Raison vs foi chez Marcien Towa

Raison vs foi chez Marcien Towa*

Selon M. Towa[1] la raison s’oppose en premier à la foi par le fait que la raison promeut une certaine égalité, au moins sur le plan théorique alors que la foi est nécessairement hiérarchique. En effet, selon le mot de Descartes, « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »[2], c’est-à-dire que tout le monde au moins peut se vanter de l’avoir autant que le reste du monde. Descartes écrit même que « Chacun pense en être suffisamment doté ». Or, si tout le monde possède la raison, et de façon suffisante, c’est-à-dire de telle sorte que personne ne semble en avoir plus qu’un autre, alors sur ce plan, la raison promeut une certaine égalité. Le renversement de l’époque des Lumières est justement de cet ordre : promouvoir l’égalité entre les hommes contre le despotisme de l’Eglise. Le fondement rationnel parait de loin être plus juste n’importe quel autre fondement. Sur le plan politique aussi, les théories concractualistes, s’opposant aux thèses naturalistes, ont fortement contribué à émanciper la pensée et promouvoir la liberté entre les hommes. A contrario, c’est sous l’autorité de l’Eglise, c’est-à-dire sous le règne despotique de la foi que la liberté a été le plus mise à l’épreuve. La croyance aveugle a couté la langue et la vie de plusieurs scientifiques qui ont osé naviguer à contre courant de l’ordre fidéiste établi, ordre qui repose bien sûr sur la foi. L’Eglise a encouragé les schismes sociaux, notamment la traite négrière et l’impérialisme occidental en Afrique qu’elle a légitimé par la « mission civilisatrice » de l’homme blanc ou encore l’autre intention plus noble dans la formulation, mais de la même teneur dominatrice que le précédent alibi : « Porter la Bonne Nouvelle à toute la terre ». Quand on sait que les premiers à franchir les portes de l’Afrique dans le but de dominer, c’est-à-dire d’asseoir la suprématie – religieuse – de l’Occident sur l’Afrique étaient des missionnaires, il y a lieu de s’interroger sur la « fraternité » proposée par l’Eglise et la religion. M. Towa a donc pleinement raison d’écrire : « Toute limitation de la pensée aboutit à une limitation de l’égalité ou en résulte ». C’est en effet parce qu’on a supposé l’infériorité rationnelle des Nègres qu’on a postulé aussi leur infériorité sur le plan humain, car la raison et son utilisation sont les gages ultimes d’humanité. Accorder la raison à un homme, et de surcroît à un peuple, c’est admettre aussi son égalité par rapport aux autres. Ensuite, et c’est là le second point de l’argumentaire de M. Towa, la raison s’oppose à la pensée mythique, c’est-à-dire à la foi et à la religion en ceci que le raisonnement promeut l’intellection, c’est-à-dire la capacité de juger par et pour soi même quand la religion nous propose toujours quelqu’un – en l’occurrence Dieu – qui sait toujours mieux que nous ce qu’il nous faut ; c’est le sens du concept qu’utilise M. Towa : « humanité-troupeau-de-Dieu ». En effet, dans la religion catholique, Jésus lui-même se déclare Berger pour ses brebis que sont les hommes. Au-delà de la moquerie évidente de cette métaphore des plus désagréable qui compare l’homme à une bête, et laquelle ! Il y a le fait que les moutons ne pensent pas et effectivement, dans la religion tout est permis, sauf le fait de penser car « Il revient au berger de penser et de décider et aux moutons de suivre ce que pense et décide le berger ». Il y a ici le premier fait reproché par M. Towa plus haut : la hiérarchie rationnelle : Berger vs Mouton, pastiche caricatural du rapport Rationnel vs Irrationnel. Mais nous avons déjà discuté de ce premier point. Remarquons seulement le fait que la religion encourage la « pauvreté en esprit »[3] caractéristique des enfants. Or les enfants ne sont pas très connus pour leur rationalité, c’est-à-dire leur capacité de penser, mais surtout de dire « non » ! Selon M. Towa, c’est une pure aberration que s’abandonner à l’irrationnel. L’attitude d’Abraham qu’encense Kierkegaard est l’exemple le plus flagrant de l’esprit moutonnier des chrétiens et par extension, de toutes les gens qui ont la « foi ». Dieu – encore faut-il que ce soit lui car puisqu’il ne se montre pas nous dit M. Towa, nous ne sommes pas sûrs ni du fait qu’il parle par les gens qui disent être ses envoyés, ni qu’il existe bel et bien – demande sans raison apparente à Abraham de sacrifier son Fils et Abraham obéit.

