Qu’est-ce que « Le Consciencisme »? Chapitre I

Lorsqu’on pose la question que pose notre présent travail, c’est-à-dire celle de savoir ce qu’est Le Consciencisme, on peut s’attendre à deux réponses. D’abord, celle qui considèrerait cette expression de « Consciencisme » en tant que le livre dans lequel Nkrumah expose le « consciencisme » en tant que doctrine devant permettre, si on s’en tient à son sous titre, « la décolonisation et le développement » de l’Afrique – entre autres –. La deuxième occurrence du terme étant nécessairement le deuxième sens qu’on peut lui accoler. Nous nous intéresserons ici au Consciencisme en tant qu’ouvrage lorsqu’il sera question de présenter le livre, et en tant que doctrine lorsque nous en ferons l’exposé.

Relevons d’abord quelques indications importantes. Le Consciencisme est un livre de Kwame Nkrumah écrit en 1964 et modifié en 1970. Les éditions Payot et Présence Africaine en ont donné des traductions respectivement en 1964 pour Payot, 1970 et 1976 pour Présence Africaine. L’édition que nous utiliserons ici est celle de Payot, traduite par les soins de L. Jospin. Le Consciencisme est divisé en cinq chapitres. Le premier brosse un panel des préoccupations philosophiques et du de la confrontation entre matérialisme et idéalisme, de même que les implications sociopolitiques de ces doctrines ; le second expose le rapport entre la Philosophie et la société ; le troisième examine, lui, le rapport entre la société et l’idéologie ; le quatrième expose la doctrine proprement dite du consciencisme, quand le dernier chapitre s’évertue à donner une « Formulation mathématique du système ». Nous adopterons ce schéma nkrumahiste pour exposer et commenter sa pensée.

Chapitre Premier :

« RETROSPECTIVE PHILOSOPHIQUE »

Dans ce chapitre qui s’étend de la page 15 à la page 49, Nkrumah s’évertue à montrer comment se constituent les deux camps doctrinaux en philosophie : idéalisme et matérialisme, quand il essaye autant que faire se peut, de fonder le matérialisme de façon rationnelle et en l’opposant de manière « scientifique » à l’obscurantisme idéaliste. Il remarque d’abord que la philosophie, lorsqu’elle est considérée de façon abstraite, c’est-à-dire détachée de toute préoccupation d’ordre sociopolitique, s’interroge surtout sur l’Etre et sur la manière d’expliquer ce dernier, c’est ainsi que nait la métaphysique, l’idéalisme et le matérialisme. La première question qui statue sur la nature de l’Etre veut surtout résoudre le problème du fondement, de l’origine du monde. Dans un langage grec ancien, on dirait qu’il faut trouver la « matière première » de l’univers. Ici, Nkrumah s’attaque directement au principe de raison suffisante. Que stipule ce principe ? Nkrumah répond : « Selon ce principe, toute chose a une explication, montrant pour quoi cette chose est ce qu’elle est, et non autre chose »[1]. En des termes clairs, ce principe stipule que tout ce qui est a une cause en dehors de lui et qu’il faut, si une chose est, qu’elle soit causée par une autre chose qu’elle-même. Or le monde est, donc il a une cause. Ici, Nkrumah fait directement le parallèle possible entre la réflexion philosophique et la religion lorsqu’il remarque la similitude des deux raisonnements. En effet, en philosophie comme en religion, il faut fonder le monde, c’est-à-dire le faire reposer sur une chose, mais surtout, dans l’idéalisme – plus proche de la religion que le matérialisme – sur autre chose que lui-même, c’est-à-dire sur Dieu, l’Idée, la Raison et tout autre concept à l’allure fantasmatique. Pour que Dieu existe, il faut nécessairement que la cause du monde ne soit pas dans le monde, mais hors de lui, à moins qu’on se soit panthéiste, ce que Nkrumah appelle l’ « Athéisme qui parle la langue des théologiens »[2]. Pourquoi Nkrumah arrive t-il à un pareil constat ? C’est en grande partie grâce – ou à cause – de la distinction qu’il opère entre les termes « déisme », « théisme » et « athéisme » en ce qui concerne la question de l’Etre. En effet, il écrit :

« On est théiste si l’on suppose que cette force transcendante est néanmoins, d’une certaine façon, immanente à ce qui est, continuant de l’affecter d’une manière ou d’une autre. Si, au contraire, on estime que cette force est strictement transcendante, et qu’on la croie extérieure au monde crée, on est déiste.

