Quand Van Parys parle de Nkrumah

 

En 1993, le Pr émérite Van Parys publiait aux éditions Loyola un texte sur la philosophie africaine qu’il intitulait : Une approche simple de la PHILOSOPHIE AFRICAINE. Dans ce livre, il se proposait d’exposer une sorte d’histoire de la pratique philosophique en Afrique, d’hier à aujourd’hui. Son livre se présente ainsi comme un vaste panorama des « philosophies » – c’est-à-dire des productions philosophiques – africaines, du mythe à la cosmogonie, en passant par des élaborations philosophiques plus complexes qu’il classe par la langue d’expression. Ainsi le Pr nous présente t-il MM. Towa, Eboussi Boulaga, Hountondji, et j’en passe pour les représentants de la philosophie africaine contemporaine d’expression française, et Nyerere et Nkrumah entre autres, comme représentants de la philosophie africaine contemporaine d’expression anglaise. C’est justement sur ce dernier auteur que nous voulons nous arrêter. Dans le chapitre cinq de son livre : « Des caractéristiques et des présentations », Van Parys nous présente, ainsi que le titre l’indique les différents courants de la pensée philosophique en Afrique. Il réserve à cet effet un tableau dans la deuxième section dudit chapitre, section qu’il intitule « La richesse d’un éventail ». Dans cette section et précisément à la page 63, on peut lire le tableau suivant qui classe selon lui les philosophies africaines selon leurs caractéristiques générales :

1. Le courant idéologique

  1. African personality
  2. Le Pan-Africanisme
  3. La Négritude
  4. L’Humanisme Africain
  5. Le Socialisme Africain
  6. Le Consciencisme
  7. L’Authenticité

Selon Van Parys, le consciencisme appartient au courant idéologique. Mais qu’elle est la caractéristique principale de ce courant idéologique ? Van Parys s’explique :

« Le premier groupe de travaux (Philosophies idéologiques) recherche le dynamisme d’une action politique et sociale dans le donné culturel traditionnel africain. Il comporte une certaine dimension défensive vis-à-vis des cultures extérieures, que l’Afrique considèrerait comme des menaces. Il souligne la différence africaine et éventuellement le droit à cette différence. C’est au nom de cette différence qu’il se fixe un programme politico-culturel : l’unité de l’Afrique. » (1993, p. 64. Souligné par l’auteur).

 Permettons-nous d’évaluer directement cette classification. Si Van Parys a le droit d’orienter sa vision de l’idéologie comme bon lui semble, il ne semble pas bon d’y inclure le consciencisme de Nkrumah, car si en effet, cette théorie de l’Osagyefo « recherche le dynamisme d’une action politique et sociale dans le donné culturel africain », il ne comporte en aucun cas une « dimension défensive vis-à-vis des cultures extérieures » – il en est d’ailleurs de même pour la Négritude –. Le consciencisme est une philosophie qui ne nie pas l’apport culturel étranger, mais le situe comme un ajout au socle traditionnel africain et nom comme le socle de la formation de l’identité africaine. En ce sens, Nkrumah n’exclut pas l’interaction avec le reste du monde ; il n’exclut pas le brassage culturel ; il n’est pas xénophobe comme semble vouloir le dire Van Parys. Au contraire, pour Nkrumah :

« Le consciencisme est l’ensemble, en termes intellectuels, de l’organisation des forces qui permettront à la société africaine d’assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et de les transformer de façon qu’ils s’insèrent dans la personnalité africaine. » (1964, p. 120).

 Y a-t-il, dans cette définition du consciencisme, une once de xénophobie ? La philosophie du père du Ghana se présenterait plutôt comme une philosophie dialectique dans le sens de l’insertion de l’autre dans le soi, de dilution de la contradiction qui nous éloigne pour une meilleure compréhension. Van Parys aurait pu plutôt qualifier la philosophie de Nkrumah de chauvinisme et il aurait parfaitement raison car le principe nkrumahiste est semblable à celui de M. Nsame Mbongo : « L’Afrique d’abord et l’universel mondial ensuite » (2004, p. 124). L’autre n’est donc pas un danger pour nous de façon immédiate. Ce qui est dangereux chez l’autre, c’est le fait qu’il veuille nous exploiter, et sur ce point précis, la philosophie de Nkrumah est anticolonialiste. Il est impossible d’éviter de traiter avec l’autre, mais s’il faut traiter avec lui, il faut le faire dans un rapport de force équitable et non comme il est le cas, dans un rapport de force déséquilibrée qui entrainerait et continuerait notre dépendance vis-à-vis de lui. L’unité africaine n’est pas le produit de la xénophobie, mais de l’instinct de conservation des Africains et précisément du désir d’égalité entre les hommes. Nkrumah se rend compte que tant que les Africains négocieront de façon séparée, l’égalité entre les deux Blocs (Nord et Sud) ne sera jamais possible. Le seul moyen de s’en sortir et de réaliser l’égalité véritable dans les échanges, c’est l’unité, car cette unité devrait permettre à l’Afrique de se poser en décideur tout comme son partenaire étranger. Il n’est donc nullement question ici de différence et d’exaltation de cette dernière.

***

Il est louable que certains philosophes essaient de classifier les productions philosophiques africaines de sorte que leur lisibilité n’en soit que plus aisée, mais il est à regretter que ce travail délicat se fasse sous des prismes pour le moins bizarre et sous des généralisations assez grossières. Le consciencisme est bel et bien une « idéologie » et son auteur le consent (cf. sous titre du Consciencisme), mais il faut encore comprendre le sens de ce mot lorsqu’il est utilisé par Nkrumah. Transformer la philosophie hautement dialectique – c’est-à-dire intégratrice de la différence – de Nkrumah en philosophie de la différence et en philosophie réactionnaire, tout en faisant découler l’unité africaine de l’exaltation de la différence africaine, voilà qui semble assez péremptoire.

Douala, 09 août 2011.

Références :

Van Parys, J.-M. (1993).Une approche simple de la philosophie africaine. Ed. Loyola.

Nkrumah, K. (1964). Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin. Paris : Payot.

Nsame Mbongo, J. (2004). Choc des civilisations ou recompositions des peuples ? Chennevières-sur-Marne : Dianoïa, coll. « Défis ».

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