Njoh-Mouelle e(s)t l’homme critique

 

Jean Eric BITANG

Université de Douala

C’est au troisième chapitre de son œuvre principale : De la médiocrité à l’excellence[1], que M. Njoh-Mouelle nous expose ce qu’il nomme « l’homme critique ». Quelles sont ses caractéristiques ? Comment participe t-il à la définition de la médiocrité ? Mais surtout, peut-on faire confiance à l’analyse que nous propose M. Njoh-Mouelle, et l’homme critique est-il une autobiographie intellectuelle ?

 HOMME CRITIQUE ET MEDIOCRITE

 S’il faut résumer le développement de M. Njoh-Mouelle en un mot au sujet de l’homme critique, nous dirions qu’il s’agit d’un homme égaré dans un tourbillon de valeurs ; il est un homme culturellement dédoublé, à mi chemin entre lui et lui-même, c’est-à-dire entre ce qu’il est fondamentalement et ce qu’on a fait de lui. C’est d’ailleurs en ces termes que M. Njoh-Mouelle le présente lui-même :

 «  L’homme critique ne sait pas où il va ; il vogue à la dérive sur une mer elle-même critique.

La crise de l’homme critique s’appelle dépersonnalisation, fausse identité ou identité d’emprunt, sous-développement du rationnel »[2].

 A travers cet extrait, nous comprenons très aisément le développement de M. Njoh-Mouelle qui part d’un constat simple ; ce qui est d’ailleurs le constat de bon nombre de philosophes africains contemporains. Ce constat est le suivant : l’Afrique n’est plus elle-même, et par là, les Africains ne sont plus vraiment Africains. Mais s’ils ne sont plus vraiment Africains, ils ne sont pas totalement l’Autre et la situation de l’homme africain d’aujourd’hui est cette situation de crise identitaire et culturelle. La question ici est : Qui suis-je ? Ou, s’il faut en croire M. Njoh-Mouelle, pour qui, en Afrique, l’affirmation de la personnalité se fait sous la tutelle d’un groupe : Qui sommes-nous ? Il faudrait peut-être ajouter à cette question l’expression « en réalité », de telle sorte que la recherche de notre soi soit clairement mise en évidence. Le problème de l’homme critique est donc un problème identitaire et sur ce point, nous pouvons affirmer que bon nombre d’Africains sont des hommes critiques car n’ayant pas rompu le cordon ombilical qui les lie avec l’Afrique traditionnelle, ils n’ont pas vraiment gouté des mamelles de la mégère occidentale qui réclame que le cordon soit coupé définitivement.  Ce problème nous pousse inévitablement, et M. Njoh-Mouelle aussi, à parler de la culture, car ce choc, cette « crise » comme l’écrit M. Njoh-Mouelle, est une crise culturelle. L’auteur en convient p. 36 : « Il y a un manque aujourd’hui dans la culture africaine. On ne sait plus toujours avec certitude ce qu’il faut croire, ce qu’il ne faut pas croire ». En quoi est-ce que l’homme critique est médiocre ? Il faudrait peut être, pour répondre à cette question, se rappeler que la mise de l’homme sous développé selon M. Njoh-Mouelle est d’abord une misère objective, c’est-à-dire un manque de rationalité. C’est ce qu’il déplore en ces termes : « Le spectacle le plus affligeant en situation de sous-développement c’est celui de l’irrationalité dans le comportement de l’homme »[3] ; or l’irrationalité est grandement causée par l’ignorance qui, si on croit l’auteur « Va souvent de pair avec la superstition »[4]. L’homme critique est donc médiocre en ceci de fondamental qu’il ne sait pas ; il est en effet ignorant, et de sa situation (dans quelques cas seulement car les intellectuels que va décrire l’auteur sont parfaitement conscients de cette situation, mais sont en quelque sorte contraints à devenir critiques), et des moyens de se sortir de cette dernière. Mais s’il est ignorant, il est surtout ignorant de lui-même, d’où la pressante question : « qui suis-je ? ».

