« LA PHILOSOPHIE EN EGYPTE ». Notes du cours du Dr MBEDE (Partie III)

III.                   UN PHILOSOPHE EGYPTIEN : PTAHHOTEP

 

1.      Qui est Ptahhotep ?

 Les recherches récentes menées par un certain nombre de penseurs Africains nous présentent Ptahhotep comme le « Premier philosophe de l’humanité ». C’est lui qui, bien avant Socrate, Platon et les autres, a mené une réflexion portant sur les questions essentielles de l’existence. La question de la connaissance, la question de la vérité, la question éthique et politique pour ne citer que celles là.

Ptahhotep était le Vizir (ministre) du roi Egyptien Isesi de la Ve dynastie sensiblement vers 2450 av. J.-C. Plusieurs maximes attribuées à Ptahhotep nous sont parvenues. C’est de ces maximes que nous articulerons notre réflexion.

Pour initier une réflexion de type philosophique, on doit s’entourer d’un certain nombre de précautions qui tournent autour de la question de méthode, mais aussi de celle de la finalité. La réflexion philosophique, à ce titre est donc spécifique ; spécificité qui se retrouve bel et bien dans les maximes que nous propose Ptahhotep.

2.      La question de la vérité chez Ptahhotep

 Ptahhotep présente la vérité comme quelque chose d’excellent, de beau, de durable. Il précise que depuis Thot, cette vérité n’est point altérée. C’est dans ce sens qu’il estime que l’ « Homme de connaissance nourrit son âme par ce qui est durable ». Il oppose l’ « homme de connaissance » à l’ « insensé ». La vérité chez Ptahhotep contient des attributs qui sont l’inaltérabilité, l’éternité et l’excellence. C’est un savoir qui, malgré les variations du temps, ne peut être ni altéré ni réfuté. Mais il faut pousser l’analyse un peu plus loin pour comprendre qu’en réalité, à travers la question de la vérité, Ptahhotep visait la notion d’objectivité. Car la vérité est là, invariable. Il faut préciser que Ptahhotep avait en vue une vérité absolue. La notion de vérité revêt une double dimension : cognitive et éthique car la vérité ce n’est pas seulement le Juste, l’adéquat, c’est aussi ce qui est conforme à la norme éthique, au Bien. Cette double détermination qui fait la particularité de la vérité apparait dans un texte où Ptahhotep oppose le juste et l’injuste, la vérité et l’erreur, l’homme de connaissance et l’insensé. Il écrit :

 « L’homme de connaissance se lève de bon matin pour affermir sa situation tandis que l’homme dépourvu de raison ne fait que “suivre”. L’insensé qui n’écoute pas ne pourra rien faire car il considère la science de même que l’ignorance, ce qui peut être utile comme ce qui est nuisible. Il accomplit tout ce que l’on condamne … Il vit de ce dont on meurt ».

 Pour Ptahhotep, la vérité est fondamentale ; elle s’apparente même à une pierre précieuse, mais celle-ci ne se trouve pas à la surface des choses. Elle appelle donc humilité, engagement et détermination. En outre, celle-ci n’est l’apanage de personne. Ceci nous amène à penser qu’il y a chez Ptahhotep une certaine universalité de la raison. Cette thèse n’est pas très loin de ce qu’on retrouvera plus tard chez Platon dans le Ménon. Le sage Egyptien met ainsi en garde contre l’assurance présomptueuse et le dogmatisme lorsqu’il donne le conseil suivant :

 « Ne sois pas imbu de ton savoir, consulte l’ignorant et le savant. Les limites du savoir ne sont jamais atteintes. Nul savant ne parvient à la perfection. La vérité est plus cachée qu’une pierre précieuse et cependant, elle peut être trouvée chez d’humbles pileuses ».

 Cette pensée de Ptahhotep met en lumière au moins deux choses. D’abord l’humilité. Celle-ci se présente comme une vertu fondamentale en philosophie et c’est justement par rapport à cette exigence d’humilité que le terme « philosophie » a pu voir le jour. Socrate matérialisera cette exigence d’humilité à travers ses discussions quotidiennes avec tous les acteurs sociaux de la cité d’Athènes. Ensuite, il y a l’idée de l’universalité de la raison. Ptahhotep nous amène à comprendre que la vérité ou même la connaissance, peut se retrouver même chez ceux qu’on présente comme les moins valeureux dans la société. Cette prise de position de Ptahhotep nous rappelle celle de Platon dans le Ménon : on peut trouver la vérité chez les esclaves. Ce qui contraste avec l’idée qu’Aristote se fera de l’esclave dans La politique. L’esclave, pour lui, est cet individu dont la raison est rivée sur la sensibilité.

3.      Ptahhotep et le problème de la critique

 Lorsqu’on parle de la philosophie, on a tout de suite en idée l’exigence critique. Cette exigence est la pierre angulaire de la méthode en philosophie. C’est elle que nous retrouvons dans la maïeutique socratique, dans la dialectique platonicienne, le doute cartésien, etc. Comment cette exigence est-elle donc manifestée chez Ptahhotep ?

C’est avec Ptahhotep que nait l’art de l’argumentation, de la réfutation et bien entendu, le raisonnement scientifique. Il n’y a pas de philosophie sans esprit critique. Chez les Egyptiens antique, la critique a pris un accent particulier. Chez eux, le dogme ne fonctionne pas ; voilà pourquoi la critique ici, a pris un aspect sévère. Ptahhotep l’illustre à travers cette maxime :

« Si tu rencontres un interlocuteur au mieux de sa forme, sage et averti plus que toi, alors incline toit. N’éprouve aucun ressentiment à son égard, mais tu le critiqueras s’il dit des choses insensées et le moment venu, tu ne manqueras pas de le réfuter de telle sorte qu’on dise de lui : mais c’est un ignorant ».

 Ces propos de Ptahhotep traduisent au moins une double exigence :

  1. l’exigence d’humilité tout d’abord. L’humilité est considérée comme une vertu essentielle en philosophie et dans les autres domaines de la connaissance. Elle symbolise la prise de conscience de l’homme face à l’immensité du champ de la connaissance. C’est elle qui est le moteur par excellence de la recherche. L’individu humble a une pleine conscience de ce qu’il sait, mais aussi de ce qui échappe encore à son savoir. Mais surtout, la détermination à combler ce vide. Ptahhotep recommande ainsi de se plier à un interlocuteur plus aisé, mieux outillé, mais cette attitude ne signifie pas qu’on abdique, mais qu’on prend du recul pour mieux examiner l’affaire. C’est la raison pour laquelle dans la suite de son propos, il conseille de faire usage d’une critique acerbe si on se rend compte que son interlocuteur en fin de compte, est léger en démonstrations.
  2. Ensuite, l’exigence d’honnêteté. Du point de vue de la connaissance, cette autre exigence est fondamentale. En effet, elle instaure le débat sain et la capacité de prendre pour vrai les démonstrations de l’autre. Mais par-dessus tout, Ptahhotep met ici en lumière l’exigence de la réflexion critique et autonome. Cette réflexion critique est l’âme même de la philosophie, voilà pourquoi Descartes, au terme de son séjour au Collège de la Flèche, a pris la décision de soumettre toutes les connaissances qu’il avait apprises au crible d’une pensée critique et autonome.

L’art du raisonnement, du dialogue et de la critique qu’on retrouve chez Ptahhotep étaient un fait répandu dans la société égyptienne. Même les assemblées des dieux n’étaient pas épargnées. En effet, les dieux Egyptiens, contrairement aux dieux chrétien et musulman, et même au Dieu mésopotamien, dialoguent, ils argumentent et se réfutent. Les dieux Egyptiens écoutent. C’est la raison pour laquelle devant l’assemblée des dieux, le défunt défend sa cause. Par contre Yahvé et Allah régentent le monde par décrets. Yahvé tonne dans les nuages, il descend sur terre sous la forme d’une boule de feu ; bien plus, il est omnipotent et omniscient.

