Philosophie et politique chez Nkrumah

Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

 

Quels rapports entretiennent la philosophie et la politique ? Les philosophes sont-ils concernés par la pratique de la politique ou doivent-ils se tenir à l’écart d’elle ? Si on se réfère au personnage de Nkrumah, on répondra inévitablement que la philosophie va de pair avec la politique. En effet, la politique semble être le lieu où s’expriment les théories philosophiques – ou sociales de façon générales –. Une théorie sociale, aussi belle soit-elle n’aura jamais de poids que si le pouvoir politique l’accompagne, c’est-à-dire que conquérir le pouvoir est un devoir pour les philosophes. Attention, nous ne sommes pas Platon, et nous disons en aucune manière que les philosophes gouverneraient mieux que le reste des hommes. Nous disons simplement comme M. Towa, que la pratique est la finalité réelle de toute théorie, et que la pratique sociale par excellence est hautement dépendante du pouvoir politique. Ce n’est pas ce rapport général qui nous intéresse ici, mais le rapport particulier que ces deux notions occupent dans la pensée de Nkrumah. Lorsqu’on pose la question du rapport entre philosophie et politique on peut la comprendre de deux façons. D’abord, on pourrait se demander si dans la philosophie de Nkrumah, une place est accordée à la théorisation du politique ; s’il y a dans sa philosophie, un plan social, une cité du type platonicien qu’il propose de telle sorte qu’on puisse parler chez lui de « Philosophie politique » en tant qu’elle proposerait un schéma social. Ensuite, on peut se demander, Nkrumah ayant été un politique, si sa philosophie concorde avec sa pratique politique, s’il y a adéquation entre le discours du philosophe et le fait du politique. Nous aborderons la question suivant ces deux aspects.

 

Ce n’est assurément pas sans Le consciencisme qu’on trouvera exposée la philosophie politique de Nkrumah qui est essentiellement exposée dans Handbook of revolutionary warfare[1], L’Afrique doit s’unir[2], etc. Ce dernier livre est un long exposé de son programme politique au Ghana. Mais quand nous disons « philosophie politique », il faut tenir compte de quelques nuances. Nkrumah n’écrit pas une nouvelle République. Il n’expose pas de façon systématique les principes de la société, les lois, etc. Il expose son programme politique et se justifie quelques fois de sa conduite du pays. Quand nous disons donc « philosophie politique » chez Nkrumah, nous entendons précisément la manière dont celui entrevoit sa politique au Ghana et en Afrique de façon générale car Nkrumah était un profond panafricaniste. Mais Nkrumah est surtout marxiste et sa position politique est ce qu’il nomme le « socialisme scientifique ». Cette position stipule en des termes assez allégés que les richesses soient réparties conformément aux besoins de chacun dans la société. Seulement, ce n’est pas le communisme, car le communisme implique la disparition des classes. Le socialisme scientifique quant à lui réduit la distance entre les classes en faisant diminuer la plus-value. Ainsi, les ressources, sont, pense t-on, mieux redistribuées. En tout cas, elles sont moins mal redistribuées – sur le papier – que dans le capitalisme. Ce type de socialisme est pratiqué de nos jours en Suède par exemple où les employés ont à peu près le salaire de l’employeur, le fossé des classes étant réduit. Curieusement, c’est dans ces pays scandinaves que le taux de vie est le plus haut. Peut-être serait-ce la voie vers la rédemption ? Nous n’en savons rien et là n’est pas la préoccupation de notre article. Nous voulions par ces remarques, montrer que Nkrumah a bel et bien une ligne politique claire, d’orientation marxiste – léniniste pour bien dire – et que c’est suivant cette dernière qu’il va guider le Ghana. La terrible question qui se pose maintenant est de savoir s’il y a concordance entre la philosophie (théorie) de Nkrumah, et sa politique (pratique) s’il est vrai selon lui-même que « La pratique sans théorie est aveugle ; la théorie sans pratique est vide »[3].

Avant de se poser cette question, il faut d’abord s’enquérir de la moelle théorique de la philosophie de Nkrumah. S’il fallait le dire d’un mot, nous n’hésiterons pas : dialectique ! Le maitre mot de la philosophie de Nkrumah est la dialectique, non au sens de dépassement comme il l’est chez Hegel ou chez Marx, mais dans le sens de cohabitation des contraires. C’est ce sens qu’il donne à l’expression « matérialisme dialectique » qu’il développe dans son Consciencisme[4]. Nkrumah était intimement convaincu que la répulsion naturelle des opposés pouvait être contenue dans une synthèse dialectique. Le plus haut degré d’expression de cette conviction dans sa philosophie est l’idée de « conversion catégorielle » qui conduit à un matérialisme religieux (?) ; en tout cas, à un matérialisme non athée[5].

Sur le plan politique et social aussi, l’Osagyefo[6] pensait pouvoir contenir toutes les factions de la société dans son parti politique et ainsi rassembler le plus grand nombre autour d’un projet commun : l’Unité du Ghana d’abord, et celle de l’Afrique ensuite. L’histoire a montré qu’il avait échoué et qu’il avait surestimé sa dialectique. A la question : Nkrumah a-t-il eu une pratique politique à l’image de sa philosophie ? Nous pouvons aisément répondre par l’affirmative, car en politique, comme en philosophie, son mot d’ordre a toujours été le rassemblement, le rapprochement : l’Unité. On pourra légitimement s’interroger au sujet des moyens de cette politique de rassemblement, mais l’idée de dialectique est aussi porteuse de conflit, et cela, Nkrumah le savait très bien…

 

 

Nota :

Ayant conscience des limites évidentes de cet article pour qui veut s’enquérir au plus près de la pratique politique de Nkrumah, nous proposons la bibliographie suivante :

 

  • Ikoku Samuel, tr. fr. Yves Benot, Le Ghana de Nkrumah, Paris, Maspéro, 1971.
  • Hommage à Kwame Nkrumah, Paris, Présence Africaine, 1973 (numéro spécial).

 

On pourra aussi consulter les pages 217 et 218 de Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, de M. Hountondji pour plus de littérature.

 

 

Douala, 20 mars 2011.

 

 

 

 

 


[1] Londres, Panaf, 1968.

[2] tr. fr. L. Jospin, Paris, Présence africaine, 1994.

[3] Nkrumah, Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 119.

[4] Ibid., p. 37 et suivantes.

[6] Le rédempteur.

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1 Response to “Philosophie et politique chez Nkrumah”


  1. 1 SISSOKO Amara 13 avril 2011 à 7:54

    la philosophie de Nkwamé est très important, ce pour celà je met à cmenter pou dire qu’il est l’un des plus grands penseurs et de panafricanist


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