 CULTURE ET MEDIOCRITE

 M. Njoh-Mouelle définit la culture comme étant « Un système fermé d’habitudes (…) Un inventaire prétendument complet des problèmes posés une fois pour toutes et définitivement résolus »[5]. A partir de cette définition dont il écrit qu’elle est la principale façon de comprendre la culture (Ibidem), il conclut que la crise vient de l’inaptitude du système à résoudre de nouveaux problèmes, un peu comme le schéma que Kuhn nous présente dans sa Structure des révolutions scientifiques. En effet, la culture se présenterait comme un paradigme dans lequel nous avons l’habitude – il faut insister sur ce terme – d’évoluer ; or l’habitude nécessite la récurrence et la similitude des problèmes, de sorte que les réponses du système puissent être efficaces. Le jour où un problème non répertorié par le système apparait, il y a crise ! Mais cette crise interne n’est pas l’unique. M. Njoh-Mouelle situe plutôt la crise à l’extérieur du système : dans « L’impact avec la civilisation occidentale »[6]. Il écrit :

 « Le code a été brisé lors de l’impact avec la civilisation occidentale, brutalement brise par la colonisation. Et la gravité de la crise vécue aujourd’hui par l’homme africain est proportionnelle à la brutalité de cette rupture de la matrice des significations »[7].

 La crise de l’homme critique, continue t-il se manifeste par un manque, une absence, une prise de conscience qui entraine à l’inquiétude et à l’angoisse. Ces différentes déclinaisons de la crise ne sont que des ramifications que la grande question existentielle de l’homme critique – et par là, de l’homme Africain actuel, car il est avéré que nous sommes dans la situation que décrit M. Njoh-Mouelle – que nous avons déterminée plus haut : « qui suis-je » ?

Lorsqu’on comprend la culture de cette manière, c’est-à-dire sur un mode statique, il est évident qu’elle ne peut que servir la médiocrité plutôt que le développement, car ce dernier concept doit s’enrichir de nouvelles situations, c’est-à-dire de nouvelles connaissances. En effet, étant fermée, la culture n’accepte pas le changement, qui, rappelons-le quand même n’est pas nécessairement le progrès, mais qui marque déjà l’ouverture, c’est-à-dire la possibilité de progresser. De ce point de vue, la marque objective du développement – et de la vie tout court, c’est-à-dire de la vitalité – c’est le mouvement et la marque objective la plus caractéristique de la médiocrité et du sous-développement c’est le statisme, la monotonie. Cette idée maitresse du livre de M. Njoh-Mouelle est clairement exprimée en ces termes capitaux :

 « La monotonie est mortelle pour l’homme même lorsqu’elle est monotonie d’une vie paradisiaque [car] une loi implacable régit toute vie et plus particulièrement toute vie humaine ; celle du mouvement et de l’activité. Supprimez le mouvement, supprimez le travail et c’est la mort ». [8]

 Il y a ici un dilemme. Soit on redéfinit la culture en la concevant sur un mode dynamique de sorte que sa monotonie soit écartée et qu’elle inclut l’action vivifiante du mouvement, soit on redéfinit le développement de telle sorte que ce dernier ne nécessite plus l’ouverture, c’est-à-dire le mouvement. Mais ce problème, nous en discuterons à l’occasion d’un nouvel article sur le chapitre qui traite expressément du rapport entre « Culture et développement » (pp. 127-151).

 HOMME CRITIQUE ET ACTION

 Nous avons dit plus haut que la grande question qui sous-tendait le comportement de l’homme critique était « qui suis-je ? ». C’est sûrement vrai. Mais, il est d’autant plus médiocre que, n’ayant pas répondu à cette question, il veut déjà répondre à une autre au moins aussi complexe : « Que faire ? ».

 M. Njoh-Mouelle, dans le premier paragraphe de ce chapitre nous présente l’homme critique de façon métaphorique. Il le compare à un homme égaré en pleine forêt qui au lieu de marquer un temps d’arrêt pour retrouver son chemin, se met à courir de gauche à droite, devant et en arrière, jusqu’à épuiser toute chance de retrouver son chemin. Cet homme ne s’est pas posé la question que nous avons dite caractéristique de l’action de l’homme critique : que faire ? Cette question, dans cette métaphore de M. Njoh-Mouelle est symbolisée par le temps d’arrêt que devrait marquer l’homme excellent, ou simplement l’homme doté de quelque bon sens. Il est pourtant un homme critique qui se pose très explicitement la question : l’intellectuel. En effet, la métaphore de M. Njoh-Mouelle n’expose qu’un pan de son raisonnement sur l’homme critique, celui qui concerne l’illettré, l’analphabète.  Or, même les hommes lettrés sont susceptibles d’être des hommes critiques. Chez ces derniers, écrit l’auteur, « Il se produit (…) quelque chose comme un retour de l’homme instruit à un stade d’ignorance qu’il avait déjà franchi »[9]. De façon claire, l’intellectuel africain que nous dépeint M. Njoh-Mouelle agit comme s’il n’avait rien appris, et surtout, il se laisse influencer par l’entourage. L’exemple de la page 41 de l’influence de ce dernier sur l’intellectuel est très frappant au sujet de l’existence de la sorcellerie et du recours aux fétiches pour se « protéger » des mauvais esprits. Voilà donc le vrai dédoublement, le schisme entre le théorique et le pratique. Si on pouvait reprocher à l’homme lambda de ne pas avoir de savoir théorique lui permettant de résister aux tentacules critiques, lequel reproche fait ici office de circonstance atténuante, l’intellectuel ne peut pas être épargné, car il sait et agit quand même contrairement à ce qu’il sait, par peur ou par « Simple désir d’être en paix d’une part avec sa conscience et, d’autre part avec son entourage »[10]. La crise culturelle se ramifie donc en crise de l’action où s’opposent le savoir et le fait, le théorique et la pratique, et le divorce est ici, mieux qu’autre part avec les intellectuels, explicitement exprimé. L’intellectuel critique « Hésite à passer aux actes »[11] pour les raisons ci-dessus évoquées. Et cette crise entre le théorique et le fait, lorsqu’à y regarder de plus près, est une crise entre Occident et tradition, il y a lieu de s’inquiéter de l’état mental de nos intellectuels, lesquels sont les représentants les plus éminents de notre état de conscience actuelle. Le constat le plus évident est que la situation est critique et qu’il faut faire quelque chose. Mais cette question du « Que faire ? » doit être subordonnée à la question préliminaire du « Qui suis-je ? », car la crise de l’action est une crise culturelle qui ne peut être résolue que par un retour aux sources ou comme le dit M. Njoh-Mouelle, par une recherche d’authenticité. C’est le constat qui se dégage du dernier paragraphe de ce chapitre : « Le dédoublement, voilà le mot par lequel nous pourrions résumer l’état de crise de l’homme critique. Et qui dit dédoublement dit fausseté et inauthenticité »[12]. Et à ce niveau, l’auteur nous dit exactement ce qu’il faut faire :

 « Le problème du développement n’est donc pas de donner à manger à cet homme [l’home critique qui peuple l’Afrique sous-développée] mais plutôt de le transformer, de supprimer sa duplicité, de substituer de la consistance à de l’inconsistance »[13].

 Il est au moins une chose de sur dans l’argumentaire de M. Njoh-Mouelle : c’est le fait qu’il diagnostique correctement les problèmes, et que ces problèmes sont profonds, tout comme les analyses qu’elles provoquent. Mais quand on relie le chapitre qui traite de l’homme critique, mais surtout le livre tout entier dans la perspective tracée par ledit chapitre, il y a lieu de s’interroger. En effet, M. Njoh-Mouelle, ne serait-il pas, par l’image de l’intellectuel critique, en train de nous dépeindre sa propre conduite ? N’est-il pas lui-même un exemple d’homme critique. Notre position est qu’on peut voir l’image de M. Njoh-Mouelle dans cette description.

