Des soubassements idéologiques de l’expression « racisme anti-blanc »


Jean Eric BITANG

Université de Douala

 

Je voudrais, par l’occasion que me procure la rédaction de ce nouvel article, m’attaquer à une expression devenue usuelle dans le langage occidental : le « racisme anti-blanc ». Il semble que le contenu de cette expression tienne dans le fait que les Noirs rendent le racisme qu’ils ont subi aux Blancs. En effet, c’est très rare qu’un autre type d’hommes[1] mette autant l’accent sur cette préoccupation raciale. Quel est le contenu réel de cette expression et quelles idées véhicule t-elle au-delà de la simple apparence ?

 

Disons-le d’entrée de jeu : le racisme n’est pas souhaitable, mais il est un fait, c’est-à-dire qu’il existe bel et bien ! Et, ce qu’il soit raciste anti-Noir ou anti-x. Cet article n’est pas une ode au racisme, mais une tentative de décryptage philosophico-idéologique au-delà des apparences naïves des mots. Nous remarquons dans ce sens que cette expression de « racisme anti-blanc » suppose au moins deux choses. Premièrement, que le sujet idéal ou naturel du racisme est le Noir et deuxièmement que le racisme à l’endroit des Blancs est un fait contre nature. Expliquons-nous davantage.

Lorsqu’on parle de la ségrégation qu’a opérée et qu’opère encore l’Occident vis-à-vis des Noirs sur la base seule de la couleur de leur peau[2] sans se soucier de leur humanité, on ne se sent pas la nécessité de préciser la victime de ce racisme, un peu comme il serait tautologique de préciser qu’on se baigne dans de l’eau, l’eau étant l’élément naturel conditionnant le mot baignade. Dans l’esprit obtus des occidentaux – et que quelques Noirs malheureusement – on pense qu’il n’est pas besoin de spécifier que ce type de racisme occidental est un racisme « anti-Noir ». En effet, il semblerait redondant de préciser la victime du racisme puisque de façon naturelle, le Noir a toujours eu la mauvaise place dans l’histoire de l’humanité telle qu’elle a été écrite par les idéologues impérialistes occidentaux et telle qu’elle est encore écrite de nos jours par les néo-idéologues impérialistes de la même espèce. Le Noir est donc, dans l’imaginaire occidental et surtout dans la tête de celui qui a inventé ce terme de « racisme anti-blanc », le sujet par excellence de la ségrégation raciale. Voilà qu’on en arrive au deuxième sous-entendu : le racisme anti-blanc est contre nature, car orienté contre la mauvaise personne.

En effet, si le racisme était simplement la ségrégation sur des critères extérieurs (couleur de peau, différence ethnique, linguistique, etc.) il ne serait pas nécessaire de préciser la nature « anti-blanche » de ce type de racisme puisqu’il n’y a qu’un racisme : c’est celui que nous venons de définir. Mais, parce que, dans le même esprit occidental, toujours aussi obtus, le Blanc ne peut pas être naturellement sujet au racisme, alors le racisme contre cette couleur de peau a quelque chose de non-naturel, comme une erreur de cible et une tentative d’accommodation infructueuse. C’est justement de cette façon que les occidentaux conçoivent le « racisme anti-blanc » : comme un faux racisme qui n’aurait pas lieu d’être, sans préciser le pourquoi de cette affirmation, c’est-à-dire que le Blanc n’est pas une bonne victime du racisme : il n’est pas une victime naturelle comme le Noir. Le racisme anti-blanc n’est donc pas fondamentalement faux, comme tous les autres racismes, mais faux parce qu’il est fondamentalement « anti-blanc ». Cette obstination à vouloir préciser la nature de la ségrégation témoigne bien de cet état d’esprit. On n’a jamais écrit l’apartheid anti-Noir, ni le racisme anti-Noir, mais apartheid tout court, comme pour parler de la traite négrière, racisme tout court, comme si le Noir était naturellement destiné à subir ses dérives idéologiques. Pourquoi une telle situation, car il ne s’agit pas de la constater simplement, mais nous avons dit que nous allions l’analyser en profondeur.

