Des contradictions internes du Consciencisme 2: sur la dialectique


 

Il est indéniable que la philosophie de Nkrumah est de type critique, c’est-à-dire qu’elle accepte, intègre et dépasse la négation – c’est-à-dire les entités opposées – dans un mouvement « supérieur » pour reprendre les termes hégéliens. Mais jusqu’où va cette dialectique ? Jusqu’où s’immiscent ses ramifications ? Ces questions nous situent au cœur de ce que nous pensons être la deuxième contradiction interne du consciencisme – en tant que doctrine de Nkrumah.

L’idée première est que la dialectique ou cette idée, est hostile au dogmatisme, puisqu’elle stipule la nécessité du mouvement, et précisément du mouvement de la pensée sur le plan conceptuel. En effet, le principe par excellence d’une philosophie dialectique est le mouvement, et précisément le dépassement, le changement. Dans une philosophie qui se voudrait donc dialectique est de ne considérer qu’une seule règle comme devant gérer le devenir : le mouvement. C’est dans ce sens par exemple que M. Njoh-Mouelle présente le mouvement comme étant capital à la vie humaine dont elle est la principale caractéristique. Il écrit à cet effet :

 « La monotonie est mortelle pour l’homme même lorsqu’elle est monotonie d’une vie paradisiaque [car] une loi implacable régit toute vie et plus particulièrement toute vie humaine ; celle du mouvement et de l’activité. Supprimez le mouvement, supprimez le travail et c’est la mort »[1].

 C’est justement sur cette idée de « mouvement » perpétuel qu’insiste la dialectique car rien ne doit arrêter ce mouvement sous peine de tomber dans le dogmatisme et de cristalliser l’être. Mais c’est à justement à ce niveau qu’il y a problème : Nkrumah arrête la dialectique en nous proposant des principes dans son consciencisme, principes qui vont à l’encontre du seul vrai principe admissible pour une philosophie dialectique : le mouvement. Il écrit, concernant l’éthique que le « Le grand principe moral du consciencisme est de traiter chaque être humain comme un fin en soi, et non comme un simple moyen »[2]. Nous avons déjà traité des fondements de cette affirmation dans l’analyse de la première contradiction interne du consciencisme et il n’est pas question d’y revenir. Arrêtons-nous plutôt sur quelque chose de fondamental pour la compréhension du propos : la dichotomie qu’observe Nkrumah entre les principes et les règles. Il écrit :

  Il est indispensable de bien comprendre les rapports entre règles et principes. Ces rapports sont comparables à ceux qu’il y a entre l’idéal et les institutions, ou entre les statuts et les règlements. Les statuts, bien sûr, posent des principes généraux ; ils n’explicitent pas les procédures par lesquelles on pourra les appliquer. Les règlements sont des applications de ces principes »[3].

 A partir de cette distinction, l’auteur du Consciencisme peut donc écrire que bien que la règle éthique du consciencisme ne doive pas changer « Les règles morales [elles, c’est-à-dire l’application du principe éthique] peuvent, et même doivent, changer »[4]. On pourra alors croire que Nkrumah conserve le principe dialectique de mouvement, car en préservant l’idée de principe moral, il peut quand même appliquer le mouvement à quelque chose qui dépend « du stade atteint par la société dans son évolution historique »[5], c’est-à-dire la loi. Nkrumah a-t-il réussi son pari ? A-t-il conservé la teneur dialectique naturelle de sa théorie ?

Nous ne pensons pas pouvoir répondre à ces questions par l’affirmative, puisque la question du mouvement dans toute théorie dialectique se pose au niveau primaire et non au niveau secondaire. En effet, les règles et les principes représentes deux niveaux de l’édifice dialectique : l’un étant le niveau primaire (le principe), et l’autre étant le niveau secondaire (la règle). Le mouvement, pour que la teneur dialectique soit conservée, doit être appliquée au premier niveau, car sinon il n’est que mouvement de surface. Nkrumah fait néanmoins bien de remarquer que les principes moraux ne sont pas universels. En effet, le socialisme scientifique dont s’inspire le consciencisme, et le capitalisme – qui conduisent à deux types de sociétés –, lorsqu’on les analyse du point de vue éthique, promeuve chacun un principe moral bien différent. Dans le capitalisme, l’intérêt suprême n’est pas le bonheur de l’homme, mais la recherche du bénéfice, et c’est justement ce principe qui s’applique sous diverses règles dans les sociétés acquises à cette idéologie. De ce simple point de vue, nous pouvons répondre par la négative à l’idée d’universalité des principes moraux, mais peut-être pouvons-nous, à la limite, voter pour la supériorité du principe kantien sur les autres, supériorité, non en termes d’efficacité, mais en termes de promotion de l’homme. Mais ici encore, le choix qui nous guiderait serait dicté par notre idéologie, car exploiter l’homme c’est toujours promouvoir l’homme, sans que ce terme n’ait pas la même signification quand on l’emploie doublement. D’un côté, l’homme signifie l’exploitant – et c’est justement lui qui est promu – et de l’autre, l’homme signifie l’exploité – et c’est lui qui est asservi –. Dans tous les cas, l’homme est au moins traité toujours comme une fin. Le capitalisme traiterait ainsi l’homme de la première espèce, et le consciencisme, l’homme de la deuxième espèce. Mais nous ne voulons pas discuter des différentes morales auxquelles conduisent telle ou telle idéologie, nous voulons expressément faire remarquer que Nkrumah a enfreint la règle dialectique minimale : ne tenir rien d’autre pour principe que le mouvement, et ce faisant il a crée une tension entre lui et lui-même.

Dans une philosophie éminemment dialectique, il ne peut y avoir de « principe » moral dans le sens que Nkrumah donne à ce terme, c’est-à-dire en termes de socle inaliénable. Le sol socle inaliénable c’est le mouvement. Or, si le mouvement est un socle, la conclusion logique est que ce socle n’existe pas, car le mouvement perpétuel empêcherait à quiconque – loi ou homme – de s’éterniser. Le devenir deviendrait donc ainsi le seul maitre. Du point de vue moral aussi, le consciencisme, pour être conséquent avec lui-même ne devrait pas avoir de principe moral autre que le changement, c’est-à-dire ne pas avoir de morale en tant que cette dernière est un code bien établi de lois qui régissent les rapports entre les individus. Le consciencisme, pour être dialectique jusqu’où bout, devrait mettre la morale de côté et être une théorie amorale, la liberté – et sa recherche – devant, à tout moment, et dans toutes les situations, permettre de choisir entre les différentes actions proposées afin de garantir la liberté de l’homme.

Jean Eric BITANG

Douala, 12 juillet 2011.


[1] Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, CLE, 1998, p. 93 et p. 95.

[2] Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 144.

[3] Ibid., p. 141.

[4] Ibid., p. 142.

[5] Ibid., p. 143.

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2 Responses to “Des contradictions internes du Consciencisme 2: sur la dialectique”


  1. 1 Lejournal Depersonne 17 juillet 2011 à 2:32

    Mouvement vers le rien

    Il n’y a pas de salut… il n’y aura pas de salut
    Ni pour les pays déficitaires comme la Grèce ou l’Espagne
    Ni pour les pays lacunaires comme la France ou l‘Allemagne
    Ni pour les pays totalitaires comme l’Amérique ou la Chine
    N’y songez même pas, il n’y a pas de remède pour ce genre de poison… ni de remise pour ce genre de crise.
    Nous sommes tous contaminés, irradiés par je ne sais quelle disgrâce divine.

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/07/mouvement-vers-le-rien/

    • 2 jeanericbitang 17 juillet 2011 à 4:14

      Le seul problème c’est que je ne comprends pas votre commentaire par rapport à la problématique abordée dans mon article. Il serait peut être judicieux que vous daigniez m’éclairer un peu.


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