Sur la logique du « Consciencisme ». Réponse à un de mes amis qui semble avoir lu Nkrumah à l’envers plutôt qu’à l’endroit

Un de mes amis m’a fait hérisser les poils de la tête en me disant que Le Consciencisme n’était pas un livre de philosophie et pis, qu’il n’y avait aucune cohérence dans ce dernier en le comparant aux livres de Hegel et de Kant notamment. Il n’est nullement besoin de lui répondre dans un article en bonne et due forme. Nous pensons que le présent papier devrait suffire largement.
A l’évidence, cet ami n’a fait que de rares apparitions sur le présent blog. En fait, nous sommes même presque sûr qu’il n’y est jamais venu. La dernière série d’articles que j’ai réalisée : « Qu’est-ce que Le Consciencisme? » devrait aisément répondre à la question de la teneur philosophique de l’oeuvre de Nkrumah. Pour cette raison, répondons très rapidement à la seconde objection: la cohérence du propos. Nkrumah aurait-il été incohérent dans son Consciencisme?
Selon notre ami, dans les divers chapitres du Consciencisme Nkrumah passe du coq à l’âne sans transition. Dans le premier, il se présente en historien de la philosophie avec sa « rétrospective »; dans le second, il fait un rapport des plus maladroits entre « Philosophie et Société »; ensuite il fait carrément de l’idéologie. Quand on croit qu’il va enfin nous parler du Consciencisme, il nous en parle sur deux lignes et nous développe le matérialisme; et enfin, il devient mathématicien dans le dernier chapitre. En fait, Nkrumah dit tout et n’importe quoi, c’est à dire qu’il ne dit rien puisqu’il ne prend pas la peine d’approfondir ses dires et de les relier entre eux par des liens logiques.
On peut en effet reprocher à Nkrumah de n’avoir pas écrit comme Kant, c’est à dire de n’avoir pas développé une simple question: « Comment la connaissance a priori est-elle possible? » sur 781 pages, mais on ne peut pas le forcer à être Kant puisqu’on peut traiter de la question sur bien moins de pages que lui. Demander à Nkrumah d’être Kant n’est pas souhaitable, au contraire, c’est tuer littéralement la philosophie et la liberté d’être différent de l’autre.
Allons maintenant dans le vif de la critique. D’abord, le premier chapitre du Consciencisme n’est pas d’histoire, mais de  métaphysique. Que le titre ne nous trompe pas. Dans ce chapitre, Nkrumah essaie de fonder le matérialisme en raison en opposition à l’idéalisme quand il essaie, en même temps, de rattacher le matérialisme à la tradition africaine tandis qu’il excluait l’idéalisme. Le contenu de ce chapitre est donc à 90% de l’ordre de la métaphysique et non de l’ordre de l’histoire. Voilà une première méprise de l’œuvre qui entraine inévitablement une mauvaise appropriation de son contenu. A la fin de son chapitre, Nkrumah conclut – puisque notre ami lui reproche des sauts de coq à l’âne – en disant que la métaphysique conduit très souvent à des visions sociales; or qu’est-ce que la métaphysique si ce n’est de la philosophie. Nkrumah opère donc une très belle transition entre son premier chapitre et son second qui porte expressément le titre: « Philosophie et société ». J’ai déjà donné des développements des contenus de ces articles. Je ne voudrais ici que montrer leurs liens. Ici, c’est à dire dans ce chapitre, Nkrumah se rend compte que chaque société promeut une certaine idéologie, c’est à dire un agrégat de théories politique, sociale et morale qui doivent régir les rapports entre les hommes. C’est ce rapport entre « Société et Idéologie » qu’il va étudier dans le chapitre III. Enfin, dans « Le Consciencisme » (Chapitre IV), Nkrumah résume tout ce qu’il vient de dire en donnant sa position par rapport à (1) la métaphysique en affirmant que le consciencisme est affilié au matérialisme, le matérialisme conduisant lui-même à un type de société bien déterminé, ce qui est la seconde orientation du matérialisme, (2) une société égalitaire fondée sur le socialisme où pour être précis, la tendance communautaire de la société africaine. Ensuite, et en guise de troisième pilier conceptuel du consciencisme, (3) Nkrumah expose son idéologie, c’est à dire ses visions sociale, politique et morale. Il est pour l’égalitarisme sur le plan social; pour le socialisme sur le plan politique, et il est kantien sur le plan moral, c’est à dire que le consciencisme traitre les hommes toujours comme des fins et jamais comme des moyens. Mais si Nkrumah a la même conclusion que Kant, il n’a pas la même démonstration. Dans le dernier chapitre, c’est à dire la « Formulation mathématique du système », je suis d’avis qu’il n’apporte rien à la conceptualisation antérieure, rien car je ne vois pas en quoi les formules sont plus concrètes que les développements sociaux du Consciencisme. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de logique entre les quatre derniers chapitres et celui-ci. Loin s’en sauf, ce chapitre est le résumé mathématique du développement de Nkrumah, un peu comme à la fin d’un cours, nous donnions une phrase qui permette de saisir la problématique générale que nous avons traitée. Le chapitre V résume donc, autrement qu’avec des mots, le discours du Consciencisme.

Je voudrais terminer par quelques mots. On peut reprocher à Nkrumah de ne pas avoir fait de la philosophie parce qu’il n’a pas parlé de raison dans l’Histoire ou parce qu’il n’a pas parlé de synthétique a priori, mais il faudrait alors poser que tous ceux qui n’ont pas pastiché Kant et Hegel ne sont pas des philosophes. Une telle entreprise n’aboutirait certainement pas. On peut aussi reprocher à Nkrumah d’avoir analysé notre situation de crise au lieu de nous avoir fait miroiter de la métaphysique et qu’ainsi, son discours n’est pas philosophique. Une telle entreprise aurait autant de chances de réussir que la dernière. Enfin, si le comble d’un livre est précisément d’être livré, n’attendons pas de ce dernier qu’il dise ce que nous voulons entendre, mais bien ce qu’il doit nous dire. Pour ce faire, il faut impérativement se débarrasser des appréhensions, des caricatures et des apriorismes qu’on pourrait avoir pour saisir l’œuvre au plus profond d’elle-même afin de pouvoir en critiquer l’essence et non des inventions chimériques. Voilà la maigre défense – celle que m’offrent mes moyens – que je peux proposer à celui qui, sûrement, et quoi qu’en disent ses détracteurs, a été, est et sera toujours dans l’histoire de la philosophie et précisément dans celle de l’Afrique, un personnage éminent.

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