Mais si on ne pense pas que le principe de raison suffisante s’applique à ce qui est, et si, par là, on nie que quelque chose existe en dehors du monde, on est un athée »[3].

Nkrumah est un athée et nous comprenons immédiatement les implications de sa réflexion. Il profite de ce détour pour réfuter l’idée de Dieu déduite de la permanence. Nous savons que l’argumentaire principal de Thomas était que Dieu est un être nécessaire sous à peu près tous les aspects : mouvement, contingence, efficience, etc. Nkrumah réfute ainsi cette idée :

« Le problème essentiel est de savoir si cette matière première est finie ou infinie. Ce qui pousse à se le poser, c’est le désir que le monde soit permanent.

Cet instinct peut se satisfaire de diverses façons. Certains, par exemple, disent qu’il est impossible que rien n’existe, que la proposition “rien n’existe” ne peut être conçue comme vrai. (Ceci est, entre parenthèses, un cas où la vérité d’une proposition détermine la réalité, et non le contraire). De la sorte, beaucoup de gens sont assurés qu’à n’importe quel instant il faut qu’il y ait quelque chose. De cette façon également, le désir de permanence est plus que satisfait. Mais cette vacuité de l’univers ne permet pas de dire que tel objet existera toujours. Il est donc impossible de déduire l’existence de Dieu du fait que quelque chose existe nécessairement toujours »[4].

Mais Nkrumah reconnait qu’il est impossible de trancher le débat de façon scientifique, c’est-à-dire par le recours à l’expérimentation. Sa solution est le « postulat », c’est-à-dire la « Façon dont on conçoit le monde »[5], façons qui s’opposent de façon radicalement dialectique en ce qui concerne leurs conséquences philosophiques, c’est-à-dire idéalisme et matérialisme. Nkrumah, après de longs éclairages sur des notions diverses : religion (pp. 27-29), rationalisme et empirisme (p. 29), etc., s’attaque à l’idéalisme dont il écrit que « Le dogme central est de refuser à la matière toute existence indépendante de l’esprit »[6]. Nkrumah écrit qu’il y a deux « sources normales d’idéalisme »[7] : le solipsisme (absolu ou naissant) et la perception.

« Dans le solipsisme absolu, écrit Nkrumah, l’individu s’identifie à l’univers. Celui-ci finit par consister en l’individu et son expérience »[8]. Concrètement, il s’agit d’une surestimation du je qui aboutit à une induction de l’expérience personnelle à l’univers tout entier. Le solipsisme est naissant lorsque le sujet pensant se propose de se poser en « décideur universel », d’imposer son je comme alpha et oméga. Ici, Nkrumah dit qu’il est naissant parce qu’il porte les germes du solipsisme absolu. En effet, il s’en faut de peu à Descartes pour passer du « Je pense donc je suis » à « Dieu existe », c’est-à-dire d’une constatation purement personnelle à un énoncé à prétention universelle. Selon Nkrumah, il n’y a aucune relation entre l’évidence du fait « qu’il y a de la pensée » et que Descartes, le « je », de « je pense donc je suis », existe bel et bien. Voici ce qu’écrit précisément le philosophe ghanéen :

« Mais c’est ici que Descartes s’oppose au reproche de solipsisme insidieux. Bien qu’il ait le droit de dire : Cogito, ergo sum, il est évident qu’il comprendrait trop de choses si, à partir de cette proposition, il comprenait que quelque objet existe, à fortiori que Monsieur Descartes existe. La seule chose indubitable dans la première partie de sa proposition est qu’il y a de la pensée. La première personne n’est rien d’autre que le sujet d’un verbe, sans plus d’indication d’objet qu’il n’y en a dans le faux sujet “il” de la phrase “il pleut”. Dans cette phrase, le pronom est simple sujet d’une phrase, et ne fait allusion à aucun objet ou groupe d’objets qui pleuvrait. Dans cette phrase, “il” ne représente rien ; c’est un pseudo-pronom »[9].

En clair, et en continuité de l’argumentaire de Nkrumah, le « je » de Descartes ne représente rien, pas même Descartes ; c’est un simple « pseudo-pronom » que Descartes surestime. L’autre façon de parvenir à l’idéalisme est la perception. Ici,

« L’idéaliste, nous dit Nkrumah, estime que nous ne connaissons le monde extérieur que par la perception ; et, si l’on estime que la matière fait partie du monde extérieur, nous ne connaissons la matière que par la perception. De façon toute gratuite, on en déduit que la matière doit son existence à la perception. Etant admis que la perception est une fonction de l’intellect ou esprit, la matière finit par dépendre, pour son existence, de l’esprit »[10].

