Le coup d’Etat de la France en Côte d’Ivoire

Alain Juppé nous martèle la nouvelle « expression vide » à la mode : « protéger les civils », qui sonne un peu comme un slogan impérialiste du type : « humaniser le Nègre », « démocratiser l’Irak », « Evangéliser la terre », etc. Si l’action de la France, puissance colonisatrice par excellence qui tient la tête de file de l’impérialisme occidentale, était aussi naïve que veut nous faire croire M. Juppé, alors les conséquences politiques de ce coup de force doivent être autres que l’accession de M. Ouattara à la Présidence de la République de Côte d’Ivoire. La raison en est simple. Si par la participation des forces françaises (je passe sur l’Onuci), M. Ouattara arrive à s’emparer (car c’est le bon mot) du pouvoir en Côte d’Ivoire, il y aurait clairement « Coup d’Etat » avec une participation active de l’impérialiste.

Commençons par éclairer cette notion de « coup d’Etat ». Nkrumah en donne la définition suivante : « … forme de lutte tendant à la prise du pouvoir politique »[1]. Mais l’analyse de Nkrumah n’est pas globale : elle s’inscrit dans la ligne générale de l’ouvrage que nous venons de citer, c’est-à-dire qu’il comprend le coup d’Etat comme un rapport de force entre les classes. L’exemple de la Côte d’Ivoire nous ferait plutôt penser à un rapport de force entre l’Occident impérialiste et l’Afrique, rapport qu’il constate lui-même et qu’il dénonce en ces termes :

« L’Afrique est actuellement [notons que le texte de Nkrumah est de 1970 et que ce qu’il dit est toujours actuel] le théâtre des luttes opposant impérialistes et masses africaines. L’agression impérialiste n’a pas seulement pris la forme de coups d’Etat ; l’assassinat des leaders révolutionnaires ainsi que l’établissement de réseaux d’information sont la preuve de son acharnement. En outre, il y a une intensification de l’instauration de ces réseaux, [par exemple celui de la « Françafrique »] qui coopèrent étroitement avec les gouvernements néo-colonialistes dans le but de bloquer l’avancée socialiste »[2]

Le texte de Nkrumah est clair, mieux il est actuel dans le sens fort de ce terme, c’est-à-dire qu’il nous interpelle directement aujourd’hui par rapport à une situation présente décriée il y a plus de 40 ans. Simplement pour cette raison, sa philosophie mérite d’être prise un peu plus au sérieux qu’elle ne l’est aujourd’hui. Ce que dit Nkrumah, c’est que les coups d’Etat même à l’intérieur de l’Afrique ont très souvent leurs causes à l’extérieur de ce continent, dans l’intérêt impérialiste en Afrique. Ce qui est frappant dans ce qui se passe en Côte d’Ivoire c’est que la France participe activement au coup d’Etat contre M. Gbagbo alors que jusqu’ici les puissances coloniales s’étaient contentées de piloter leurs marionnettes depuis l’extérieur. La lutte est donc ouverte et un cap décisif a été franchi dans cette crise ivoirienne : le cap de la domination ouverte de l’impérialisme occidental, c’est-à-dire qu’il n’y a de différence que de nom entre cette époque et l’époque coloniale. Le vocabulaire semble même d’ailleurs, très fatalement, faire mention de cette période, comme si la Côte d’Ivoire était un « Protectorat » Français. Mais la réalité que les Africains intelligents n’ont pas manqué de voir, c’est que la Côte d’Ivoire est un pays souverain et libre, capable de décider pour lui-même de son avenir et n’ayant besoin, pour sa gestion politique, d’aucune incrustation des ex-colons d’hier et des colons d’aujourd’hui. Laissons plutôt Nkrumah aller au bout de son analyse et nous révéler les aboutissants de ces coups d’Etat :

« Tous ces coups d’Etat sont les conséquences d’une même situation : il existe d’une part les puissances néo-colonialistes qui manœuvrent les Etats néo-colonialistes en donnant leur appui aux élites réactionnaires bourgeoises dans leur lutte pour le pouvoir ; et d’autre part, les masses africaines dont la prise de conscience accrue révèle la poussée de plus en plus forte de la Révolution socialiste africaine »[3]

Nkrumah a sûrement raison a plus de 90%, mais je ne m’hasarderai pas à le suivre quant à la prédiction de la montée du socialisme en Afrique, préférant plutôt un concept plus opérationnel : le « nationalisme ». En effet, en Afrique, les masses ont soutenu largement M. Gbagbo qui, rappelons-le, n’est pas qu’un individu, mais le symbole de la souveraineté de la Côte d’Ivoire, car légalement proclamé vainqueur de l’élection présidentielle par l’autorité compétente en affaire d’élections présidentielles en Côte d’Ivoire : le Conseil Constitutionnel dudit pays. Aujourd’hui, les impérialistes et quelques uns de leurs complices Africains veulent nous faire croire que c’est la « Communauté Internationale » qui décide de qui est Président dans tel pays du monde. Aberration ! Les masses africaines ont sur ce point réellement pris conscience de l’enjeu impérialiste de la situation et se sont largement positionnées en défaveur de cette ingérence flagrante. On peut y voir un bon catalyseur pour l’Union Africaine tant souhaitée par Nkrumah. Le réel problème ici c’est que les dirigeants ne représentent en rien – ou presque – l’opinion du Peuple car ces derniers ne se sont que trop peu exprimés sur la question et ont pris le grand soin – par crainte de représailles de l’impérialiste (?) – de soutenir M. Gbagbo. Celui qui a le premier pris la défense de M. Gbagbo, à savoir M. Kadhafi a déjà reçu une bonne dose de tomawaks pour que s’instaure la « démocratie » en Libye.

Dans cette crise ivoirienne, il y a donc tentative de coup d’Etat, car M. Ouattara n’a pas encore le pouvoir et coup d’Etat de la France à la Côte d’Ivoire, c’est-à-dire établissement d’un régime politique sur la base de la force autre que celle des urnes, laquelle est elle-même garantie par la force juridique du Conseil Constitutionnel Ivoirien. La France a donc montré une nouvelle fois qu’elle ne se préoccupe guère de respecter les Africains, mais de les piloter comme M. Ouattara. Le plus flagrant dans tout ceci c’est qu’elle le fait ouvertement.

Concluons donc ce papier. Le coup d’Etat implique certes une prise du pouvoir politique, mais il implique surtout un usage illégal et illégitime de la force dans ce sens de cette conquête. Or, comment faire autrement pour voir qu’en Libye et en Côte d’Ivoire, la France et la communauté dite « internationale » ont clairement attenté au pouvoir politique de ces Etats par la force ? Malgré toutes les acrobaties que tente M. Juppé en Côte d’Ivoire, acrobaties qui devraient permettre de contourner les vices de procédures juridiques accumulés tout au long de cette entreprise impérialiste de la France, le fait du coup d’Etat, non d’individu à individu, ou d’individu à Etat, mais plus grave, d’Etat à Etat reste indiscutable.


[1] Nkrumah K., La lutte des classes en Afrique, tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 57.

[2] Ibid., p. 59.

[3] Ibid., p. 61.

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