Liberté et développement chez Njoh-Mouelle


« … il y a une commune mesure du développement. Ce ne sont pas les richesses dénombrables et accumulables, c’est l’aspect par où notre activité de transformation du monde qui aboutit à cette accumulation nous permet de nous réaliser pleinement, d’être des agents créateurs c’est-à-dire libres ».

 

Ebénézer Njoh-Mouelle, De la médiocrité à l’excellence, op. cité, p. 19.

 

Dans cette portion de texte qui ouvre son œuvre majeure, le philosophe de Wouri Bossua met un accent particulier sur l’idée de liberté qu’il juge être la commune mesure du développement, c’est-à-dire le critère « objectif » par lequel on peut juger du degré de développement des hommes et des nations entières. Comment l’idée de liberté peut-elle être la commune mesure du développement et qu’entend M. Njoh-Mouelle par cette idée de liberté ? Commençons par la seconde de ces deux interrogations puisqu’elle est, sur le plan discursif, antérieure à la première. Fondamentalement, chez M. Njoh-Mouelle, être libre, c’est prendre en main son destin et cette prise en main nécessite quelques attitudes minimales. La première de ces dernières est l’ignorance. En effet, l’homme libre est un homme qui sait ; il sait ce qu’il est et il sait quelles sont les choses qui le déterminent et surtout, il sait comment contourner ces choses – ou s’arranger à les retourner à son avantage –. Définitivement, l’homme libre, sur le plan de la connaissance, est un homme qui a pleine conscience de ses possibilités et qui n’abandonne pas son destin à quelque providence. L’auteur peut ainsi écrire :

« La misère subjective et la misère objective représentent des limitations absolues à la libre expression de l’homme sous-développé. Car il est vrai qu’un homme affamé est démuni de tout est un homme enchaîné, il en est de même d’un homme ignorant, superstitieux et crédule »[1].

La connaissance doit donc précéder la liberté, car l’homme manquant de science est un homme abandonné à des forces extérieures à sa propre initiative, à sa propre volonté. Ensuite, dans les critères de la liberté chez M. Njoh-Mouelle, il y a l’idée d’action. Nous disons action et non réaction, car la réaction est un phénomène à la limite du réflexe. Ce qui caractérise fondamentalement l’homme libre, c’est la capacité de faire autrement que naturellement, c’est la capacité d’être autrement que ce qu’il est, de s’opposer à sa nature et à la Nature. Dans la première opposition, celle de l’homme à l’homme, la liberté implique le contrôle de soi et la morale, tandis que dans l’opposition d’homme à Nature, la liberté est la création artistique. Cette idée d’action implique inéluctablement l’autre idée forte de volonté, mais nous reviendrons en profondeur dans un article ultérieur sur cette notion de liberté chez Njoh-Mouelle, mais assurons que les repères théoriques ainsi posés suffisent largement pour l’intelligence de notre présent propos.

Si on s’en tient à ces propos sur la liberté, alors il devient évident que les Etats sous-développés sont aussi ceux qui sont le moins libres. L’indépendance des Etats africains n’aurait donc été qu’une façade pour le néocolonialisme car il n’y a pas réellement d’action de ces Etats au sens qu’on vient de déterminer, ni sur leur politique interne, ni sur la politique internationale. Voilà que l’obstacle majeur de la liberté n’est plus l’ignorance des causes des choses et de nos états, ni la pleine conscience de notre détermination, encore moins la saisie de nos potentialités, mais la souveraineté politique. En effet, l’erreur de M. Njoh-Mouelle, à notre sens, à trop vouloir axer son argumentaire sur le comment, c’est-à-dire sur les possibilités qu’offre le développement, en a oublié l’essentiel, c’est-à-dire l’homme est toujours en société et voilà, à ce niveau les premières limitations de sa liberté, limitations non naturelles, mais humaines et despotiques. Pour être libre, certes, on s’oppose à soi et à la Nature, mais on s’oppose fondamentalement à l’autre ! M. Njoh-Mouelle, à notre avis, n’insiste pas assez sur ce point important de l’idée de liberté. Ainsi, cette affirmation reste à jamais incomplète tant que M. Njoh-Mouelle n’insérera pas  son homme dans un ensemble de rapports sociaux où sa liberté se prouve et s’éprouve dans le mouvement continu de libération, c’est-à-dire au fond, de Négation :

« La liberté comporte deux aspects fondamentaux devant être nécessairement associés mais que nous retrouvons souvent dissociés dans l’histoire de la pensée ; ce sont, premièrement cette possibilité de détachement, la suspension du jugement comme dirait Descartes, la négation comme dirait Hegel ou Sartre ; deuxièmement, l’activité de transformation du réel, l’information du réel c’est-à-dire l’insertion de la forme ou idée dans le réel et qui est proprement l’activité créatrice »[2].