Voici la réponse de Nkrumah à ces développements idéalistes :

« Parvenu à ce point [cf. citation ci-dessus], je suis obligé de souligné une fois de plus que notre corps fait partie du monde extérieur. Si donc la matière dépendait, pour exister, de la connaissance que nous en avons, notre corps en dépendrait aussi »[11].

Mais à l’évidence, il n’en est rien, c’est-à-dire que la matière ne dépend pas de la perception. Cette critique porte le coup fatal à l’idéalisme et Nkrumah peut, par cette critique, passer à l’explicitation de son matérialisme puisqu’à l’évidence, la matière ne dépendant en rien de l’esprit, « On devrait vraiment poser comme axiomes que la matière peut exister sans être perçue, et qu’elle persiste indépendamment de la matière »[12] ; ce qui est un des principes du matérialisme : celui de la « conservation de la matière ». Mais il ne suffit pas de dire « matérialisme » pour qualifier la position de Nkrumah, il faut encore spécifier le terme, car chez Nkrumah, on distingue deux matérialismes : l’un serein et l’autre dialectique. Où se situe la différence ?

Le matérialisme serein, nous dit Nkrumah, affirme que la matière existe indépendamment de la connaissance par l’esprit. Mais « La philosophie matérialiste, précise Nkrumah, a la possibilité, mais non l’obligation d’affirmer comme seconde thèse la réalité première de la matière »[13] avec « matière » entendue comme « Tout ce qui a une masse et est perpétuellement actif »[14]. Nkrumah pose ainsi le second principe matérialiste : « La primauté de la matière ». Mais si on comprend Nkrumah, on peut penser qu’il se fourvoie lorsqu’il n’affirme que la primauté où on se serait attendu à ce qu’il affirme le monisme matériel. La raison de cette dialectique intégrative réside dans le concept de conversion catégorielle. En somme, ce dernier stipule que par certaines propriétés, la matière peut se transformer en esprit puisque l’esprit lui-même n’est qu’une spécification de la matière. Le philosophe ghanéen écrit à ce sujet : « l’esprit résulte d’une organisation critique de la matière. Il faut que l’organisation nerveuse arrive à un minimum donné de complexité pour que se manifeste l’activité intellectuelle, bref, l’existence d’un esprit »[15]. L’esprit est donc la matière complexifiée produite par une disposition critique du cerveau humain. En d’autres termes, l’esprit ne produit rien, il est plutôt produit par la matière lorsque cette dernière atteint un degré acceptable de complexité. Par ce dernier terme, il faut entendre lorsque la matière atteint le stade de la réflexion, de la rationalité, bref, lorsqu’est possible le langage articulé s’il faut parler comme Popper. En effet, il n’y a que chez les hommes, doués de langage articulé, propice à la conceptualisation et au débat, c’est-à-dire à l’argumentation, qu’on retrouve ce concept d’esprit. A quel moment est-ce que le matérialisme devient-il donc dialectique ? C’est au moment où, dans la formulation du premier principe matérialiste, on affirme non l’exclusivité de l’existence à la matière, mais seulement sa primauté par rapport à l’idée, en faisant découler, par l’idée de conversion catégorielle, ce concept d’esprit (d’idée) du concept fondamental de matière.

A ce niveau de la réflexion, Nkrumah défend vigoureusement le matérialisme contre les diverses attaques qu’on lui a si souvent faites pour terminer par cette affirmation lourde de sens : « Notre univers est un univers matériel. Et son fondement est la matière, avec ses lois objectives »[16].


[1] Nkrumah Kwame, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 18.

[2] Ibid., p. 21.

[3] Ibid., pp. 20-21.

[4] Ibid., p. 21.

[5] Ibid., pp. 24-25.

[6] Ibid., p. 31.

[7] Ibidem.

[8] Ibidem.

[9] Ibid., p. 34.

[10] Ibidem.

[11] Ibid., p. 35.

[12] Ibid., p. 36.

[13] Ibid., p. 37

[14] Ibidem.

[15] Ibid., p. 43.

[16] Ibid., p. 49.

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