« LA PHILOSOPHIE EN EGYPTE ». Notes du cours du Dr MBEDE (Partie II)

II.          LES PREUVES DE LA VIE PHILOSOPHIQUE EGYPTIENNE

 

1.      La preuve par les systèmes et les écoles de pensée égyptiens

 

L’histoire de la pensée égyptienne dévoile un certain nombre de courants traduisant eux-mêmes l’existence d’écoles de pensée. Parmi ces écoles, on peut citer :

  • L’école philosophique thébaine (Thèbes). Elle passe pour avoir inventé la philosophie. Jean François Champollion, au regard des merveilles qu’à pu produire cette école écrit : « Thèbes ; c’est le plus grand mot qui existe dans aucune autre langue ».
  • L’école memphite (Memphis). Elle a eu pour maitres Knufis et Pamenes. C’est elle qui nous a légué ce texte d’une puissance exceptionnelle dénommé Document de philosophie memphite. Grégoire Biyogo dans son Origine égyptienne de la philosophie écrit à propos de ce texte: « … sans doute le plus important que nous ait légué l’Egypte, le “Document de philosophie memphite” encore appelé le “Texte de Shabaka” … Ce fameux document des prêtres philosophes de Memphis comporte des questions jamais encore posées jusqu’ici. En l’occurrence la question de l’engendrement des états pour un principe absolu (Ptah), ou même l’eschatologie et l’ontologie memphites » (pp. 41-42).
  • L’école de philosophie héliopolitainne (Héliopolis) qui a eu quelques maitres comme Sekmuphis, Psenopis, etc. C’est cette école qui découvre le principe du chaos originel (le Noun).
  • L’école amarnienne. Elle a moins brillé que les autres. Son maitre à penser reste Akhenaton, de son vrai nom Aménophis IV. C’est lui qui a crée sa ville et la religion solaire. L’humanité lui doit également la construction du temple de Karnak. Ce temple témoigne des importantes connaissances en physique, mathématiques, architecture … L’humanité doit également à ce penseur un texte extrêmement puissant dont la profondeur, la densité, la luminosité ont suscité une grande postérité : L’hymne à Aton.
  • L’école saïte (Saïs). Celle-ci avait pour maitre Sonchis. Cette école a connu elle-aussi un grand rayonnement. Les prêtres de Saïs passaient pour les plus sages d’Egypte. Ces prêtres ont laissé une forte impression à Solon. C’est ce qu’atteste Platon dans Le Timée lorsqu’il écrit : « Solon disait que les gens de Saïs l’avaient fort bien reçu et qu’en les interrogeant sur les antiquités…, il avait constaté que nul, parmi les Grecs, et lui le premier, ne savait le moindre mot de ces questions ».

Telles sont les grandes écoles de pensée que l’Egypte a pu produire. Toutefois, il nous faut encore examiner la question des concepts si tant est que, comme le soutiennent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ?, la tâche de la philosophie est de « produire des concepts ».

2.      La preuve par les concepts de la pensée égyptienne

 La philosophie égyptienne a produit des concepts dont la profondeur philosophique ne fait plus l’ombre d’aucun doute. Parmi eux, nous pouvons nous arrêter sur la Maât, le Noun, Isefet, le Djet et l’Ankh.

 La Maât est un concept central dans la pensée égyptienne. C’est principe d’ordre et de justice. On ne saurait comprendre la civilisation égyptienne sans se référer à ce concept. La Maât se confond avec l’éthique (Justice et Vérité en priorité), avec l’ordre universel au sens cosmique et sociopolitique, puis, avec l’intégration sociale basée sur la communication en la confiance. On peut dire comme le soutient Grégoire Biyogo qu’il s’agit :

 « De l’économie générale de l’équilibre du cosmos qui soit se réaliser dans la société – l’Egypte terrestre – comme elle constitue la norme de la vie de chacun après la mort, car au tribunal dernier, la maât pèse sur les cœurs, Thot assistant d’Osiris, le grand juge de l’humanité, tient ouvert le livre de la vie, et le juge implore le Père. C’est l’équilibre de l’harmonie cosmique, le la Vérité-Justice. L’Egypte recherche cette harmonie de la forme et de l’esprit ». (p. 98, op. cité).