Mais entre le mouton et l’homme, l’homme est, selon M. Towa, bien plus malheureux, car « Les moutons au moins voient leur berger et entendent sa voix. Le troupeau humain n’a pas ce privilège ». En ce sens, les hommes valent mieux que les moutons, conclut l’auteur car son Berger ne juge pas nécessaire de les rencontrer, préférant s’en remettre aux intermédiaires. Nous le voyons donc clairement, l’usage de la raison fonde l’autonomie, et l’autonomie elle-même fait reculer la dépendance et promeut l’égalité. Est-ce qu’il faut donc en conclure que les croyants sont des sots ? M. Towa n’est pas de cet avis, mais il précise bien que bien qu’ayant été – et étant encore sûrement – de grands intellectuels, les fidéistes n’ont jamais eu le courage de questionner leur foi, leur Absolu pour le remettre en question et non pour mieux le fonder. Sur ce point, il non jamais eu le courage de penser autrement que ce qu’ils pensent. Ils n’ont donc pas philosophé dans le plein sens de ce terme. C’est le sens de ce passage extrait de la page 113 du même livre :

 Peut-il y avoir des philosophes chrétiens ? Je ne voulais pas dire que les chrétiens sont des sots – comme M. SABLE a voulu me le faire dire – St Augustin, Pascal, etc… ont philosophé dans la mesure exacte où ils ont instauré un débat réel sur les phénomènes fondamentaux de vérité et de conduite. Dans la mesure au contraire où, par fidélité aux mystères révélés, ils n’ont pas osé les soumettre à un débat réel, (avec possibilité de les infirmer), ils n’ont été que des exégètes et des théologiens.

 Or, rappelons-nous que pour M. Towa,

 La philosophie est essentiellement sacrilège en ceci qu’elle se veut l’instance normative suprême ayant seule droit de fixer ce qui doit ou non être tenu pour sacré, et de ce fait abolit le sacré pour autant qu’il veut s’imposer à l’homme du dehors[4].

 L’optique définitionnelle de M. Towa est donc radicalement iconoclaste et la philosophie est essentiellement un débat avec la possibilité d’infirmer, c’est-à-dire de dire « Non » ! Or, la faculté en œuvre dans la philosophie, c’est-à-dire dans  l’activité résolument critique n’est rien d’autre que la raison humaine. Dans l’attitude fidéiste au contraire, cette faculté est mise en parenthèse pour laisser la place à la foi, c’est-à-dire à l’incompréhension et au mystère. Avec cette spécification M. Towa se met à l’abri de la critique minimaliste qui consisterait à dire que les philosophes peuvent être chrétiens. Cette affirmation est sans doute vrai, mais il faudrait préciser jusqu’à quel point un Augustin est philosophe et à partir d’où il fait plus guère de la théologie, idem pour Descartes et tous les philosophes qui, à un moment de leur exposé ont abandonné la raison pour la foi. Il ne s’agit donc pas d’écarter les philosophes chrétiens – ou croyants tout court – de l’activité philosophique, mais de préciser la nature de leur réflexion et leur « teneur critique », car à l’évidence, c’est à partir de cette « teneur » que M. Towa juge de la recevabilité philosophique de tel ou tel propos.


* Cet article est un extrait d’un papier plus important que je publierai bientôt.

[1] L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1979, pp. 46-47.

[2] Descartes R., Discours de la méthode, Editions Fernand Nathan, Collection « les Intégrales de Philo», 1981, p.34.

[3] Notons en passant que M. Njoh-Mouelle dans son œuvre majeure De la médiocrité à l’excellence remarquait que la misère de l’homme sous-développé n’est pas d’être un « homme pauvre», mais davantage d’être un « pauvre homme » (p. 33 de la troisième édition, Yaoundé, CLE, 1998). Lorsqu’on sait que la religion encourage à être des pauvres hommes, il y a lieu de s’interroger sur la finalité réelle de cette dernière, surtout lorsqu’on l’applique à l’Afrique parce qu’il n’y a pas de ce type de versets dans la Bible, mais aussi ceux qui font l’apologie de la richesse et du faste, mais ceux là, on ne nous les fait jamais lire.

[4] Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1971, p. 30

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