A-t-on bien compris Marcien Towa ?

 

Dans leur Précis de philosophie pour l’Afrique (Nathan, 1981), Azombo-Menda et Meyongo écrivent, à propos de M. Towa :

« Il est évident que neuf ans séparent l’Essai de L’Idée d’une philosophie négro-africaine (Yaoundé, mars 1970-juin 1979). Mais lorsqu’on peut lire : « l’ethnophilosophie expose…les mythes, les rituels, les contes…et trahit aussi la philosophie » (Essai, p. 31), et neuf ans plus tard, dans L’Idée d’une philosophie négro-africaine du même auteur (p. 22). « Notre attention sera spécialement retenue par les cycles de contes… », et lorsque l’envoi de l’étude de ces contes qui a permis de déceler des éléments de ressemblance entre la pensée égyptienne et la pensée du reste de l’Afrique noire, tirer l’affirmation de « l’existence d’une tradition philosophique profonde remontant à la plus haute antiquité qui soit » (p. 31), il y a lieu de reconnaitre que le débat n’est pas clos »[1].

Selon nos auteurs, M. Towa aurait été double dans ses prises de position. Dans l’Essai, il aurait montré l’incapacité des contes, mythes et autres productions africaines de détenir de la philosophie, et dans L’idée, il se serait lui-même servi de ces contes pour prouver l’existence d’une philosophie africaine. A partir de là vient le problème de la cohérence de M. Towa avec lui-même. Mais on peut poser le problème autrement : du point de la vue de la compréhension qu’on a eu de cet auteur. Lorsqu’on sait que le Précis d’Azombo-Menda et de Meyongo est destiné aux élèves de Terminale du Cameroun (cf. la préface, pp. 3-4) et que son but est d’ « attirer l’attention des élèves sur des réalités qu’ils vivent dans un contexte socio-culturel donné » (p. 4), il y a lieu de s’interroger. La qualité du matériau et des analyses de nos deux auteurs est-elle satisfaisante ? Rend-elle bien compte de la pensée des auteurs ? Nous ne voulons pas questionner tout le livre, mais seulement la manière dont ce dernier aborde l’œuvre de M. Towa.

A l’évidence, nos deux auteurs n’ont pas bien compris le propos de M. Towa. S’il est évident que M. Towa critique l’ethnophilosophie dans l’Essai, il faut encore savoir de quel côté, ou sous quel angle il critique cette pratique. A notre connaissance, M. Towa n’a jamais écrit comme son confrère M. Njoh-Mouelle que « Le savoir proverbial (…) n’a rien de philosophique »[2]. La critique de M. Towa se démarque de toutes les autres critiques adressées à l’ethnophilosophie car M. Towa critiquait non l’objet de cette dernière, mais seulement sa méthode. M. Hountondji en convient d’ailleurs dans son livre le plus important lorsqu’il écrit qu’ «  à travers le concept polémique d’ethnophilosophie, Marcien Towa s’en prend seulement à la méthode des philosophes de la négritude, non à leur objet »[3]. M. Towa n’a donc pas de « problèmes » particuliers avec le mode d’expression traditionnel africain qui est grandement dominé par le conte, le mythe. Ce qui est, rappelons-nous, aussi le cas en Grèce au moment où Platon écrit… Mais notre travail n’est pas de légitimer notre démarche en la calquant sur le modèle du Maître, ce qui trahirait une certaine vision « esclavagiste » et « revendicatrice » de notre philosophie. La philosophie africaine n’est pas philosophique par analogie avec la philosophie européenne, elle l’est parce qu’elle répond aux critères philosophiques.

Azombo-Menda et Meyongo n’ont donc pas compris que M. Towa ne s’attaquait pas aux contes en-soi, mais à ce qu’on vient chercher dans les contes. L’instrumentalisation des contes de manière à y déceler de la philosophie est la critique majeure que M. Towa adresse aux ethnophilosophes. A ce sujet, cette citation devrait peut-être nous permettre d’y voir plus clair parce que nos auteurs l’ont grandement escarpée. Le philosophe d’Endama écrit précisément :

  « L’ethno-philosophie  expose objectivement les croyances, les mythes, les rituels, puis brusquement, cet exposé objectif se mue en profession de foi métaphysique, sans se soucier ni de réfuter la philosophie occidentale, ni de fonder en raison son adhésion à la pensée africaine. De la sorte l’ethno-philosophie trahit à la fois l’ethnologie et la philosophie »[4].

