Quand la lutte des classes devient la lutte des races

 

C’est Marx – et Engels – qui a porté l’analyse de la lutte des classes à son apogée sur le plan philosophique en dégageant la nature des rapports qui conduisent à l’édification de l’homme : la lutte des classes. Nkrumah, en bon marxiste, conserve les acquis de ce dernier et continue l’analyse sur le plan de la domination coloniale en Afrique. Son point de vue est que dans le monde moderne – et particulièrement – dans la situation coloniale, la lutte des classes s’est muée en lutte des races de sorte que l’une fasse partie intégrante de l’autre. Il convient pour nous d’expliquer les concepts fondamentaux de cette idée : classe et race, et d’établir comment la lutte des classes peut s’exprimer à travers le substrat racial.

Nkrumah s’explique sur la nature de la classe sociale : «…une classe n’est rien d’autre qu’un ensemble d’individus liés par certains intérêts qu’ils essaient de sauvegarder »[1]. Mais Nkrumah n’explique que la situation en état d’existence de classes ; il n’explique pas comment se forment les classes, mais comment elles fonctionnent. Grossièrement, une classe (la bourgeoisie, la classe dominante) exploite et asservit son homologue (le prolétariat, la classe assujettie). L’existence des classes et donc le fruit de la propriété privée, mais surtout du fait qu’une poignée d’hommes ait confisqué les moyens de production, réduisant la grande majorité à l’esclavage. L’idée de race quant à elle renvoie assez naïvement à l’idée de couleur de peau. Mais le concept peut être étendue jusqu’à la culture car même les peuples arabes qui ont colonisé l’Egypte, aujourd’hui sont victimes du racisme de la part des Blancs qui ont pourtant la même couleur de peau. Le concept de race dépasse donc clairement la couleur de peau pour recouvrir l’aspect culturel. Mais tout serait simple si pour avoir une culture différente d’un autre il fallait avoir une couleur aussi différente. Les Allemands n’ont pas la même culture que les Français et pourtant ils n’ont pas été victimes de racisme de la part de ces derniers. La culture ne suffit donc pas. Ici, il y a l’ère géographique d’origine. Ainsi, qu’on vienne d’Afrique ou d’Europe, les données ne sont pas différentes. Toutefois, il faudrait sûrement trouver d’autres composantes au racisme car celui-ci se complexifie tout les jours et les trois critères évoqués plus haut (couleur de peau, culture et origine) peuvent s’avérer insuffisants pour l’analyse de la situation bien qu’assez caractéristiques de celle-ci. Toutes ces difficultés nous montrent à quel point il est compliqué de définir ce concept de « race ». Ceux qui l’emploient – pour le justifier ou l’infirmer – sont dans l’incapacité d’en donner de claires. Toutefois, nous pouvons adopter de façon provisoire la notion de race comme étant l’ensemble de critères physiques et physiologiques permettent de reconnaitre l’origine d’un individu.

Comment passe t-on de considérations purement économiques comme la classe sociale à un concept impliquant la culture comme celui de race ? Le passage est simple : la colonisation. Rappelons-nous à cet effet que les classes naissent de l’asservissement. Or, c’est ce qui se produit dans la colonisation ; seulement, les victimes de cette abomination n’ont plus les mêmes traits physiques que les bourreaux ; ce qui est le cas lorsque la lutte des classes ne traverse pas de telles limites. Ainsi la lutte des classes ne peut muer en lutte des races qu’en Afrique où l’opposition entre Bourgeois et Prolétaires et indéfectiblement opposition entre Blancs et Noirs, les colons Blancs ayant pris possession des terres et des moyens de production des Noirs. C’est ainsi que Nkrumah écrit :

 « Comme dans toutes les régions sous domination coloniale, le problème social est d’abord et avant tout un problème racial. Les possédants sont Blancs et les démunis Noirs et tous les arguments habituels : le mythe de l’infériorité raciale, le droit de domination des plus capables ont été avancés pour justifier le système de domination raciale et son renforcement »[2].

