Du mépris occidental pour l’Afrique : cas de l’ « Affaire DSK »


Ceux qui entretiennent un commerce fréquent avec ce blog ne seront guère surpris du titre du présent article car je n’ai pas pour caractéristique première d’admirer l’attitude de l’occident – et pas celle des occidentaux ; la précision me semble nécessaire car je traitre non d’individus (occidentaux), mais d’un bloc, mais surtout d’une politique, c’est-à-dire d’une idéologie qui transcende largement le cadre individuel qu’il oriente et façonne – envers l’Afrique. Un de mes nombreux combats ici est de faire prendre – davantage – conscience aux Africains de la gravité de la situation et de la nécessité de s’unir pour faire face à la menace que représente – et a toujours représenté – l’autre car, comme le dit merveilleusement bien le Pr Njoh-Mouelle :

« C’est une extrême naïveté de s’imaginer que les autres nations renonceront à leurs intérêts primordiaux pour prendre fait et cause pour les intérêts de l’Afrique et cela parce qu’ils auront entendu les leçons de morale d’une certaine littérature africaine »[1].

Je continuerai même en ajoutant, « parce qu’ils ont entendu une leçon de morale, quelle qu’elle soit ». Ce texte de M. Njoh-Mouelle a l’immense mérite de mettre en lumière la réalité des relations que nous entretenons avec l’occident, et vice-versa. La réalité de ces relations est la protection et la recherche de l’intérêt. Il n’y a pas de philanthropie dans les relations internationales et il serait temps que les Africains se rendent compte de l’évidence capitaliste de la relation dialectique qui nous lie à l’occident et à l’autre. L’instinct que nous devons défendre est un instinct de conservation ! Mais discuter de la réalité de nos rapports avec l’occident n’est pas le but de cet article, je voudrais m’appesantir sur le mépris occidental envers l’Afrique tel qu’il est manifesté dans les médias de façon tout à fait banale, car je doute fort moi-même que les journalistes – d’Etat – et les gens non entrainés aient quelque accès à la lecture que je fais de ces moqueries subliminales.

J’éprouve une réelle répugnance à parler de problèmes qui ne nous – Africains –concernent pas directement, mais puisque le traitement de l’information nous concerne de façon détournée, je ne puis faire autrement qu’en parler : il s’agit de l’affaire DSK (Dominique Strauss-Kahn pour ceux qui n’auraient pas l’habitude de ces initiales). Précisément, je n’aborderai que le point qui exprime le mépris de l’occident et pas l’affaire en entier. Commençons par un bref rappel des faits. M. Strauss-Kahn aurait sexuellement abusé d’une employée d’hôtel alors qu’il était aux Etats-Unis et il a été mis en garde à vue. Le juge chargé de trancher l’affaire a même déjà donné quelques unes de ses conclusions à l’endroit du présumé coupable. C’est justement sur cette « présomption » que se situe le litige – mais c’est un bien grand mot – qui oppose les médias américains et français. Aux Etats-Unis, il est possible de diffuser des images d’un présumé coupable alors qu’il est menotté. En France, cette attitude porte atteinte à la « présomption d’innocence » qui stipule très bien qu’il est interdit de dégrader l’image du concerné tant qu’il n’a pas été inculpé. Or, les médias français ont relayé les images américaines. Il se pose ici un réel problème de culture. En effet, c’est de culture qu’il s’agit, car la culture judiciaire – et la culture tout court – américaine n’est pas identique à celle française. C’est justement cette « différence culturelle » – j’use de guillemets car c’est l’expression exacte qu’a employée le journaliste de « France 24 » qui commentait l’affaire – qui est invoquée pour expliquer le décalage entre les Etats-Unis et la France. Jusqu’ici, pas vraiment de problèmes, et il serait alors naturel que vous vous demandiez en quoi cette attitude est du mépris envers l’Afrique.