 NJOH-MOUELLE : HOMME CRITIQUE

 1. La question identitaire : qui suis-je ?

 M. Njoh-Mouelle nous a merveilleusement montré que l’homme critique était en crise : en crise d’identité, car dans une recherche perpétuelle d’identité. Il est brisé par le manque de repères – mais nous parlerons plus tard de cette opposition de cultures et de traditions –. Contentons-nous, pour l’heure, de résumer le tas d’interrogations qui sillonne la tête de notre homme critique – analphabète ou intellectuel –. La question majeure est : « Qui suis-je ? », et l’homme critique est définitivement plus critique qu’il ne peut apporter de réponse à cette question. Dans ce chapitre, M. Njoh-Mouelle ne nous dit pas plus que nos hommes critiques, mais il le fait quand même dans le livre, en écrivant, de façon assez floue que le développement doit promouvoir des hommes créateurs et libres par l’éducation, l’art, etc. C’est très bien, mais ça ne résout aucunement notre question de départ qui peut être affinée comme suit : Qu’est-ce qu’être Africain aujourd’hui ? A cette nouvelle question, M. Njoh-Mouelle n’esquisse même pas une réponse, mais de son développement tout au long du livre, et des livres connexes, on sait que le philosophe de Wouri Bossua ne conçoit pas l’Africain comme un donné infaillible et inaltérable, un donné déjà et pour toujours-là qu’on ne saurait – ou qu’on ne devrait – en aucun cas déformer, altérer, etc. N’oublions pas que pour M. Njoh-Mouelle, créer c’est d’abord détruire, or si l’homme excellent – Africain – doit se créer, et précisément, se re-créer continuellement, il ne pourrait y avoir chez lui, aucune pensée, aucune habitude, aucune authenticité, aucune culture de sorte que ces expressions le caractérisent de tous temps et en tous lieux comme substantiellement différents des autres. Or refuser ce substrat qui permane, c’est refuser la nature. Paradoxalement, M. Njoh-Mouelle cherche l’authenticité qui doit être la réponse à la question existentielle que nous avons posée plus haut.

Lorsqu’on demande « Qui suis-je ? », la seule réponse qui ne nécessite pas qu’on l’explicite est : « Je ne suis pas l’autre ». Mais si je ne suis pas l’autre, alors il y a chez moi quelque chose que l’autre n’a et n’aura jamais et que j’aurai toujours, de sorte que je sois toujours moi. Supposons par impossible – c’est un des problèmes dont traite le dernier chapitre du livre : « L’excellence » (pp. 152-168) que nous soyons dans un monde d’homme excellents, essentiellement caractérisé par la liberté, c’est-à-dire par la création continue, à quoi sert cette question identitaire puisqu’avec la création perpétuelle, l’identité n’est plus derrière, mais devant nous, ou elle n’est carrément pas. Le problème, c’est que M. Njoh-Mouelle n’arrive pas à de pareilles conclusions, tout simplement parce qu’il ne juge pas nécessaire – sûrement – de traiter de la question. Si notre identité est derrière nous, alors elle est une nature, c’est-à-dire une chose qui ne change pas qui nous suit indéfiniment. Si elle est devant nous, elle est aussi une nature, mais que nous suivons indéfiniment. Si elle n’est pas, alors nous sommes des hommes critiques, inauthentiques, perdus, comme le dit l’auteur, dans un « Vertigineux tourbillon des valeurs »[14]. M. Njoh-Mouelle est dans un cul-de-sac. D’un côté, il se veut un philosophe de la création, c’est-à-dire de la négation continue du donné quel qu’il soit, mais de l’autre côté, il se soucie de la « personnalisation », de « l’identité », de la « personnalité ». Ici, le plus conséquent avec lui-même semble être de loin M. Towa qui précise bien dans L’idée d’une philosophie négro-africaine, continuant la voie iconoclaste qu’il a ouverte dans son essai de 1971, qu’il faut « Exorciser le culte de la différence »[15]. M. Njoh-Mouelle quant à lui zigzague, va devant, recule, va à gauche, etc., un peu comme l’homme qu’il nous décrit dans les premières lignes du chapitre servant ici à notre réflexion. Il aurait été intéressant qu’il s’arrête et analyse la situation en répondant à la question de savoir, pour lui-même : qui suis-je ? Un philosophe de l’identité, de la nature, de l’immobilisme et du statisme, ou un philosophe de la création perpétuelle ? Il semble, en tout cas, de notre avis, que cette question n’ait jamais franchi les seuils de la réflexion de notre auteur. Avec la présente analyse, il est donc avéré que M. Njoh-Mouelle se comporte exactement en homme critique, voguant sur les flots instables de la critique elle-même. Le sous-développement ici s’appelle l’indécision.

 2. Les marques de l’aliénation culturelle : Occident vs tradition africaine

 En ce qui concerne l’aliénation culturelle et le fait que M. Njoh-Mouelle fait partie de la classe d’intellectuels critiques qu’il critique lui-même, le meilleur argument est sûrement à trouver dans le jeu dialectique : Occident vs tradition africaine qui transparait explicitement ou implicitement de ce chapitre. Pourtant, comme M. Hountondji, remarquant un problème, il ne l’évite pas et fonce droit dedans. En effet, il a pleinement conscience – à vrai dire, il semble seulement qu’il ait conscience – du fait que la grande partie des Africains souffrent d’un complexe d’infériorité, et il s’inclut dans cette partie d’Africains complexés lorsqu’il écrit :

 « … Tous les efforts du mouvement de révolte appelé Négritude n’ont pas réussi à nous guérir de façon définitive du complexe d’infériorité que nous avons fabriqué depuis les temps coloniaux »[16].

 Qu’on analyse ce « nous » de quelle que façon que ce soit, l’individu : Njoh-Mouelle y est toujours inclus. Dans un cas de figure, il est même le seul à subir ce complexe… On se serait donc attendu à ce que M. Njoh-Mouelle démonte ce complexe et donne des moyens autres que ceux de la Négritude pour « restaurer » l’ « authenticité » du Noir. A l’évidence, il n’a pas d’autres moyens que ceux de ce qu’il appelle un « mouvement de révolte » : le recours à l’identité. C’est dire…

L’aliénation de M. Njoh-Mouelle se situe surtout dans le fait qu’il oppose les valeurs de l’Occident à quelques pseudo-valeurs africaines triées sur le volet de telle sorte que les valeurs occidentales écrasent littéralement celles africaines. La seule fois, où au cours de son exposé il s’attaque à l’Occident – de manière détournée, car il s’attaque à une pratique majoritairement occidentale en critiquant son application en Afrique, c’est-à-dire au fond qu’il critique, encore et toujours l’Afrique – c’est sur l’homosexualité, et il le fait très mal. Mais de ce sujet, nous discuterons dans un prochain article.

Revenons plutôt à notre critique. Le substrat de l’argumentaire de Njoh-Mouelle est le fait que les intellectuels Africains sont superstitieux et que, conformément à cette « tare », ils sont critiques et sujets à toutes sortes de manipulations de la part de leur entourage. Quelle est donc la manipulation ultime ? Le suspens n’est même pas possible lorsqu’on parle de M. Njoh-Mouelle, car il faut absolument que le plus grand malheur vienne d’Afrique : la croyance en la sorcellerie. Ici, le bouc émissaire est le charlatan. Il est tout de même important de noter l’importante distinction que l’auteur marque entre le sorcier-médecin et le charlatan.

 « Le sorcier qui connait de façon expérimentale la vertu thérapeutique d’une plante, d’une écorce d’arbre ou d’une racine et qui applique cette connaissance au traitement d’un cas et le traite en fait n’est plus un sorcier mais un guérisseur, un médecin. Mais si le même sorcier, au moment de soigner, complique son traitement de nombreux rites au point de reléguer au second plan le principal agent de guérison, il devient un charlatan »[17].

 Et M. Njoh-Mouelle précise que le charlatan s’improvise tel « Avec l’objectif cynique de soutirer de l’argent aux crédules »[18]. Nous aurions aimé que M. Njoh-Mouelle nous fasse une distinction aussi nette entre le charlatan et le prêtre. Voilà ce qui aurait été très intéressant, car à quoi servent les prières, les chemins de croix, les eaux dit-on bénites, etc. si ce n’est à « compliquer le traitement de nombreux rites au point de reléguer au second plan le principal agent de guérison », c’est-à-dire le sujet, et si ce n’est « Avec l’objectif cynique de soutirer de l’argent aux crédules ». Une fois de plus[19], l’analyse de M. Njoh-Mouelle est orientée, tronquée, de telle sorte qu’elle évite de s’en prendre à la superstition de l’autre[20], élevant la notre au rang de « super superstition ». Aucune superstition n’est à tolérer ! Aucune ! De quelle que partie du globe qu’elle soit ! Il semble que M. Njoh-Mouelle et nous-mêmes ayons le même principe, mais il est évident qu’il n’a pas le courage – car ce n’est assurément pas la force qui lui manque – de mener ses analyses jusqu’au bout. Il n’agite en ce sens que la surface au lieu de secouer les profondeurs. Il atrophie son principe de telle sorte qu’il ne voit qu’une réalité. Il y a ici opposition entre le théorique et le théorique, ce qui en soi, est assez formidable, quand on s’attendrait à ce que l’opposition ne soit qu’entre le théorique et le fait. Mais en posant des prémisses, on se débrouille pour tirer des conclusions autres que celles attendues.

On pourrait défendre M. Njoh-Mouelle en disant qu’il ne pouvait pas traiter de toutes les superstitions et qu’il n’a choisi que la plus représentative, mais cette tentative de défense est bien vaporeuse quand on sait l’esprit méthodique et clairvoyant de M. Njoh-Mouelle qui ne laisse rien au hasard, et pas même le simple fait de prévenir son lecteur de la longueur de son argumentaire, des exemples qu’il va prendre, du pourquoi de la restriction du nombre de ceux-ci, etc. A ce niveau, il n’y a aucune malheureusement aucune précision nous permettant d’appuyer une pareille thèse. Au contraire, vu le recours incessant de M. Njoh-Mouelle au dénigrement des mentalités africaines, la thèse que nous défendons semble plus plausible, c’est-à-dire que M. Njoh-Mouelle souffre d’aliénation culturelle et qu’il est alors l’exemple par excellence de l’homme critique. Cette thèse serait d’autant plus ironique de ce seraient les développements de M. Njoh-Mouelle lui-même qui auraient eu raison de lui.

Douala, 27 avril 2011.


[1] Yaoundé, CLE, 3è éd., 1998. Voir pp. 34-47.

[2] Ibid., p. 42.

[3] Ibid., p. 30.

[4] Ibid., p. 31.

[5] Ibid., p. 35.

[6] Ibid., p. 36.

[7] Ibidem.

[8] Ibid., p. 93 et p. 95.

[9] Ibid., p. 42.

[10] Ibid., p. 41.

[11] Ibidem.

[12] Ibid., pp. 46-47.

[13] Ibid., p. 47.

[14] Ibid., p. 34.

[15] Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1979, p. 65.

[16] Ebénézer Njoh-Mouelle, op. cité, pp. 42-43. Nous soulignons.

[17] Ibid., p. 39.

[18] Ibidem.

[19] Nous avions montré ce que nous constatons la première fois ici : « Ignorance, superstition et sous-développement ».

[20] M. Njoh-Mouelle corrige cette tare quelque fois, notamment dans les chapitres 6 et 8.

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12 Responses to “Njoh-Mouelle e(s)t l’homme critique”


  1. 1 mbemya pelagie 6 mars 2012 à 6:03

    je pense monsieur que vous faites la fierte des camerounais eet en tant que jeune j aimerai dire merci pour cette ouevre car elle nous aide a comprendre mieux les maux qui minnes notre societe

    • 2 jeanericbitang 7 mars 2012 à 8:26

      Pelagie, c’est à M. Njoh-Mouelle qu’il faut dire merci et pas à moi. Je ne suis qu’un simple commentateur. Vous pouvez le faire ici, je suis sur qu’il se fera – comme d’ailleurs toujours – une joie de vous répondre: http://njohmouelle.org.

      • 3 NGO NGOA 22 février 2017 à 3:54

        élève du collège FRACOIS Xavier Vogt M. NJOH MOUELLE je vise de faire de ce pays une émergence qui passera par l’enrichissement de l’homme et merci pour tout ce que vous faites de LAFRIQUE NNA NGOA PAUL ENOCK terminale A4ESPAGNOL

  2. 4 magneladouce 23 mars 2012 à 10:38

    Pourquoi doit-on lire Njoh Mouellé aujourd’hui?