 Ou encore, lorsque s’expliquant sur la critique qu’il adresse à MM. N’daw et Basile Fouda, il écrit : « Nous voudrions appeler l’attention non sur le contenu détaillé de ces deux derniers travaux, mais sur le problème qu’ils posent et la méthode suivie pour le résoudre »[5]. Cette méthode consiste précisément à dilater le sens du concept de philosophie jusqu’à ce que celui-ci soit coextensif à celui de culture. Voilà la critique majeure que M. Towa fait à l’ethnophilosophie : il s’attaque à la méthode et non au support de la recherche. Il écrit d’ailleurs dans cette lancée, fustigeant la démarche ethnophilosophique qui veut poser l’existence de la philosophie africaine que : « « Ce résultat [c’est-à-dire l’affirmation de l’existence d’une philosophie négro-africaine], but essentiel de l’entreprise, est obtenu dès l’instant où  le concept de philosophie est élargi jusqu’à coïncider avec celui de culture »[6]. De la sorte, interroger les productions africaines – contes, légendes, proverbes, etc. – n’est que purement redondant.

Si la philosophie existe, elle doit bien être contenue dans les modes d’expression de la société qu’on examine, c’est-à-dire que si la philosophie africaine existe, elle ne peut exister que sous un mode d’expression propre à l’Afrique. Ne demandons pas à la philosophie traditionnelle africaine – traditionnelle, c’est-à-dire d’avant la rencontre avec l’Occident – de s’exprimer par exemple en Français ou en Anglais. Si on pose donc comme condition de la philosophie la langue, il est clair qu’il faut écarter beaucoup de philosophies particulières. Pourtant quelles que soient les philosophies, et quelles que soient le support d’expression qu’elles utilisent, il y a certaines caractéristiques génériques qui font que ces philosophies particulières participent, comme dirait Platon, de l’Idée de philosophie en général. C’est cette méthode qu’utilise Towa pour dégager dans la culture africaine –puisqu’il est déjà établi que si la philosophie existe, elle ne peut se situer que dans la culture, mais pas dans toute la culture, car si aucune culture n’est a-philosophique, toutes les productions culturelles ne sont pas nécessairement philosophiques – les traces des critères universels de la philosophie. Il s’explique sur cette méthode dans L’idée d’une philosophie négro-africaine :

 « Pour éviter l’écueil ethnophilosophique, il faut expressément souligner ce truisme : une philosophie négro-africaine est une philosophie ; les différentes philosophies ont beau être particulières et mêmes divergentes, elles sont néanmoins toujours philosophiques »[7].

 Et la caractéristique principale de la philosophie est qu’elle est une « Pensée de l’absolu »[8]. Voilà donc ce que cherche M. Towa dans les productions culturelles africaines traditionnelles, notamment les contes : les traces d’une pensée de l’absolu car

 « Quelles que soient leurs divergences, toutes les philosophies pour mériter le nom de philosophie, doivent résulter d’un débat sur l’absolu, sur la réalité, les valeurs et les normes suprêmes »[9].

 Il ne s’agit donc pas d’étudier les contes en et pour eux-mêmes, mais pour y déceler l’idée de philosophie qu’on a soigneusement déterminée à l’avance, travail préliminaire qu’omettent de faire – ou font mal – les ethnophilosophes. N’en déplaise à nos deux auteurs, le débat est bel et bien clos et ce n’est pas le texte en-lui-même qui pose problème, mais bien la manière dont certaines personnes le lisent et attisent les polémiques inutiles. Le problème c’est que l’être du livre est d’être livré et dans ce cas, il l’est pleinement…


[1] Azombo-Menda et Meyongo P., Précis de philosophie pour l’Afrique, Nathan, 1981, p. 17.

[2] Njoh-Mouelle E., Jalons II.L’africanisme aujourd’hui, Yaoundé, CLE, 1975, p. 45.

[3] Hountondji P. J., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 243. Souligné par l’auteur.

[4] Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1971, p. 31.

[5] Ibid., p. 25. Nous souligons.

[6] Ibid., p. 27.

[7] Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 5.

[8] Ibid., p. 7.

[9] Ibid., p. 13.

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2 Responses to “A-t-on bien compris Marcien Towa ?”


  1. 1 Gangniwoui xavier 2 février 2014 à 8:41

    Ethnophilosophie est la philosophie qui devalorise la philosophie et les valeurs africaines.

    • 2 jeanericbitang 3 février 2014 à 12:23

      C’est en effet ce que démontre M. Towa dans plusieurs de ses livres. Il y a une meilleure manière de défendre l’Afrique que de montrer qu’elle est en proie à ce que M. Hountondji nomme le « mythe de l’unanimité primitive ». Je suis aussi de cet avis.


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