Le mépris que véhicule cette expression de « différence culturelle » est triple. D’abord, il y a le fait qu’aucun journaliste – à ma connaissance –, traitant d’une divergence entre l’Afrique et l’occident sur le plan culturel – ou autre – ait jamais invoqué un pareil argument pour trancher le litige. Ensuite, il y a le fait qu’aucun jugement de valeur n’est porté à l’attitude américaine, c’est-à-dire qu’elle n’est pas confrontée à celle française. Enfin, et ce mépris est le préalable à tous les mépris précédents, la différence est acceptée ; mieux, elle est admise comme un facteur pouvant façonner les mentalités lorsqu’elle est de l’ordre de la culture.

Analysons maintenant chacun de ces points un peu plus longuement. Commençons par le premier : le langage différent de la France précisément – et c’est le cas pour tous les pays occidentaux – lorsqu’elle s’adresse  à un pays de son calibre et lorsqu’elle s’adresse à un pays inférieur – cette notion d’infériorité n’est prise ici qu’au sens économique où il est évident que l’occident ait un pas, non, une année lumière d’avance sur nous ; mais je doute que sous tous les points et sous tous les aspects nous leur soyons inférieurs –. A aucun moment, aussi loin que ma mémoire se souvienne, cet argument de la « différence culturelle » qui est en soi assez formidable n’a été invoqué pour marquer et trancher le désaccord entre l’occident – la France dans ce cas précis – et l’Afrique.

Deuxièmement, aucun jugement de valeur n’est porté à l’attitude américaine, qui, quand même, admettons-le, est contraire à l’idée qu’on pourrait se faire d’une justice équitable. En effet, il serait quand même souhaitable que l’accusé, avant que confirmation n’ait été donnée par le tribunal, soit épargné de tout ce qui pourrait entraver son image. On pourrait même pousser l’idéalisme plus loin. On pourrait par exemple éviter d’user d’une terminologie qui juge le prévenu avant la justice. Concrètement, des termes comme « condamné », « inculpé », ainsi que tout commentaire non-neutre, c’est-à-dire visant expressément à condamner le prévenu devront être sévèrement proscrits. A aucun moment les médias français qui me parviennent n’ont jugé la culture judiciaire américaine, parce qu’estimant sûrement, si on en croit l’argumentaire de notre très cher journaliste, qu’ils ont « culturellement – et donc judiciairement aussi – le droit d’être différents » des français.

Le dernier mépris est imputable à la fois à l’occident et aux Africains. A l’occident car elle encourage et condamne la différence seulement lorsqu’il lui est profitable de le faire. C’est ainsi qu’on encouragera les organisations sous-régionales qui fragilisent l’unité politique plus importante de toute l’Afrique et continue l’œuvre impérialiste de balkanisation[2]. Ou, à l’inverse qu’on empêchera tout brandissement de la différence comme preuve suffisance de la faille qui nous sépare de l’occident. On utilisera alors des termes vides comme ceux de « mondialisation », d’ « universalisation » pour diluer la différence africaine dans le constipant bouillon du despotisme occidental qui fait l’ange, c’est-à-dire est la bête. De pareilles idées, véhiculées dans la conscience des intellectuels conduisent à ce que Cheikh Anta Diop nommait l’ « aliénation culturelle »[3]. C’est cette aliénation qu’ont véhiculé et véhiculent encore certains auteurs africains. S’il est vrai qu’on ne retourne pas aux sources pour y demeurer comme le dit M. Njoh-Mouelle[4], il est autant faux qu’il faut « exorciser le culte de la différence »[5]. Au contraire, la différence doit nous permettre d’avoir un assez bon aperçu de nous-mêmes, et ainsi, mieux nous positionner sur l’échiquier cruel et brutal des Relations Internationales. Mais le plus important c’est que la différence ne devienne pas un différend pour reprendre le titre du récent livre de M. Samba Diakité[6]. La différence n’est pas, et elle ne doit pas devenir un différend, mais elle doit toujours remettre l’autre à la place qui est la sienne, c’est-à-dire à une place différente de la nôtre. Le discours change donc doublement : d’abord vis-à-vis de la différence qu’il faut soit exalter soit fustiger ; et surtout, vis-à-vis de l’interlocuteur. La différence des Etats forts n’est jamais jugée, mais on a tôt fait d’appeler notre différence d’Etats faibles « magie », « mysticisme », « sorcellerie », etc. quand la différence de l’autre est nommée « science », « rationalité ». Encore faudrait-il que ces cadres conceptuels dans lesquels on enferme la pensée aient quelque consistance, c’est-à-dire qu’il y ait une séparation nette entre le mystique et le rationnel, la science et la magie, etc. On pourrait sans grand problème invoquer l’incommensurabilité comme « différence culturelle » entre les deux entités, mais ce concept ne résout pas le problème car les qualificatifs jugent déjà, c’est-à-dire rendent compte de l’appréciation que l’autre se fait de nous, c’est-à-dire de notre différence, et de notre droit de l’être.

Je voudrais finir par une clarification, car il est souvent de bon ton – ce qui est d’ailleurs très abject – que chaque tentative critique d’un Africain envers l’occident se fasse sous le prisme du vieux concept de « reconnaissance », car, pense t-on, parce que Hegel a dit que toute existence en soi et pour soi est en soi et pour soi par et pour une autre existence en soi et pour soi, c’est-à-dire que toute existence est existence lorsque reconnue par une autre[7], il faut qu’il en soit ainsi. On pourrait, à la lumière (?) d’un pareil développement hégélien, penser que je me situe dans un mouvement similaire de reconnaissance. Soyons clair et précis : la Négritude a fait son temps et rares sont les gens qui veulent encore voir quelque substance à ce mouvement. Or, la caractéristique principale de la Négritude est la reconnaissance de l’identité Nègre, ou, pour parler avec les termes de cet article, la reconnaissance de la différence Nègre. Il n’en est rien dans cet article. Il a s’agit précisément de montrer comment s’exprime le mépris occidental lorsque ce dernier traite d’une différence particulière : la nôtre. Il ne s’agit aucunement de faire « reconnaitre » le droit à la différence, car de quel droit l’occident nous « reconnaitrait » un droit avant que nous ne l’exerçâmes ? Il faudrait qu’auparavant, nous leur ayons nous mêmes « reconnu » le droit de nous « reconnaitre » le nôtre. Mais que cette petite digression ne nous éloigne pas de notre but : démasquer l’occident et le combattre !

Douala, 20 mai 2011.


[1] Njoh-Mouelle Ebénézer, Jalons II. L’Africanisme aujourd’hui, Yaoundé, CLE, coll. « Point de vue », 1975, p. 58.

[2] Voir à cet effet le très bon travail de Nkrumah sur la question : L’Afrique doit s’unir,  chapitre XVIII : « Le néo-colonialisme en Afrique ». Nkrumah y présente la balkanisation – la fragmentation de l’Afrique en Etats petits, faibles et impuissants, ou l’encouragement d’alliances régionales plus malléables plutôt que d’une alliance potentiellement plus importante, plus forte et plus impressionnante – comme un frein majeur à l’éclosion africaine, c’est-à-dire à l’avènement de l’Unité Africaine. Or qu’est-ce qu’encourager la formation de petits ensembles en Afrique si ce n’est promouvoir la différence et l’encourager ?

[3] Diop Cheikh Anta, Nations nègres et culture, 3è éd., T. I, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 14 et suivantes.

[4] Op. cité, p. 18.

[5] Towa Marcien, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1979, p. 65.

[6] Diakité Samba, Philosophie et  contestation en Afrique. Quand la différence devient un différend, Paris, Publibook, 2011. Disponible ici : http://www.publibook.com/librairie/auteur.php?id=11441

[7] Hegel G. W. F., La Phénoménologie de l’esprit, tr. fr. Jean Hyppolyte, Paris, Aubier Montaigne, 1941, p. 155.

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