une position beaucoup moins rigoureuse. Ici, il semble bien qu’il ait oublié Marx – qu’il ne convoque d’ailleurs pas assez à notre goût dans son livre – et son analyse sociale. La liberté est avant tout la capacité de s’opposer, de dire non, de penser autrement. Pour qu’il y ait liberté, il faut qu’il y ait choix, et où le choix n’existe pas, il n’y a pas de liberté. Ramenons cette définition transcendantale de la liberté sur les pieds. La liberté n’est pas une question d’affirmation d’humanité, mais d’affirmation de soi. Nous sommes déjà des hommes, à quoi bon affirmer une évidence des plus cartésiennes ? La tautologie est la marque des esprits faibles lorsqu’elle n’est pas appliquée pour l’enseignement. Il ne sert à rien de crier notre humanité, mais de l’exercer. M. Towa le remarque justement dans son œuvre (p. 38, p. 41), mais il n’y revient que trop peu. L’heure n’est plus à la revendication d’un quelconque droit, mais à son exercice ! Or être homme, c’est dire « Non ! ». Ce n’est qu’à ce moment qu’on commence à faire des choix, à être libre, à décider pour soi. La question de la liberté transcende donc bel et bien les déterminations que nous propose M. Towa dans ce passage.

L’autre ambigüité de ce passage réside dans cette idée d’ouverture à l’Europe. M. Towa a surement raison, vivre en autarcie ne ferait qu’aggraver notre situation, mais assimiler l’Europe plutôt que l’intégrer serait tout aussi calamiteux que la première option. En effet, en devenant l’autre, on perd notre identité ; or si on perd notre identité, on n’est plus libre : on ne peut plus dire Non ! C’est même à ce niveau que doit s’exprimer la liberté africaine – je parle de grands ensembles humains – : dans la relation distancée, mais relation quand même avec l’Occident. L’Afrique doit commencer par dire Non aux anciens traités, pactes, etc. qui font partie de notre tradition. C’est ici que l’iconoclasme de M. Towa devrait être le plus actif : détruire notre tradition colonialiste ! A ce niveau, je suis totalement pour le rejet de la tradition surtout lorsque cette dernière est un fruit d’exploitation de l’homme par l’homme. La révolution ici n’est donc pas comme le pense M. Towa autocentrée, ou, même si elle l’est car les séquelles révolutionnaires se ressentent toujours chez l’acteur de la révolution, ce caractère n’est pas fondamental. La révolution est d’abord révolution du rapport à l’autre, lequel rapport a été jusqu’ici rapport de Maître à Esclave, de Colonisateur à Colonisé ! Voilà « l’ennemi à abattre » pour reprendre les mots de M. Towa ! Voilà la tradition à démasquer et à réduire à Néant ! Ce n’est pas notre tradition propre, nos repères identitaires qui sont le problème, mais bien ce qu’on a fait de nous et la manière dont ceux qui nous ont fait nous poussent à nous voir nous-mêmes : d’un œil méprisant. C’est ce rapport qu’il faut inverser dialectiquement, et ce, afin d’affirmer véritablement notre liberté.

Puisque nous parlons de liberté à l’échelle continentale, la question politique ne peut être évitée, car notre liberté métaphysique exposée plus haut n’aura de sens de façon pratique que lorsque de façon politique, nous pourrons dire Non ! Le premier Non, moteur immobile de la liberté est le Non politique, condition sine qua non de toutes les libertés de second ordre. Pour être véritablement libres, c’est donc un grand NON qu’il faut que nous disions à nos anciens bourreaux et pas, comme le préconise M. Towa, que nous nous jetions encore à leurs pieds quémandant quelque science et technologie.

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