 L’exemple le plus connu de cette ramification raciale de la lutte des classes et sans contexte celui de l’apartheid en Afrique du Sud.  Ce que veut dire Nkrumah c’est que l’origine de la ségrégation raciale n’est pas à chercher dans la colonisation mais dans le développement économique capitaliste. Nkrumah ici fait quand même bien d’associer capitalisme et ségrégation sociale car le capitalisme institue, encourage et renforce les fractures sociales. Et Nkrumah prend l’exemple de l’Afrique du Sud :

 « Au début de la colonisation hollandaise, écrit-il, la distinction ne se faisait pas entre Blancs et Noirs, mais entre chrétiens et païens. Ce n’est qu’avec la pénétration économique capitaliste qu’apparurent les rapports féodalistes de type capitaliste et la discrimination raciale connue sous le nom d’apartheid »[3].

 En clair, il est possible de coloniser sans faire intervenir la lutte des races car cette dernière n’est que la transposition de la lutte des classes qui, elle-même, n’est que l’expression de la tendance de l’option capitaliste de l’économie. Doublée au colonialisme et à l’esclavage, cette tendance capitaliste forme la société raciste. Ce jumelage du capitalisme et du racisme que propose Nkrumah ne nous satisfait pas : il n’y a pas de racisme entre les Blancs prolétaires et les Blancs bourgeois. Cette assimilation n’est pas claire et nous ne satisfait guère car aucun lien logique ne lie les deux évènements de façon directe. Par contre, la colonisation est bien plus proche du racisme que le capitalisme car ce n’est que par la colonisation que la rencontre des races est possibles. Ainsi ce serait le colonialisme qui aurait servi de transition sociale à l’application du capitalisme racial ou du racisme. Le schéma se présenterait donc comme suit : capitalisme → colonialisme → racisme, car c’est l’étape colonialiste qui rend possible la conversion catégorielle du capitalisme au racisme. Autrement, cela n’est pas possible.

Comment guérir la société de ce mal ? Car Nkrumah ne fait pas que diagnostiquer le problème : il prétend aussi pouvoir le traiter. Sa réponse, qui suit à la lettre celle de la philosophie de l’histoire marxiste est contenue dans ces lignes :

 « Ce qu’est qu’avec l’abolition du capitalisme, du colonialisme, de l’impérialisme et du néo-colonialisme, ainsi qu’avec l’instauration du communisme mondial que pourront s’instaurer les conditions grâce auxquelles le problème racial pourra être définitivement éliminé »[4].

 Nkrumah nous prouve une fois de plus qu’il est un éternel utopiste puisqu’il pense que les tares de la société occidentale : capitalisme, néocolonialisme, racisme, etc. seront éliminées un jour. Nous proposons une approche plus chaotique du  problème en évitant le moment dialectique supérieur pour reprendre les termes de Hegel, c’est-à-dire en évitant la synthèse. Nous resterons à l’opposition en postulant que tant qu’il y aura des hommes, il y en aura qui voudront – et qui sûrement y arriveront – dominer sur les autres. Pour supprimer les classes sociales, il faut purement et pas si simplement supprimer les hommes ou alors créer un seul homme qu’on multipliera de sorte qu’il soit partout et toujours identique à lui-même, défendant les mêmes intérêts, etc. Or, si l’opposition demeure, le racisme aussi. Ce qu’il faut, ce n’est pas l’annulation de l’opposition, mais sa conservation. Ce qui doit changer, c’est notre rapport à cette domination. Ce qui doit changer, c’est notre place dans cette lutte. Et ce n’est que la révolution qui permettra l’inversion des pôles de domination ; pas la disparition de la domination elle-même, car cela est impossible.

Jean Eric BITANG

Douala 26 juin 2010.


[1] Nkrumah K., La lutte des classes en Afrique, tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, p. 19.
[2] Ibid., p. 23.
[3] Ibid., pp. 32-33. Souligné par l’auteur.
[4] Ibid., p. 34.
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