    • 5 jeanericbitang 30 mars 2012 à 10:21

      Bonjour Magne,
      Désolé de ne vous répondre que maintenant. En réalité, les occupations quotidiennes et les caprices de l’internet du tiers monde dont je suis la victime m’ont empêché de le faire plus tôt. Quoi qu’il en soit, je m’en vais essayer de vous répondre clairement.
      Je pense qu’il est important de lire M. Njoh-Mouelle pour plusieurs raisons:
      (1) Au risque de paraître chauvin, M. Njoh-Mouelle est un philosophe de « chez nous ». Trop souvent on pense que la philosophie n’existe qu’en Occident et qu’il n’y a que les références occidentales qui ont droit de cité en philosophie. En étant un philosophe africain, M. Njoh-Mouelle montre – si besoin est-il encore – que la philosophie vit en Afrique. C’est dans cette optique qu’apparaît notre seconde intérêt.
      (2) Parce qu’il est de « chez-nous », M. Njoh-Mouelle nous donne l’aperçu moderne du traitement des questions philosophiques en « Afrique actuelle » pour parler comme M. Towa, c’est à dire que le mérite de M. Njoh-Mouelle est qu’il « vit ». On pense aussi, à tort selon moi, qu’un bon philosophe est un philosophe mort et les noms qu’on prononce en classe aux élèves (Platon, Socrate, Ptahhotep, Nkrumah, etc.) laissent croire que la philosophie vivante n’existe pas: lire M. Njoh-Mouelle c’est montrer que les bons philosophes vivants existent bel et bien.
      (3) Maintenant, il faudrait que j’argumente à partir du corpus philosophique de M. Njoh-Mouelle lui-même, car la pertinence des questions qu’il pose (souvenez-vous de Jaspers de de Popper!) et la pertinence surtout des réponses qu’il donne mérite qu’on s’attarde sur ce grand philosophe (que ce soit d’ailleurs pour l’encenser ou le critiquer!). Dites-moi par exemple que la question du développement qui traverse de part en part l’oeuvre de M. Njoh-Mouelle (même si elle n’est pas la seule, car on pourrait croire qu’il n’a écrit que ce livre sur le développement) n’est pas intéressante pour nous aujourd’ui?
      (4) Enfin, et c’est là l’argument le moins fort, lire M. Njoh-Mouelle, parce qu’il est au programme de Philosophie en Terminale A au Cameroun, peut grandement aider à passer son examen (si c’est votre cas, je vous encourage et je vous souhaite bonne chance pour la suite).

  3. 6 Santa Stephanie Sondy 10 février 2013 à 1:07

    slt jmapelle stephanie et jsui en classe de TLeA javoue k pour moi, comprendre loeuvre de MR njoh mouelle nè pa chose facile. o fond, le problème jpeu dire è facile a comprendre mai comprendre vrèmen ce concèpt de « DE LA MEDIOCRITE A L EXCELLENCE » et la thèse kil soutien dan chaqun de ses 9 chapitre è afin de saisir vrèmen louvrage è pour moi vrèmen dificil.pour ce fait, jèmerè savoir sil existe une strategie pour la lire et la comprendre?

    • 7 jeanericbitang 11 février 2013 à 12:56

      Bonjour Stéphanie,
      Je crois que pour commencer, écrire en toutes lettres ne serait pas trop mal, car il me semble que ce n’est pas cette manière que M. Njoh-Mouelle écrit. La stratégie pour lire une oeuvre (philosophique) c’est l’application: il faut s’appliquer, c’est tout. Le reste vient facilement.
      Bonne journée.

  4. 8 raissa 15 février 2016 à 12:31

    slt je ss raissa eleve en classe de terminal c . ma preoccupation au sujet de cette oeuvre se trouve au niveau des problematique de chaque chapitre . je ss en peu confuse

  5. 10 Kemgo 16 mars 2017 à 4:32

    Xlt j m nome alexandra elève en classes de tle a4 all o college fleming o nivo d la misère le philosophe Ebenezer Njoh Mouelle lorsque il parle de la misère objectif et subjectif j aimerè kil m doe kelke solution a aboulir cette misère ds ma société Stp

  6. 11 MANUELA 22 avril 2017 à 8:23

    Bjr moi c’est Manuela en de tleA4 j’aimerai en savoir plus sur la misère dans l’œuvre de njoh mouelle


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