Des contradictions internes du Consciencisme 1: sur l’éthique

 

On peut reprocher plusieurs choses à Nkrumah, notamment sa posture philosophique qui frise l’éclectisme ou qui en est même un. Le penseur ghanéen veut absolument satisfaire le plus de personnes possibles car profondément dialecticien, et cela nuit gravement à la cohérence de  son propos. Cette série d’articles se propose d’analyser les contradictions internes de la doctrine du consciencisme afin de jeter quelques lumières sur les possibilités d’approfondissement de l’œuvre de Nkrumah.

Nkrumah écrit, empruntant le principe éthique de Kant que

 « Le grand principe moral du consciencisme est de traiter chaque être humain comme un fin en soi, et non comme un simple moyen »[1].

 Mais si Kant arrive à ce principe par la raison, Nkrumah a une toute autre approche. En effet, il arrive à cette conclusion par sa métaphysique et précisément par les fondements matérialistes selon lesquels la matière est une et que tous les hommes, puisqu’étant matériels font partie de cette unité. Ainsi, du point de vue matériel nous sommes tous égaux et la valeur suprême est toujours la matière en nous. Quand Nkrumah écrit donc « l’être humain », en bon matérialiste, il ne voit pas l’homme rationnel que voit Kant, mais bien un objet matériel participant de la matière. L’homme ne domine pas la matière, il ne la transcende pas. Ce qu’il faut respecter comme « fin en soi » dans l’homme, ce n’est pas le fait qu’il soit homme, c’est le fait qu’il soit matière et que la matière soit fondamentalement une, sans hiérarchie, c’est-à-dire sans domination d’une partie sur l’autre. Quand Nkrumah dit « l’homme » il faut donc entendre « la matière sous certaines dispositions physiques et physiologiques » qui diffèrent d’autres dispositions comme celle d’une table, d’une chaise, etc. En ce sens, l’analyse de Sartre est très juste, les hommes, dans le matérialisme ne sont guère plus que des objets matériels eux-mêmes :

« Tous les hommes, y compris soi-même comme des objets, c’est-à-dire comme un ensemble de réactions déterminées, que rien ne distingue de l’ensemble des qualités et des phénomènes qui constituent une table, une chaise ou une pierre »[2].

 Mais le mot « objet » dans la bouche de Sartre a une connotation péjorative : ce qui n’est pas le cas dans la philosophie matérialiste – en tous cas, pas dans toutes. L’homme est certes une matière, un objet, mais il est en même temps une valeur. On arriverait sûrement à une conclusion similaire si on voulait voir autre chose que la matière dans l’homme. Car l’homme est certes matière, mais il est une matière particulière : une matière qui peut organiser la matière elle-même, une matière dans des dispositions critiques produisant la pensée, etc. Il n’est donc pas un simple objet au sens où ce mot signifierait quelque chose qu’on peut manipuler à sa guise. Et c’est justement là le problème avec le consciencisme de Nkrumah qui pose que l’homme est une fin en soi et que rien ne doit être au dessus de lui – rien, en termes d’intérêts –.

En effet, la théorie de Nkrumah se propose être une « Philosophie et une idéologie pour la décolonisation et le développement » comme l’indique le sous-titre du livre, mais Nkrumah a perdu de vue une idée essentielle. C’est l’idée qu’il énonce pourtant très bien six ans plus tard dans La lutte des classes en Afrique, c’est-à-dire le fait que le sous-développement est le fruit de l’exploitation[3] – c’est-à-dire du fait de faire passer l’homme après les intérêts –. Or, par voie de conversion, le développement est lui-aussi le fruit de l’exploitation car développement et sous-développement sont les deux extrémités dialectiques de la situation dans le monde dont le substrat est l’exploitation. Le développé est celui qui exploite et le sous-développé est celui qui est exploité. Pour passer d’un état à l’autre il faut inévitablement exploiter ou cesser d’exploiter l’autre. Autrement, le développement n’est pas possible. Or, c’est précisément ce que refuse de voir le système de Nkrumah et Nkrumah lui-même. En effet, la défense qu’on pourrait formuler pour Nkrumah pourrait être qu’il faut lire le Ghanéen de matière critique, comme une pensée en pleine évolution et non comme un système, c’est-à-dire un corpus d’idées déjà-là, un ensemble de vérités formulées et mises à disposition du public. C’est une pareille défense que tente M. Hountondji. Mais cette défense ne tient pas si on sait que La lutte des classes en Afrique a été écrit en 1970, année pendant laquelle, selon M. Hountondji, Nkrumah découvre l’effectivité de la lutte des classes en Afrique, lutte qu’il semblait mépriser dans la première version du Consciencisme (1964). Or c’est dans ce dernier livre que Nkrumah découvre aussi que le sous-développement est le fruit de l’exploitation, c’est-à-dire que le développement l’est aussi. Il ne daigne pas corriger cette erreur d’appréciation dans la version « finale » du Consciencisme (1970) alors qu’il essaie d’insérer la lutte des classes au corpus de 1964. Il ne s’agit donc pas d’oubli, mais de méprise car Nkrumah est un grand esprit ; il n’est pas possible – en tout cas ; pensons-nous – qu’il n’ait pas eu conscience de ce problème. Notre point de vue est qu’il n’ait pas eu la volonté ou le temps – car le consciencisme est d’abord une doctrine de l’activité et non du concept, le livre étant un livre de « vulgarisation » destiné au petit public plutôt qu’un livre destiné aux universitaires spécialisés – de le faire. Si par impossible l’inverse de notre conviction était vrai, c’est-à-dire que Nkrumah n’a pas eu conscience de l’incompatibilité de son principe moral et de la finalité de sa doctrine, alors il n’y a pas d’autres moyens de celui d’accomplir le consciencisme. On pourrait par exemple préciser le type d’homme que promeut le consciencisme, l’homme libre, c’est-à-dire dégagé de la colonisation et de l’impérialisme occidental. Dans ce sens, la fin en soi ne serait plus l’homme, mais la liberté car le développement, l’épanouissement de l’homme, etc. ne peuvent se faire que dans un état de liberté. Le grand principe moral – et métaphysique – du consciencisme deviendrait donc la quête de la liberté. Mais cette question mérite d’autres développements importants que nous ne pouvons donner ici car il faudrait encore préciser le sens de la liberté dans la philosophie de Nkrumah, sens qu’il aurait sûrement dérivé du matérialisme ; il faudrait appliquer une pareille liberté à la situation politique et repenser l’éthique ; il faudrait encore analyser les diverses notions du consciencisme à la lumière de ses développements et déterminer la nouvelle marche de la théorie, etc. Ces questions sont importantes et méritent qu’on les traite. Nous nous y emploierons très certainement.

Jean Eric BITANG

Douala, 28 juin 2011.


[1] Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 144.

[2] Sartre J.-P., L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1996, p. 58.

[3] Il écrit très précisément : « A l’époque du néo-colonialisme, on continue à attribuer le « sous-développement » à l’infériorité raciale plutôt qu’à l’exploitation » (tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, pp. 33-34. Souligné par Nkrumah).

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