Le point principal devant favoriser le développement, et celui de l’Afrique en particulier puisque les africains ne seront libres que quand l’Afrique le sera aussi, c’est la liberté politique effective des Etats africains qui doivent jouir de ce « détachement » et véritablement agir et non subir l’ordre mondial. De ce point de vue, la liberté politique conditionne toutes les autres sortes de libertés. Sur ce point, M. Hountondji semble bien plus lucide que M. Njoh-Mouelle.

En effet, le penseur béninois situe comme son collègue, le développement[3] dans la liberté quand il précise bien qu’une liberté d’expression ou une liberté d’agir – qui se dit surtout dans la capacité d’agir autrement que comme tout le monde – ne peut être garantie que par une liberté politique. M. Hountondji semble ici, avoir mieux compris l’idée de liberté qui n’a de sens qu’en société, que dans des rapports sociaux et dans le « jeu » politique. Il peut ainsi écrire :

« … la libération du discours philosophique [et de tout discours en général] suppose une libération politique. Nous sommes aujourd’hui au cœur d’un nœud de problèmes enchevêtrés, intimement solidaires. La nécessité de la lutte politique se fait sentir à tous les niveaux, sur tous les plans … cette lutte n’est pas simple et … il faut la mener à bien … L’avenir est à ce prix »[4]

Est-ce que la situation que décrie M. Hountondji a réellement changé ? Nous ne pensons pas pouvoir nous positionner autrement que par la négative tant il est clair que la liberté politique est, à ce jour, le bien le plus précieux qu’il manque pour qu’advienne véritablement le développement de l’Afrique.


[1] Ibid., p. 33.

[2] Ibid., p. 112.

[3] Même s’il parle du développement de la science qui par analogie peut être considérée comme le développement tout court car la science est selon lui, un des moteurs du développement. Il se situe ainsi au même diapason argumentatif que M. Towa en ce qui concerne la nécessité de l’acquisition de la science. Les deux acceptions de la science sont toutefois bien différentes. Si M. Njoh-Mouelle entend par ce terme, de façon générale, la connaissance comme les anciens grecs, M. Hountondji quant à lui précise qu’ « Il ne s’agit pas ici, bien entendu, de la science considérée dans son résultat (en tant que système de vérités constituées), mais dans on processus, en tant que recherche effective ; en tant que projet prenant corps dans une société, et qui va toujours au-delà de ses résultats temporaires » (Paulin Hountondji, Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 36 [notre de bas de page n°26]). Souligné par l’auteur.

[4] Paulin Hountondji, Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 37.

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12 Responses to “Liberté et développement chez Njoh-Mouelle”


  1. 1 Nouki Annie Christel 18 janvier 2012 à 12:21

    être libre c’est être conscient et agir de son propre gré . l’homme doit il nécessairement dénaturer pour être libre?

    • 2 jeanericbitang 18 janvier 2012 à 7:01

      Bonjour Christel,
      il ne me semble que M. Njoh-Mouelle se situe dans une telle définition idéaliste et « idéalisante » de la liberté. Au contraire, la liberté est, chez lui, quelque chose de dynamique, plus qu’une prise de conscience: d’abord une action. C’est pourquoi à la liberté comme état, il substitue l’idée de liberté comme action, ce qui nous donne son concept de « libération ». Nous en parlerons plus tard, sûrement, dans un nouvel article.
      Maintenant, je ne comprends pas votre deuxième phrase. Qu’entendez-vous par « dénaturer »? Est-ce à la manière de Hegel (Détruire et dominer la nature en s’écartant d’elle) ou alors à la manière de M. Towa (iconoclasme) ou bien, alors, d’une manière autre?
      Bien à vous.

    • 3 onana mvondo bénoit 12 novembre 2012 à 11:08

      Toutes mes félicitations christelle,c ‘est ça la philosophie ma chérie,mais écoute ma chérie:l’on est libre du moment où il peut agir de son propre gré coe tu le dis bien mais cette liberté ne rime pas avec celle que m.n-mouelle nous enseigne.en effet celle dont il ns fait etat ici est celle qui nous permet de nous surpasser,de ne pas nous limiter à la réaction,car la réaction est la réciprocité au réflexe.