En fin de compte, l’exigence du débat, du dialogue et de la critique qu’on retrouve chez Ptahhotep est un fait qui a embrassé toute la société égyptienne. Ce fait nous autorise à penser que le peuple égyptien était un peuple philosophique.

4.      Ptahhotep et le problème de l’éthique

 La question de l’éthique est d’une dimension fondamentale dans les maximes de Ptahhotep. Ce dernier insiste justement sur la morale en tant que fondement et garant de l’harmonie sociale. Nos sociétés actuelles brillent par un déficit éthique qui se traduit par la corruption, les détournements de deniers publics et les immoralités de toutes sortes. Lorsque Ptahhotep insiste sur la morale, il s’agit non seulement de discipliner et de parfaire les comportements individuels, mais aussi d’humaniser l’action des dirigeants. C’est à ce niveau qu’il nous semble intéressant de relever que du point de vue de la pensée de Ptahhotep, la morale doit accompagner au quotidien l’action de ceux qui gouvernent. Dans une des maximes, Ptahhotep donne un conseil à un chef :

 « Si tu es un guide chargé de donner des directives à un grand nombre, cherche pour toi chaque occasion d’être efficient de sorte que ta manière de gouverner soit sans faute. Grande est la règle, durable son efficacité ».

 En d’autres termes, le sage Egyptien insiste ici sur une exigence qui fait couler beaucoup d’encre et de salive dans le domaine de la gestion des cités. Pour Ptahhotep la politique et l’éthique doivent être intimement liées ; ce qui veut dire que le Prince doit introduire dans sa gouvernance l’exigence morale. Cette idée sera reprise par Platon lorsque dans sa Lettre VII, il soutient l’idée selon laquelle les cités humaines ne seront mieux gouvernées que lorsque les philosophes seront rois ou que les rois se mettront à philosopher. Il est certes vrai que Machiavel viendra au XVe siècle insister sur la nécessité de ne pas confondre l’éthique et la politique, mais il nous semble que toute vraie politique, devant être orientée vers le Bien commun ne saurait se départir de l’exigence morale. C’est dans cette perspective que Ptahhotep insiste sur un art de gouverner qui est emprunt de valeurs morales. Il écrit : « Si tu es un guide, que ta manière de gouverner voyage librement au moyen de ce que tu as ordonné. Tu dois accomplir des choses élevées. Songe aux jours à venir (…) ».

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4 Responses to “« LA PHILOSOPHIE EN EGYPTE ». Notes du cours du Dr MBEDE (Partie III)”


  1. 1 kokopelli. 3 mai 2012 à 1:31

    Bonjour, j ai lu avec un grands intérêt vos article sur la philosophie égyptienne ,c’était assurément une très grande civilisation , qui fut pillé par les cultures avoisinantes ( maintenant j ai une petite idée d ‘ou viens la philosophie idéaliste et la kabbale mais c’est une autre histoire ça )… C ‘est un sujet qui m intéresse beaucoup mais comme le sujet et marginal , il n ‘est que rarement aborder ( mais peut être est ce qui a mal chercher?) ainsi, je voulais savoir si vous auriez des livres à me recommander sur le sujet.

    • 2 jeanericbitang 3 mai 2012 à 1:27

      Bonjour Kokopelli,
      La kabbale? Je ne connais pas. Je crois que ce sujet dépasse largement le cadre de mes maigres compétences. Par contre, sur l’égyptologie, vous pouvez lire les travaux de Cheikh Anta Diop et de M. Théophile Obenga entre autres. Vous pourriez aussi jetez un oeil à la thèse de Doctorat d’Engelbert Mveng, à l’histoire de la philosophie négro-africaine de M. Biyogo. Sinon, certains travaux de M. Nsame Mbongo disponibles sur internet peuvent servir d’une bonne introduction à la recherche.

  2. 3 Pierre 27 mars 2015 à 3:36

    Slt je voulais savoir si Platon n’a pas réellement aprit La philosophie en Égypte


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