 L’autre concept que nous pouvons exploiter dans la pensée égyptienne antique est Isefet. A l’inverse de la Maât, Isefet renvoie au désordre, à la menace, à la destruction qu’il convient de dompter ou de vaincre. Ce concept évoque le chaos, l’injustice, le désordre social. C’est le risque de la destruction qui invite au ressaisissement, lequel passe par de la lutte pour trouver la solution à ce désordre. Les historiens de la philosophie antique africaine nous apprennent que c’est contre Isefet que l’Egypte s’est réalisée en inventant la géométrie. C’est en effet pour faire face aux multiples inondations qui menaçaient constamment d’engloutir la vallée du Nil que les savants Egyptiens vont donner naissance à la géométrie. Ce qui apparait intéressant et que nous retiendrons, c’est que la géométrie, grâce à ses exigences de rigueur, d’exactitude, de précision et d’ordre, servira de principe de base non seulement aux plans purement épistémologiques, scientifiques, mais aussi au plan social et l’éthique. C’est en cela qu’elle permettra de combattre le désordre, l’anarchie que représente Isefet.

Ensuite, le Djet. Ce concept désigne le mouvement du devenir éternel, l’éternel retour de l’Un divisé jusqu’à l’infini. S’appuyant sur les travaux de Cheikh Anta Diop, Grégoire Biyogo nous apprend que

 « L’Egypte a magistralement décrit ce mouvement dialectique de la pensée à travers la figure du phénix…gardien du livre qui renait et se recrée sans cesse, tel le phénix de la légende hermétique qui le fait brûler sur un bûcher mais de ses cendres, il renait toujours » (p. 100, op. cité).

 Le Noun quant à lui est un concept très important de la pensée égyptienne. Il désigne ce qu’on pourrait appeler « l’océan des possibles ». Le Noun contient toute chose à l’état de possibilité, à l’état de virtualité. Il est la condition sine qua non de tout ce qui est, le point de départ absolu de l’Etre alors que lui-même n’a ni début ni fin. Le Noun est, à proprement parler, l’indéterminé, il est la condition d’existence, la cause et la fin de tous les étants. Tout part du Noun et tout retourne au Noun. En fait, le Noun équivaut à l’Etre, mouvement progressif allant du chaos organique à l’organisation et de l’étendue indistincte et antérieure à toute constitution. L’Être crée sans cesse.

L’Ankh désigne la vie, la vitalité et plus encore, l’invention permanente de la vie. Les historiens de la pensée africaine ancienne nous apprennent que l’Egypte avait pensé la vie comme la norme de l’existence, elle entendait prolonger indéfiniment la vie ; c’est la raison pour laquelle elle distinguait une avant-vie : l’Egypte cosmique ; une vie : l’Egypte terrestre, et une après-vie : l’Egypte céleste. Dans les eaux somnolentes de l’océan primitif qu’est le Noun, la vie advient progressivement selon un principe évolutionniste, puis elle constitue tout ce qui est et, dans l’Egypte céleste, elle se prolonge après le jugement dernier.

Notre préambule a consisté à démontrer sur la base de critères objectifs (témoignages de savants Grecs, concepts, écoles philosophiques, etc.) que l’Egypte antique a bel et bien philosophé et qu’au-delà des préjugés racistes et des insuffisances de l’ethnophilosophie, il y a lieu d’admettre avec M. Towa qu’

 «  En ce qui concerne l’Egypte ancienne, les textes disponibles permettent d’affirmer l’existence d’une authentique philosophie qui a fleuri sur les bords du Nil plusieurs millénaires avant Thalès, le premier pré-socratique » (p. 32, L’idée).

 Il nous revient donc maintenant d’examiner la production intellectuelle de l’un des penseurs majeurs de l’Egypte ancienne : Ptahhotep. Nous nous attarderons sur quatre points principaux : une présentation rapide de sa vie, un décryptage du rapport de sa pensée (1) à la vérité, (2) à la critique et en (3) à la question de l’éthique.

Publicités

12 Responses to “« LA PHILOSOPHIE EN EGYPTE ». Notes du cours du Dr MBEDE (Partie II)”


  1. 1 brown 10 juin 2013 à 8:49

    si vraiment la philosophie est née en Égypte pourquoi donc certains penseurs africains continuent-ils à nier l’existence d’une philosophie africaine?

    • 2 jeanericbitang 17 juin 2013 à 11:43

      Bonjour Brown,
      D’abord s’il faut s’en tenir à l’analyse de Nkrumah (Introduction du Consciencisme), on peut remarquer avec lui que les positions d’intellectuels africains diffèrent suivant leur place dans le système. Ceux que M. Bidima appelle les « fonctionnaires de la philosophie » qui sont à la solde du pouvoir gagnent tout (ou au moins protègent le peu qu’ils ont) en répétant le mensonge originel de l’Occidentalité de la philosophie. Ensuite, il y a les gens complexés qui, à cause de leur éducation, ne peuvent penser autrement que de la manière dont ils ont été formés: « à l’occidentale ». Enfin, je crois qu’il y a des gens qui manquent seulement de courage ou d’érudition.

    • 3 Samson 31 juillet 2014 à 10:50

      En effet il faut d’abor entrevoir cette question de l’origine de la philosophie selon deux points de vue. Les points de vue selon lesquels la philosophie est née soit en Egypte, soit en Grèce ne devraient en aucun cas se contredire. Cela revient à dire que c’était le bourgeon de la pensée philosophique qui se formait en Egypte. De plus, cet effort de pensée n’appartenait qu’à des cercles fermés. C’est donc la systématisation de ce bourgeon philosophique qui constitue le mérite de la gent hellénique qui a su mener par son génie innovateur à bien, le brassage avec sa propre culture.
      De la sorte, certains philosophes faisant opinion dans le sens où la philosophie serait née en Grèce nie l’existence d’une philosophie africaine puisqu’elle a encore des difficultés se conceptualiser. C’est pourquoi quelques philosophes parlent d’ « ethno philosophie ». Leur réponse est parcellaire.

      • 4 jeanericbitang 31 juillet 2014 à 10:43

        Corrigez-moi si je me trompe Samson, mais si la philosophie ne devient philosophie qu’en Grèce et non en Egypte, où doit-on dire que la philosophie est née? Ne devrait-on pas admettre dans ce cas qui ce qui naquit en Egypte n’était que de la simple pensée n’ayant pas atteint son « concept ». Le « bourgeon » est-il la fleur? Juge-t-on de la puissance de philosophie ou de l’acte de philosophie?
        Si vous répondez à ces questions avec impartialité vous vous rendrez peut être compte de la justesse de ce mot de Marcien Towa contenu dans l’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle:
        « Le problème de la délimitation du domaine de la philosophie peut sembler d’abord purement académique et comme tel ne présentant d’intérêt que pour le cercle étroit des philosophes. En réalité, ce qui est en jeu c’est la hiérarchisation des civilisations et des sociétés, ni plus ni moins » (Yaoundé, CLE, p. 19).

  2. 5 Moustapha 20 juillet 2013 à 12:50

    si la mathematique , la physique et les autres sciences ont vue le jour en Egypt pour quoi les egyptiennes n’ont pas puis faire de progre technique et scientifique comme les europeens ?

    • 6 jeanericbitang 20 juillet 2013 à 1:43

      Moustapha, si on s’en tient aux commentaires de Diodore, d’Homère et de bien d’autres historiens ou non de la Grèce antique, l’Afrique d’alors était le centre intellectuel du monde. Comment pensez-vous par exemple que même les Hébreux (dans la Bible) redoutent la puissance égyptienne?
      Malheureusement, l’Egypte, comme tout empire, a connu la décadence et c’est ce qui explique que de nos jours, l’Egypte n’a plus la place qu’elle avait dans le temps. Mais la même chose peut se dire de l’empire romain, etc.
      Les progrès techniques ont donc bel et bien été possibles en Egypte et je crois d’ailleurs que l’Egypte a contribué grandement à enrichir l’art de la guerre antique. Comparée à cette civilisation, c’est l’Europe qui est en retard d’un ou deux millénaires.

  3. 7 sianipires 28 septembre 2014 à 4:24

    la philosophie tire son origine en afrique puisque le premier homme vient de lafrique

  4. 9 Souleymaneballo 19 janvier 2016 à 12:05

    Cest tres logigue de parle sur lexistence de la Philosophie egyptienne !!!

  5. 10 MPATI NDOTONI DEPADOU 31 décembre 2016 à 11:38

    Sans entrer dans le débat de fond, j’apporterais ma contribution , paraphrasant Marcel Towa, que le problème de l’existence ou non de la philosophie africaine est un problème des académiciens. En réalité il n’y a pas de philosophie proprement occidentale tout comme il n’y a pas de philosophie proprement africaine; de la même façon pour les mathématiques ou la physique. Il y a une certaine manière de voir les choses des occidentaux tout comme il y a une certaine manière de voir les choses des Africains. Mais la philosophie, en tant que réflexion rigoureuse sur la pensée et conceptualisation des étants n’est ni occidentale ni africaine. Que cette façon d’appréhender la réalité ou d’avoir une distance critique vis à vis des étants ait commencé en Egypte puis amplifiée et démocratisée en Occident c’est plus que probable en tout cas pour les Africains et les Occidentaux. Mais que dirions nous d’autres peuples? MPATI

  6. 12 Grégoire BIYOGO 21 mars 2017 à 10:51

    Je continue de demander à l’auteur de et article de citer origine égyptienne du savoir et Histoire de la philosophie égyptienne vol 1 du professeur Biyogo, qui sont les seules eources qui contiennet les connaissances ici reprises sans guillemets ! Pratique grotesque du plagiat.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Calendrier

août 2011
L M M J V S D
« Juil   Sep »
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293031  

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 107 autres abonnés


%d blogueurs aiment cette page :