  2. 4 oungvang 6 décembre 2012 à 10:16

    Denaturer me semble bien rejoindre l’analyse de TOWA qui prône l’abandon de notre essence pour une meilleur revolution de continent.Cette posture de TOWA d’après moi est service des ideologies colonialistes.

    • 5 jeanericbitang 9 décembre 2012 à 3:09

      On pourrait en effet lire M. Towa de la manière dont vous l’abordez vous-mêmes. Seulement, je crois qu’une pareille lecture ne perce pas le sens profond de l’entreprise du philosophe d’Endama. Je pense pas que M. Towa a été aussi naïf qu’on le croit au sujet du rapport que pourrait avoir son idée d’aller chercher la science chez les Occidentaux et la continuation du colonialisme. Je pense qu’au contraire, il faut lire M. Towa d’une façon nouvelle dont je ferai plus amplement part dans un livre si le temps m’en donne l’occasion.

  3. 6 ARMEL 13 août 2013 à 12:11

    pour moi la liberté ici est le droit d’ aller et de venir, de donner son opinion sur quelque sans tout fois être emprisonner en parlant de liberté nous faisons beaucoup plus abstraction au développement parce que dans un pays s’il y a pas liberté il y a pas développement on peut le définir comme le processus d’évolution durable et soutenu d’un pays et pour qu’il ait développement il faux que les gent arrêt de penser a eux et de penser plus a leur pays avoir le sens du patriotisme éviter la corruption qui est un fleaux menaçante de la société.

  4. 7 jeanericbitang 14 août 2013 à 11:55

    Armel, ce que vous dites de la liberté est vrai, mais il s’agit seulement d’une portion de la liberté que les marxistes nomment « les libertés formelles ». La liberté n’est pas que formelle, mais aussi « réelle », c’est à dire en rapport avec la capacité de disposer de soi liée de façon étroite à l’analyse des rapports de production. Cette volonté d’axer la liberté vers la pratique est flagrant par exemple dans l’ « Essai… » de M. Towa alors que c’est moins évident dans « De la médiocrité à l’excellence ».
    Dans cet article, j’ai tenté d’articuler le rapport qui existe chez M. Njoh-Mouelle entre la liberté, c’est à dire la capacité (pas seulement formelle, mais aussi réelle) de disposer de soi et l’état d’avancement social qu’on nomme développement. Il s’en suit que les Etats les moins développés sont ceux qui sont aussi le moins libres. Et j’ai aussi essayé de montrer que M. Njoh-Mouelle, à la différence de M. Towa par exemple, n’insistait pas assez sur cette dimension « réelle » de la liberté.
    Bien sûr, pour qu’on se développe, il faut laisser de côté les égoïsmes, mais là n’était pas l’angle d’attaque de mon article, ni celui de M. Njoh-Mouelle.

  5. 8 beauvilier 5 avril 2016 à 4:22

    a mon avis tout ces auteurs n’ont pas tor chacun dans ces propos mais toujours est-il qu’une personne, qu’une société encore moins un Etat vivant en dependance comme le cas des africains ne peut prétendre aquerrir sa liberation plus aisément en procédant directement par la négation au sans de hegel plutot que de combatre les misères tant subjectives qu’ objective comme le dit M.NJOH MOUELLE.

  6. 9 bily 5 mars 2017 à 5:20

    bsr..
    le professeur N.Mouelle est avant tout un idealiste..la question de développement chez lui n’est pas tant matériel coe nous le faisait savoir M.towa. pour Ebenezer il faudrait dabord développer la mentalité africaine. car mm si nous possédions toutes les richesses du monde et que nous soyons sous développer intellectuellement.. nous emargerons dans le sous développement.. cest pour quoi N.mouelle pense que nous devons dabord et avant tous développer notre mentalité pour mieux pensé notre développement

    • 10 jeanericbitang 6 mars 2017 à 8:31

      Bonjour Bily,
      Je ne pense pas qu’il s’agisse d’idéalisme. Je pencherait plus pour le réalisme de M. Njoh-Mouelle. De même, j’estime que sur cette question et pris en soi, le matérialisme n’éclaire pas beaucoup la position de Marcien Towa. Pour le reste, ce que vous dites est exact.
      Bonne journée et au plaisir de vous relire !

  7. 11 kouamé kouakou siméon 26 juin 2017 à 1:52

    je trouve votre conversation enrichissante car travaillant sur m. njoh-mouellé, j’ai encore tiré quelques enseignements pouvant me servir de faire ma thèse de doctorat.


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