Nkrumah, critique de Descartes

 

« Bien qu’il [Descartes] ait le droit de dire : Cogito, ergo sum, il est évident qu’il comprendrait trop de choses si, à partir de cette proposition, il comprenait que quelque objet existe, à fortiori que Monsieur Descartes existe. La seule chose indubitable dans la première partie de sa proposition est qu’il y a de la pensée. La première personne n’est rien d’autre que le sujet d’un verbe, sans plus d’indication d’objet qu’il n’y en a dans le faux sujet “il” de la phrase “il pleut”. Dans cette phrase, le pronom est simple sujet d’une phrase, et ne fait allusion à aucun objet ou groupe d’objets qui pleuvrait. Dans cette phrase, “il” ne représente rien ; c’est un pseudo-pronom ».

 Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 34.

Descartes et son cogito passent pour être les fondateurs de la philosophie occidentale moderne. Le « je pense donc je suis » est même reconnu par Sartre dans L’existentialisme est un humanisme comme le point de départ de toute philosophie. S’il est vrai qu’après Descartes, il est impossible de faire de la philosophie comme s’il n’avait pas existé, toute philosophie n’est pas inévitablement cartésienne. C’est le cas de Nkrumah qui prône un matérialiste radicalement opposé à l’idéalisme cartésien. Pis, il s’en prend à l’évidence qui est censée fonder toute la philosophie : le cogito. Selon Nkrumah, il n’y a qu’une seule chose d’évident dans le cogito : c’est la pensée, et aucunement le fait que Descartes existe. On aurait pu dire aussi « il pleut donc il est » ; ce qui, convenons-le, n’a pas beaucoup de sens ; pour dire vrai, il n’en a aucun. Mais regardons au plus près les implications qui découlent de la fausse évidence du cogito.

En premier, et c’est là tout le mérite du cogito, il y a l’inversion du rapport du sujet à la croyance. En effet, avant Descartes, l’homme ne connaissait qu’en Dieu, c’est-à-dire qu’il ne créait pas le savoir qui était révélé. C’est le règne de la scolastique et de la domination tyrannique de la théologie sur la philosophie. Le cogito vient opérer une vraie révolution en plaçant le sujet à l’origine de la connaissance. Ainsi, le « je pense donc je suis » marque le renouveau de la pensée, et sur ce point, Descartes est le champion de la pensée libre. Mais cette revalorisation du sujet a des travers, notamment la surestimation du « je ».

C’est à ce niveau que le cogito perd progressivement de son éclat jusqu’à n’être plus qu’une futilité philosophique. Le « je » cartésien, après avoir renversé les dogmes de la scolastique, va progressivement s’en prendre à tout ce qui est externe à lui. C’est le solipsisme. Le travers du cogito est de nier tout ce qui est externe à lui, tout ce qui n’est pas une évidence de son point de vue. Ici, le sujet se coupe du reste du monde, s’enferme sur lui-même. Nkrumah critique d’ailleurs le solipsisme qui est selon lui, de deux formes : absolu ou naissant. « Dans le solipsisme absolu, écrit Nkrumah, l’individu s’identifie à l’univers. Celui-ci finit par consister en l’individu et son expérience »[1]. Le solipsisme naissant, quant à lui, est le fait que le « je », le sujet, se pose en « décideur universel ». Mais, comme le remarque Nkrumah, il se faut de peu pour que le solipsisme naissant passe au solipsisme insidieux ou absolu, car Descartes passe un peu rapidement du « j’existe » au « Dieu existe », c’est-à-dire qu’il s’identifie à l’être, à l’univers ; ses choix décident de ce qui est, alors que Descartes lui-même reconnait qu’il vaut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde. Il semble que ce précepte ne vaille qu’en morale et non en épistémologie ou en métaphysique dans le cartésianisme. Comment ce solipsisme est-il une tare philosophique ?

Le reproche principal qu’on peut faire au cogito et par là, au solipsisme qui en découle, est qu’il néglige l’être de l’homme, qui est d’abord qu’il est un être-avec les autres. En ce sens, Aristote a raison contre Descartes sur le critère premier de l’homme qui serait d’être un animal politique plutôt que d’être, selon le mot de Descartes, une « Chose qui pense »[2]. Plus précisément, et au-delà du simple aspect politique de l’homme, il y a la réalité humaine issue du rapport antagoniste des classes. Ici, Marx complète en corrigeant Aristote : « L’être humain n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux »[3]. En surestimant le « je », en l’absolutisant, on en vient à rendre l’homme coupé de la réalité, c’est-à-dire du rapport social ; on en arrive à le définir de façon métaphysique : dans les airs et non dans sa situation concrète de fruit des rapports sociaux et de la lutte des classes. L’homme de Descartes, conséquence directe de son cogito, est coupé de la réalité : il est métaphysique, c’est-à-dire qu’il n’est pas un homme. Ici, la conclusion de Nkrumah, c’est-à-dire que le « je » de l’expression « je pense donc je suis » est un pseudo-pronom ou mieux, le fait que ce « je » ne représente rien, rejoint la critique marxiste du cartésianisme bien que l’angle d’approche du problème soit légèrement différent. Si le « je » cartésien n’est rien alors qu’il est censé représenter l’homme, alors l’homme issu de ce « je » lui-même n’est rien. L’homme de Descartes est un pseudo-homme : il n’est rien.


[1] Ibid., p. 31.

[2] Voir la deuxième Méditation Métaphysique.

[3] Sixième thèse sur Feuerbach.

Publicités

0 Responses to “Nkrumah, critique de Descartes”



  1. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Calendrier

mai 2011
L M M J V S D
« Avr   Juin »
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 109 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :