Qu’est-ce que le Consciencisme? Chapitre II

Chapitre deux:

« PHILOSOPHIE ET SOCIETE »

 

Après les envolées métaphysiques du chapitre précédent, Nkrumah qui a le souci d’être pratique va remettre, comme disait Marx de la philosophie de Hegel, la philosophie sur les pieds plutôt sur la tête comme semble l’y porter la métaphysique. Comment le faire ? Il faut poser que la philosophie est intimement liée à la pratique sociale. Le premier paragraphe de ce chapitre est particulièrement clair à cet égard et il mérite d’être cité in extenso :

 « Le résumé d’histoire de la philosophie qui précède aura montré que la philosophie court fortement le risque de se couper de la vie. Dans certaines universités occidentales, elle devient si abstraite que ses spécialistes sont soupçonnés d’être des empailleurs de concepts. Pourtant, les débuts de l’histoire de la philosophie montrent qu’elle a ses vivantes racines dans la vie et dans la société »[1].

 Ce que veut expliquer Nkrumah, c’est que plus on s’est spécialisé dans la pratique de la philosophie, plus cette dernière a pris des airs de simple ronronnement conceptuel. Le philosophe s’est progressivement transformé en spécialiste en les abstractions, le discours se vivant progressivement de la vivifiante action de la société, car la philosophie, si on en croit M. Njoh-Mouelle, nait des « situations troubles », c’est-à-dire qu’elle nait de la société, des problèmes sociaux, de la vie de tous les jours et non d’un empaillage systématique de concepts plus vides les uns que les autres. Ainsi, le philosophe n’étale pas sa science linguistique, mais propose des solutions aux problèmes de la société, lorsqu’il ne dépoussière pas les évidences qui ont tôt fait de nous plonger dans le cercle vicieux de la passivité. En ce sens, Nkrumah est hautement soucieux de pratique et il rattache inévitablement la pratique philosophique à la pratique sociale. Comment est-ce que la philosophie nait de la vie et de ses problèmes ?

Nkrumah nous dit que « La philosophie tire ses origines de la spéculation théologique…En chaque point, ces pensées [celles théologiques] bénéficiaient d’une inspiration pratique »[2]. La religion était alors, dans ces temps – et l’est même encore aujourd’hui pour certaines gens – la discipline par excellence du comment vivre. On pensait en effet que les règles de la vie se trouvaient toutes résumées dans le comportement religieux et que vivre, c’était précisément vivre pour et dans Dieu. Cette absolutisation de la vie religieuse eut des influences jusqu’au Moyen Age européen où, nous précise Nkrumah, « Le principal souci de la philosophie resta d’élucider la nature de Dieu, de l’âme humaine, de la liberté et de concepts voisins »[3]. Nkrumah explique que le premier a s’être séparé de cette explication théologique de la nature est Thalès, et il ajoute que sa révolution fût double. D’une part, il expliqua la nature en termes naturels, et d’autre part, il considéra que l’unité de la nature « Résidait non dans son essence, mais dans sa matérialité »[4].

En effet, dans l’histoire de la philosophie, Thalès, en plus d’avoir inventé le nom de philosophie[5], est le premier a avoir donné une explication matérialiste au monde en posant que l’élément premier était de la matière, et précisément de l’eau. Thalès arrive à ces conclusions en écartant les explications théologiques courantes à l’époque et en s’appuyant sur l’observation des faits matériels. Thalès constate en effet que tout ce qui est, est composé d’eau, d’où le raisonnement suivant : si l’eau existe dans toutes les choses, alors c’est sûrement l’eau qui était au commencement en premier, car seule une chose qui appartient à tout l’être aurait pu être cause de ce dernier : la philosophie matérialiste était née en Europe[6]. Bien qu’assez basique, cette réflexion de Thalès marque un tournant décisif dans la pensée philosophique, car elle sépare la philosophie de la religion en ne considérant la nature que du strict point de vue d’elle-même. C’est Anaxagore qui, avec son nous, va faire reculer la philosophie depuis l’endroit d’où Thalès l’avait déplacée en y réintroduisant l’idéalisme, le transcendant, bref, Dieu. Voilà donc en quoi Thalès révolutionne la philosophie. D’abord, il la sépare de la théologie, et ensuite il invente le matérialisme, bien que primitif, en posant que l’élément primordial, l’élément premier, l’être en tant qu’être, est quelque chose de matériel. Son école suivra son élan et on assistera à diverses théories au sujet du fondement du monde : l’air avec Anaximène, le feu avec Héraclite, les quatre éléments (air, eau, feu et terre) avec Empédocle, les atomes avec Démocrite, etc.

Nkrumah explique bien comment Thalès peut arriver à de pareilles conclusions. C’est que, pense t-il, le milieu social de ce dernier était favorable. En effet, il nous dit qu’à l’époque de Thalès, la maitrise de la technique était particulièrement importante, et que Thalès en avait pleinement conscience. D’ailleurs, il usa de ses connaissances pour s’enrichir après une récolte d’olives particulièrement bonne. La productivité ne dépendait donc pas du bon vouloir de quel que dieu que ce soit.

Une autre idée forte de Nkrumah sur l’entreprise thalésienne est le fait que la révolution que ce dernier opère met à mal l’ordre clérical, car où la religion fait loi, ce sont bien sûr les membres du clergé qui sont sensés préserver l’ordre social, c’est-à-dire aussi que le clergé est roi. En faisant découler la connaissance de la nature non plus de dieu, mais de la connaissance des causes naturelles, c’est tout l’ordre social que Thalès révolutionne. Des idées à l’apparence simple se révèlent donc vectrices d’une profonde révolution. Mais Thalès était grandement aidé par le système politique de la Grèce. Nkrumah nous apprend qu’en Grèce, contrairement à l’Orient, les prêtres n’étaient pas nommés à vie, et, très souvent, la durée du sacerdoce était limitée. Ces restrictions firent que le clergé ne constituait pas vraiment une « classe sociale » comme en Orient ou en Egypte antique par exemple. Mais il ne suffit pas de dire que Thalès a accompli une révolution ; il faut encore savoir ce qu’implique ce terme. Nkrumah l’explique : « La révolution a deux aspects. Elle s’oppose à un ordre ancien et elle lutte pour un ordre nouveau »[7] quand il souligne l’importance de ce qu’il appelle « l’idéologie révolutionnaire » qui « N’est pas une simple réfutation conceptuelle d’un ordre social en train de mourir, mais une théorie positive, créatrice, la lumière qui guide l’ordre social naissant »[8]. Avec cette idée, Nkrumah peut introduire un autre moment de sa pensée : le rôle de l’idéologie dans la philosophie, et par là, le rôle de l’idéologie dans la société. Selon lui, toute philosophie sert une idéologie, et puisque l’idéologie promeut un certain ordre social, toute philosophie est idéologique, c’est-à-dire qu’elle promeut un certain ordre social. Si Nkrumah a raison dans ces prémisses, il a tout aussi raison d’écrire que « La philosophie [par ce lien étroit qu’elle entretient avec l’idéologie, c’est-à-dire avec l’ordre social] devenait un instrument de justice sociale »[9]. Sa conclusion générale à la fin du rapport qu’il opère entre la philosophie et la pratique politique, l’ordre social, est que l’idéalisme conduit à l’anarchisme alors que le matérialisme est le fondement même du communautarisme. Ce dernier concept implique l’égalitarisme qui n’exclut pas la différence comme le précise Nkrumah. Il écrit en effet :

 « L’égalitarisme ne signifie pas : absence de différences (…) Il reconnaît et accepte les différences entre les hommes, mais les limite au plan fonctionnel »[10].

 Après avoir établi le rapport intime qu’entretient la philosophie avec l’idéologie, c’est tout naturellement que Nkrumah va examiner le rapport de la société à l’idéologie dans le troisième chapitre de son Consciencisme.


[1] Ibid., p. 51.

[2] Ibidem.

[3] Ibid., p. 52.

[4] Ibid., p. 53.

[5] Une certaine tradition attribue cet exploit à Pythagore.

[6] Nkrumah explique que le choix de Thalès était plutôt dicté par son esprit commerçant car l’Ionie dépendait grandement de l’eau, et que Thalès considérait que l’eau est de dénominateur commun des échanges entre les hommes (p. 57).

[7] Ibid., p. 58. Souligné par l’auteur.

[8] Ibidem.

[9] Ibid., p. 61.

[10] Ibid., p. 74.

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2 Responses to “Qu’est-ce que le Consciencisme? Chapitre II”


  1. 1 oilisbetter.weebly.com/ 21 juillet 2014 à 12:53

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