A la base de cette idée de racisme anti-blanc, il y a le préjugé raciste anti-Noir – je précise moi-aussi, pour montrer que le Noir n’est pas la victime naturelle du racisme – selon lequel le Noir est inférieur au Blanc. Je parle bien de préjugé, c’est-à-dire de choses qui influencent notre conduite, mais que bien souvent nous taisons par commodité. En effet, selon cette façon de voir les choses, le Noir a toujours été dans l’histoire, inférieur au Blanc de sorte qu’il ait toujours été dominé par ce dernier. Ce n’est qu’en réfléchissant de cette manière qu’on peut arriver à la conclusion secrète que véhicule cette expression de « racisme anti-blanc », c’est-à-dire que la Noir est la victime naturelle du racisme. Si on se base sur l’histoire, non telle que nous l’a racontée les impérialistes occidentaux, mais telle que les réalisations historiques nous le disent encore, on se rend compte que le Noir n’a pas toujours été soumis – c’est le mot juste – par le Blanc, mieux que c’est le Noir qui a soumis le monde entier – à l’époque – pendant plus de 10.000 ans. N’en déplaise à ceux qui « blanchissent » l’Egypte pour faire perdurer ce préjugé raciste anti-Noir, les gravures des pharaons nous prouvent bien qu’ils avaient le nez épaté et les cheveux crépus, bien loin des « longs nez » et des cheveux lisses des occidentaux. Le travail de Cheikh Anta Diop est particulièrement intéressant sur ce sujet, et il semble qu’à cause de ce même préjugé raciste anti-Noir, on ne daigne accorder qu’une place minime à son enseignement, de telle sorte que M. Sarkozy puisse, en toute impunité, dans l’Université qui porte son nom, déclarer depuis une estrade pédante que l’Afrique n’est pas encore  « assez entrée » dans l’histoire. Je ne veux pas me poser la question de l’actualité des thèses hégéliennes développées dans La raison dans l’histoire et dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire. Tout lecteur avisé saura faire le rapprochement entre Hegel-le-raciste et Sarkozy le soi-disant « ami de l’Afrique ». Revenons plutôt à notre sujet principal : la destruction de l’idée occidentale selon laquelle le Noir a toujours été le « béni-oui-oui » dans l’histoire. Les documents disponibles à ce jour attestent de la fausseté de cette affirmation, mais il semble que puisque ce soient des travaux de Noirs, ils ne sont pas dignes d’intérêt. Définitivement, ce mot de « racisme anti-blanc », par sa volonté manifeste de spécifier l’hétérogénéité du jumelage de ces deux termes : racisme et blanc, est bien plus porteur de ségrégation que le simple racisme, sous-entendu racisme anti-Noir. Il semble que ce soit cette même volonté d’affirmer par tous les moyens la supériorité de l’Occident sur l’Afrique qui soit aussi à l’œuvre dans l’autre expression de « philosophie africaine » lorsqu’elle est employée non par les africains eux-mêmes – à quelques exceptions de penseurs intellectuellement toujours colonisés – mais par les penseurs occidentaux.

On ne précise que trop rarement que Platon a fait de la philosophie grecque, que Socrate était un philosophe européen, que Kant était un philosophe allemand, c’est-à-dire un philosophe occidental, mais on précise toujours que M. Towa est un « philosophe africain », tout comme M. Njoh-Mouelle, Amo, Nkrumah, etc. Pourquoi cet état des choses ? En inversant la démarche explicative utilisée plus haut, on devrait obtenir des résultats similaires. De même qu’il est, dans l’esprit occidental, redondant de spécifier en parlant du racisme à l’encontre des Noirs qu’il est un racisme anti-Noir parce que les Noirs sont les sujets naturels de cette ségrégation, de même, dans le même esprit, il redondant de préciser, en parlant que la philosophie d’occidentaux, qu’elle est occidentale parce qu’ici, aussi, l’Occident semble, dans l’esprit des occidentaux, être le lieu naturel de la pratique de l’activité philosophique de telle sorte qu’il faille préciser les autres lieux de pratique cette dernière. Encore de la ségrégation raciale ! Encore le même préjugé infondé de la suprématie des Blancs appliquée à l’activité philosophique. Et on a beau nous dire que le discours sur l’origine de la philosophie est caduc et ne présente aucun intérêt pour la philosophie, ce serait là une analyse bien naïve, surtout  lorsque M. Towa nous avertit que ce débat n’a d’autre but que la hiérarchisation des peuples. S’il était si facile et si naïf de déterminer le lieu de naissance de la philosophie, pourquoi cet acharnement à le conserver, en dépit de toutes les preuves allant à l’encontre de cette origine, dont les témoignages écrits de ceux-là même dont on dit qu’ils ont inventé cette discipline, en Grèce ? Le problème n’est pas, pensons-nous, ailleurs que l’y situe M. Towa. Le soubassement idéologique est donc le même et il peut être résumé comme ceci : L’Occident a toujours dominé l’Afrique ! Et le pire dans toute cette mascarade c’est qu’elle est implicite, que ce racisme anti-Noir se transmet de génération en génération sans que personne – ou presque – ne s’en aperçoive et tout le monde – ou presque – trouve cela normal. Comment renverser la situation ? Comment triompher de ce racisme anti-Noir qui se lit jusque dans les expressions les plus nobles en apparence de l’Occident ? A ce jour, je n’ai pas d’autre réponse que l’inversion des pôles de domination plutôt qu’une mythologique égalité des hommes. Sur le plan philosophique, l’effort de spécification systématique doit venir de nous. En précisant à chaque fois l’origine de la pensée de quel que philosophe que ce soit, on se rappellera toujours qu’il n’y a pas une seule philosophie qui puisse être érigée en la philosophie que le reste du monde ne devrait que copier !

 

 

Douala, 24 mars 2011.


[1] Nous utilisons ce terme pour éviter de dire « race ».

[2] Les critères du racisme ont évolué, mais nous nous appesantirons exclusivement sur le critère de la couleur de la peau.

Publicités

1 Response to “Des soubassements idéologiques de l’expression « racisme anti-blanc »”


  1. 1 Laurene 1 janvier 2012 à 6:57

    Belle analyse. Bravo.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Calendrier

mars 2011
L M M J V S D
« Fév   Avr »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 107 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :