LA MEDIOCRITE SELON NJOH-MOUELLE : ESSAI DE CRITIQUE

 

Jean Eric BITANG

Université de Douala


L’homme du milieu

 

Le titre de l’essai de 1970 de M. Njoh-Mouelle est saisissant en lui-même et témoigne de tout l’intérêt que l’auteur attache à l’analyse de la médiocrité puisque l’œuvre traite des conditions de passage du stade de médiocrité à celui de l’excellence. C’est dans cette optique argumentative et clarificatrice que le quatrième chapitre dudit essai s’attache à caractériser la médiocrité en ses traits les plus fondamentaux. La première définition que propose M. Njoh-Mouelle tient de l’étymologie même du terme médiocre. Ainsi écrit-il :

« Etymologiquement, l’homme médiocre est l’homme du milieu, c’est-à-dire l’homme du centre sans que par centre il faille entendre le noyau, le cœur dans l’ordre de l’excellence ou de l’essence. Il est du centre sans être central »[1].

Arrêtons-nous spécialement sur cette dernière phrase car elle résume à merveille la position de M. Njoh-Mouelle : « L’homme médiocre est du centre sans être central ». Nous savons qu’une pièce centrale est une pièce incontournable ; une pièce sans laquelle l’édifice ne tiendrait pas debout. L’homme médiocre n’est pas ce type de pièce pour la l’édifice social humain puisque son existence, en tant que médiocre et non en tant qu’existant humain, c’est-à-dire valeur humaine est dispensable, l’existence n’étant pas une valeur suprême, et la non-existence n’étant pas le mal suprême. Au contraire, du point de vue de l’auteur de l’Essai sur la signification humaine du développement, le mal suprême serait la médiocrité. Mais si l’homme médiocre n’est pas central, il est du centre. Qu’est-ce à dire ?

Il faudrait, avant d’aller plus loin, préciser comme l’auteur que la « Mitoyenneté [dont nous parlons] est (…) ici d’ordre idéel et non physique [ou géographique] »[2]. Le centre ici est en rapport avec le milieu dans le double sens de milieu social et de milieu quantitatif. En effet, l’homme vient toujours de quelque part et il est toujours quelque part : il habite et fréquente de ce fait toujours un milieu. Ce milieu est lui-même constitué d’autres hommes, et la norme en tant que cette dernière est définie comme la ligne adoptée par la majorité, est le milieu du milieu que l’homme fréquente[3]. Tout homme – et pas seulement l’homme médiocre – est donc issu d’un milieu, mais la médiocrité se lit précisément en ceci que l’homme médiocre ne peut pas s’affranchir de la tyrannie de ce dernier. Lorsque cette condition n’est pas remplie : l’homme devient du milieu ; il devient médiocre. En clair, on peut être d’un milieu sans nécessairement être du milieu. Pour ce faire, il faudrait que notre volonté puisse mettre les habitudes générales à l’écart, et les passer, comme dirait M. Towa, au « crible de pensée critique ». M. Njoh-Mouelle s’explique :

« L’appartenance à un milieu ne conduit pas nécessairement à la médiocrité. C’est l’inaptitude à prendre du recul par rapport au milieu, l’adhérence totale à lui qui mène sûrement à la médiocrité. Celle-ci se présente donc d’abord comme grégarité, esprit moutonnier et conformisme irréfléchi »[4].

Médiocrité : Du milieu à l’individu

 Le texte cité plus haut diagnostique fort bien le mal dont souffre l’homme médiocre : le conformisme irréfléchi. Mais on peut remonter plus loin dans les causes de la médiocrité et M. Njoh-Mouelle le sait, mieux, il le fait. « Ce qui rend médiocre, écrit-il, ou pousse à la médiocrité c’est l’instinct de conservation ou le besoin de sécurité »[5]. Ici, M. Njoh-Mouelle commence par distinguer le premier critère – l’instinct de conservation – du second – le besoin de sécurité –. L’instinct de conservation est à affecter au milieu qui, naturellement veut se pérenniser et ne pas disparaitre. Or qu’est-ce  qui pourrait faire à ce que le milieu disparaisse ? C’est justement le fait qu’il n’y ait plus personne qui s’y conforme. En effet, une mode ne disparait que si plus personne ne la suit, tout comme une langue ne disparait que lorsque plus personne ne la parle. Il faut donc, pour le milieu qu’il se conserve, c’est-à-dire qu’il maintient toujours sous son joug – Le mot est bien choisi car M. Njoh-Mouelle adopte une caractérisation péjorative à l’endroit du milieu – ceux des individus qui composent le milieu. Défini de cette façon, le milieu est une machine à « broyer les volontés », à supprimer l’individualité si tant est-il que cette individualité s’oppose aux règles en vigueur dans le milieu. C’est à ce niveau que la médiocrité du milieu se ramifie en médiocrité de ses composantes, car si le milieu est médiocre en ceci qu’il veut coute que vaille se conserver et empêcher l’éclosion de tensions dans son sein, l’homme du milieu devient médiocre dès qu’il cherche sa sécurité en évitant de critiquer, de questionner, d’évaluer ou pis, de sortir du milieu. Pour sa sécurité, l’homme médiocre évite de faire marcher sa raison, son sens critique, et se contente de « faire comme tout le monde », c’est-à-dire en fait de ne rien faire, car la répétition servile est en tout point comparable à l’immobilisme. La médiocrité a donc deux sens et on peut voir facilement le lien qui les lie. Ce lien consiste en ceci que des sociétés, c’est-à-dire des milieux médiocres produisent des hommes à leur image : médiocres eux-aussi. L’homme devient médiocre car il suit la médiocrité originelle de son milieu et « Renonce à son originalité et à sa liberté. Il se fait esclave à la fois de la vie et du milieu »[6].

De la médiocrité à la mort

 Nous savons déjà que pour M. Njoh-Mouelle, la vie est synonyme de mouvement ; or de ce qui précède, nous constatons que le milieu et l’homme médiocre sont hostiles au mouvement. Hostile d’abord par instinct de conservation primaire – c’est-à-dire à l’échelle du milieu – et secondaire – c’est-à-dire à l’échelle de l’individu –. Or la conservation est une sorte d’immobilisme puisque le mouvement n’est pas gage de développement, de progrès, mais seulement gage de possibilité de ce progrès. En effet, le progrès est conçu très largement comme une progression qualitative vers le meilleur, or qui dit progression dit mouvement. En fermant la porte au mouvement, le milieu médiocre ferme la porte à la possibilité – et non à la réalité – progrès. Ceci vaut pour le milieu.

Du point de vue de l’individu, le mouvement peut signifier le progrès, mais il signifie surtout la liberté, car cette dernière est créativité et surtout opposition pour position personnelle. M. Njoh-Mouelle suit la position sartrienne et existentialiste qui stipule premièrement que l’homme est d’abord une individualité, une existence particulière qui ne saurait être réduite ni à l’existence d’un quelque groupe qui phagocyterait celle de ce dernier, ni à une quelconque existence supérieure en quel que point qui aurait sur l’existence individuelle le même effet que l’existence du groupe. La liberté est ainsi la capacité de se poser en tant qu’existant, en existence une et irréductible aux autres. Or cette entreprise ne passe que par une rupture de tous les déterminismes – ou une rupture progressive au gré des situations comme nous le verrons plus tard dans l’analyse de l’œuvre de M. Njoh-Mouelle – qui se présentent à la volonté humaine avant en ligne de mire le critère suprême de la vie : la recherche du meilleur. De ce point de vue, c’est-à-dire du point de vue qui considère le mouvement comme l’essence même de la vie, l’immobilisme c’est la mort. Aussi M. Njoh-Mouelle écrit :

« L’instinct de conservation est en même temps instinct de mort (…) [La mort] C’est plus exactement le dépérissement par manque de renouvellement ou par défaut d’activité créatrice autonome chez l’individu, dépérissement qu’occasionnent non seulement l’autorépétition quotidienne de soi mais encore l’imitation systématique du comportement du grand nombre »[7].

Application à un cas particulier : l’Afrique

 Du point de vue du mouvement, l’homme médiocre n’est pas qu’un homme du milieu, c’est un homme mort ; mort parce qu’incapable de se réinventer. Et ce constat vaut aussi pour l’Afrique même si M. Njoh-Mouelle se garde de nous le rappeler, nous savons qu’en filigrane de son argumentaire, il y a la situation « globale » de l’Afrique même si pour les raisons que nous avons évoquées tout à l’heur, M. Njoh-Mouelle n’analysera pas les situations sur la base du Tout, c’est-à-dire du groupe, mais de l’Un en bon existentialiste[8]. En effet, si on suit M. Njoh-Mouelle jusqu’au bout, et suivant les analyses que nous avons menées plus haut, l’Afrique souffrirait de médiocrité. Le problème serait alors celui de l’incapacité de cette dernière de se renouveler, de s’adapter aux nouvelles situations et surtout de sortir du milieu – dans le double sens de tradition[9] et de suivisme –. La « renaissance africaine » conçue sous cet angle de retour aux sources ancestrales, c’est-à-dire retour au milieu, ne bénéficierait donc pas des faveurs de M. Njoh-Mouelle. Mais est-ce là la seule grille de lecture ? Surtout, est-ce là le vrai problème ? Qu’il nous soit permis de voir l’enlisement de l’Afrique sous un autre plan que celui idéel de la médiocrité.

Le problème de l’Afrique n’est pas idéel, mais pratique et la liberté est peut être la capacité de s’opposer pour se poser, mais elle est surtout une question de pratique, c’est-à-dire de situations concrètes. Comment l’Afrique pourrait-elle par exemple s’opposer à l’Occident et à sa loi puisqu’en suivant de façon moutonnière les lois drastiques de ces dernières, notre continent s’enfonce plus profond dans la médiocrité. L’approche ne doit pas être idéelle, car si M. Njoh-Mouelle fait bien de nous comme ce qu’est être libre, il ne daigne pas nous donner la recette de la liberté – en tout cas, la recette concrète car on pourrait poser que s’opposer, créer, se réinventer, etc. constituent les ingrédients de la recette que nous cherchons. Le seul problème <et pas des moindres> est que ces ingrédients sont idéels et notre problème concret –. Etre libre, c’est sûrement résister, mais il y a quelque chose de concret qui échappe à tous nos idéalistes dans leurs développements, c’est que la résistance est une notion physique, concrète, matérielle. La résistance nécessite une force au moins égale à celle qu’on subit : la condition de la possibilité de la résistance effective et donc de la liberté c’est la force. En effet, une table, pour résister à l’effet d’un ordinateur – par exemple – ou de toute objet posé sur elle oppose une résistance, c’est-à-dire une force contraire à celle qu’exerce ledit objet. A partir de là, on peut aisément faire les calculs et les résultats sont dialectiques. Si la table exerce une force insuffisante pour contenir les assauts de l’objet, elle casse. Si au contraire, elle fournit une force suffisante, elle supporte le poids de l’objet. Idem si elle fournit une force supérieur à celle nécessaire pour résister à la force de l’objet. Dans notre cas aussi, l’Occident nous agresse et c’est justement parce que nous n’avons pas la force nécessaire pour résister que nous sommes les victimes naturelles de leurs exactions. Il n’est pas question de médiocrité ici, si ce n’est de médiocrité au niveau de la force. En tout cas, les termes sont concrets. Comment résister donc à ces attaques et sortir du sous-développement ? Nous sommes d’avis que c’est notre liberté qui nous sortira de notre situation, mais tous les chemins ne mènent pas à Rome.

Entre milieu et individu ou Qu’est-ce que la liberté ?

 La table en tant que matière est un agrégat de particules, et c’est justement la solidité des attaches qui existent entre ces différentes molécules qui lui confère sa résistance. Si nous suivons l’argumentaire de M. Njoh-Mouelle, c’est en considérant les différences et les individualités comme souveraines que nous pourrons sortir de la médiocrité. Nous adoptons le point de vue inverse : ce n’est pas en accentuant l’individualité et l’individualisme que nous sortirons la tête de l’eau. Si l’individualisation était la solution, alors l’Afrique serait déjà un continent prospère. La preuve que ce processus ne l’est pas est sûrement la balkanisation de l’Afrique. On nous pardonnera que nous résonnions toujours en bon matérialiste en termes d’ensemble, mais cela nous semble la voie de la solution. L’Occident a divisé l’Afrique pour mieux régner sur des territoires fragmentés et affaiblis par le morcellement des empires. Accentuer l’individualisme c’est accélérer la mort et le dépérissement ! Aujourd’hui, on veut nous faire croire que le salut – et surtout le nôtre en Afrique – est dans notre fragmentation, dans les associations et les regroupements sous-régionaux – ce qui soit disant est une forme d’individualisation géographique –, linguistiques, etc. au même moment où l’Europe consolide son unité. Ce type de philosophie est très dangereuse pour nous et nous continuons de soutenir que seule l’Unité, c’est-à-dire la réflexion pour – c’est-à-dire dans le sens – et par – c’est-à-dire avec – le milieu est la voie de sortie. L’unité africaine seule nous fournira la force nécessaire pour affirmer notre liberté, car la liberté n’est pas seulement – et naïvement – liberté de l’un, mais liberté de tous. Quel tous ? Les tous d’un milieu précis et pas de tous les milieux car il y aura toujours des milieux et toujours des hommes qui seront de ces milieux. L’être n’est pas harmonie, mais tension. La liberté de tous les hommes n’existe que comme chimère, car la liberté de l’un est asservissement ou au moins mise à l’écart de l’autre.

La réflexion sur la liberté doit cesser de se focaliser sur l’homme, l’individu, comme si l’homme était à lui seul un empire ; comme si cet homme ne venait pas de quelque part ; comme s’il n’était pas de quelque part ; comme s’il était possible de faire totalement abstraction de ce quelque part pour se projeter autre part. Même lorsqu’on part d’où on vient, on en garde le souvenir, et la mémoire est déjà quelque chose du quelque part d’où on vient qui façonne notre être-au-monde. L’être est un être de quelque part, un être du quelque part et sa liberté n’a de sens qu’en tant que liberté secondaire, c’est-à-dire ramifiée de la liberté du quelque part auquel il se rattache. Aucun homme en Afrique ne sera libre tant que l’Afrique ne sera libérée ! Aucun ! La liberté de l’homme Africain est inconditionnellement liberté de tous les Africains. Attention, nous ne voulons pas dire que l’individu n’est pas important. C’est faux ! Nous voulons simplement dire que sur la balance de l’être, la partie est inférieure au tout car une modification de la structure de la parie n’affecte pas nécessairement une modification du tout, tandis que l’inverse est impossible. « L’homme de l’Afrique sous-développé » comme aime à la préciser M. Njoh-Mouelle est un homme médiocre, non par lui-même, mais par son milieu. C’est effectivement parce que l’Afrique est médiocre que ses composantes le sont aussi. L’Afrique libérée entrainera ipso facto des Africains libérés ou au moins, moins médiocres qu’ils ne le sont à l’instant où on parle. M. Njoh-Mouelle a pourtant semblé voir la hiérarchisation ontologique qui existe entre le milieu et l’individu dans son analyse de la médiocrité, car il reconnait que l’individu n’est médiocre qu’au second degré : par médiocrité du milieu. Comment penser donc que l’excellence de l’individu puisse conduire plus rapidement ou conduire tout court à l’excellence que l’excellence du milieu, qui par supériorité ontologique sur ses composantes, transmettra son excellence à ses parties, comme il en était de la médiocrité. Ce n’est donc pas la libération de l’homme qu’il faut chercher car il n’est qu’un épiphénomène : c’est la libération du milieu. Les individus seront d’autant plus excellents que le milieu fera la promotion de l’excellence, tout comme il sera d’autant plus libre que le milieu le sera. En fait, l’individu sera toujours individu et jamais il ne sera la société. Mais l’individualité de l’individu est garantie par la société. Les individualités s’expriment mieux dans des sociétés qui promeuvent ce type de philosophie et pas dans l’inverse. Ceci ne veut en aucun cas dire qu’il est impossible que des individus soient libres en marge de la médiocrité du milieu. Ce cas est tout à fait possible, mais il faut garder à l’esprit qu’il n’est qu’une exception. Ce que nous cherchons c’est une règle. De plus, la liberté d’une composante est négligeable car elle n’affecte que peu ou pas le tout alors que la liberté du tout affecte nécessairement toutes les composantes.

L’être différent

 Nous avons dit plus haut que l’être n’était pas harmonie, mais tension, qu’il était la tension. L’être est donc dialectique et non univoque. Il se dit de plusieurs façons et non d’une seule et c’est justement son être que de se dire de cette façon plurielle. La table n’est pas constituée d’une seule sorte de molécules et il en est de même des constituants du corps social. L’unité n’est pas l’uniformité. Il n’est aucunement question de formater les hommes de sorte qu’ils ne soient plus que des machines. La liberté n’est donc pas à chercher autre part que dans la liberté de cette tension. Où la tension est étouffée, la liberté n’existe pas. Mais, de même, où la tension n’est pas résolue – où cherche à l’être –, c’est-à-dire que là où il n’y a pas d’unité, il n’y a pas de véritable force et pas de véritable épanouissement. La différence existe donc, même au sein de l’être et précisément au sein des composantes de l’être social, c’est-à-dire au niveau des hommes, mais comme le dit Nkrumah, cette différence ne doit être limitée qu’au plan fonctionnel. Tel homme accomplit telle tâche, tel homme telle autre. Tel homme est Noir, tel autre Blanc. Pourtant, bien que la différence soit établie de façon claire et qu’elle soit intégrée au corpus de l’être, cette différence n’est pas ontologique, car alors un homme, ou un type d’hommes pourrait de prévaloir d’être supérieur à l’autre : c’est précisément ici que veut nous mener l’idéalisme de M. Njoh-Mouelle. En effet, l’homme excellent est ontologiquement supérieur aux autres hommes et précisément à l’homme médiocre. Pourquoi ? Parce qu’il est plus libre, plus créatif, etc. ? Ne court-on pas vers une dictature de la gnose, de l’intelligence, de l’élite ? Le problème est complexe et nous ne pouvons que renvoyer à plus tard son traitement. Mais remarquons ce qui est le plus important ici : la liberté de l’un n’exclut pas la liberté du milieu. Au contraire, c’est dans la liberté du milieu de l’individu que ce dernier acquiert sa propre liberté. Il n’est donc pas nécessaire que ce dernier s’oppose au milieu pour être libre – comme veut nous le faire croire M. Njoh-Mouelle –, il est seulement nécessaire que le milieu que fréquente l’individu soit assez fort pour pouvoir résister à l’asservissement des autres milieux. De plus, le milieu est soumis aux lois de l’être : à la loi de la tension. Le milieu, en tant que composant de l’être est lui-même tension perpétuelle de ses constituants. Mais la tension n’exclut pas le rapprochement, l’unité, puisque la différence n’est pas un différend entre les parties. L’être social promeut donc la tension, le débat, le dialogue, la différence, l’opposition en même temps que l’accord, la tempérance, l’unité. Il n’y a rien de contradictoire dans ces termes, puisque l’accord ne nécessite pas que la différence ait été écartée. Elle stipule au contraire, qu’elle a été dépassée vers quelque chose de supérieur à elle sur le plan ontologique : l’être. En effet, la différence n’est qu’un accident de l’être, pour parler comme Aristote ; une manière – même si c’est la manière fondamentale – dont l’être se dit ; et s’il faudrait lui trouver un synonyme ce serait la différence : l’être c’est la différence ; le droit de l’être. Et la différence est aussi la marque de la liberté de ce dernier. Les milieux qui n’encouragent donc pas la différence sont des milieux qui passent à côté de l’être et contrairement à ce que nous dit M. Njoh-Mouelle, tous les milieux ne phagocytent pas la liberté et la responsabilité de l’individu. En fait, ce type de milieux constitue des exceptions ou des dérives des milieux à être quand M. Njoh-Mouelle les érigent en règle.

Vers un solipsisme insidieux…

 C’est Nkrumah qui fait la distinction entre les solipsismes dans son Consciencisme[10]. D’un coté il y a le solipsisme absolu, et de l’autre le solipsisme naissant. Dans la première forme de solipsisme, l’individu s’identifie à l’univers de sorte qu’il ne fasse plus qu’un avec lui, de sorte que ses volontés soient lois du monde. Dans le solipsisme naissant, l’individu se pose en décideur universel. L’autre nom du solipsisme absolu est le solipsisme insidieux. Comment la philosophie de M. Njoh-Mouelle peut-elle dégénérer – car c’est le cas de le dire – en solipsisme insidieux ? Il y a, selon nous, le fait met un accent très particulier sur le « je », justement sujet du cogito et sujet à l’œuvre dans le solipsisme. Cette surdétermination du « je » laisse à penser que c’est lui le seul qui décide, et pis, qu’il décide de tout, pour lui et pour les autres. Cette attitude est renforcée – et peut être causée, car nous ne savons pas ce qui est antérieur dans la philosophie de M. Njoh-Mouelle – par la liberté qui n’est pas selon Njoh-Mouelle, liberté dans le groupe, mais essentiellement liberté contre le groupe. Or, si l’individu s’oppose systématiquement au groupe, c’est qu’il pense qu’il vaut mieux que lui. S’il est vrai que tous peuvent avoir tort contre un, il n’est pas juste que l’individu soit ontologiquement supérieur au milieu, au groupe ; il n’est pas juste aussi que l’individu puisse survivre contre le groupe. Aussi devons nous nous résoudre à penser la liberté de l’un comme ramification de la liberté du tout et non l’inverse. A coté de cette surestimation du « je », il y a naturellement la mésestimation de l’autre, la mésestimation du « tu », car le « tu » est aussi un « je », mais un « je » contre moi. Le solipsisme aboutit dans – dans la version la plus fasciste – à une mise en quarantaine de l’autre, de l’opposition, puisque le « je » a toujours raison, et qu’il sait toujours mieux que les autres. Or, à cause de ce fait, les lois du « je » sont érigées en « règles universelles de la nature », alors qu’il n’en est rien. En fuyant donc la médiocrité on peut se prendre dans l’intolérance de l’autre. Comme nous l’avons dit, ce n’est pas l’individualisme qui doit être mis en avant, mais la capacité du groupe de garantir cet individualisme du groupe.

A travers cette surestimation du « je », M. Njoh-Mouelle nous montre une philosophie idéaliste qui hiérarchise les forces et les hommes, et tout comme la volonté de puissance a pu servir sous d’autres cieux et en d’autres temps, de fond conceptuel au nazisme, la philosophie du « je » que défend M. Njoh-Mouelle pourrait, elle-aussi, être invoquée comme fondement d’un totalitarisme sous le prétexte que le dictateur ait atteint l’excellence.

Médiocrité et critique : les antipodes du sous-développement

 Dans un article précédent[11] nous avions étudié la conception de l’homme critique chez M. Njoh-Mouelle. L’article qui s’achève portait sur l’idée de médiocrité. Les deux concepts se rejoignent en ceci qu’ils participent de la description de l’état de sous-développement dont souffre l’Afrique et les Africains – peut être faudrait-il étendre l’analyse à tous les sous-développées quels qu’ils soient… –. Mais la filiation va plus loin. En effet, les deux concepts sont situés aux antipodes de l’analyse du  sous-développement chez notre auteur. Qu’il nous soit permis, pour étayer cette thèse, de revenir très brièvement sur les développements de l’article cité plus haut.

La critique est essentiellement caractérisée par le manque de personnalité, le trop peu – ou le manque de réflexion –, la « dépersonnalisation », pour utiliser un terme de M. Njoh-Mouelle lui-même. De plus, si l’homme critique ne sait pas d’où il vient, il ne sait pas non plus où il part. Il est perdu aux carrefours des valeurs et des chemins, et ce carrefour devient pour lui l’arrivée de son itinéraire. Nous venons de voir que la médiocrité se caractérise essentiellement par l’abandon à la masse, une perte de la volonté, un manque d’action. Si l’homme critique agit trop et sans réfléchir, le médiocre n’agit pas du tout. L’homme critique est au moins en route vers quelque part, bien qu’il n’ait aucune idée de ce « quelque part ». A l’opposé, l’homme médiocre n’est jamais parti. A partir de là, on peut légitimement conclure que pour M. Njoh-Mouelle, trop agir est médiocre ; de même ne pas agir est médiocre. En quoi consisterait alors l’excellence ?  à agir conformément aux situations ? A agir suivant une règle universelle ? A réfléchir avant d’agir ? Serait-ce une sorte de « juste milieu » de l’action ? Ce sont là les interrogations maitresses d’un autre article.


[1] Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, 3è éd., Yaoundé, CLE, 1998, p. 48.

[2] Ibidem.

[3] Nous verrons plus tard que M. Njoh-Mouelle récuse une telle acception de la normalité.

[4] Ibid., p. 48.

[5] Ibidem.

[6] Ibid., p. 50.

[7] Ibid., p. 50-51.

[8] Mais M. Njoh-Mouelle est-il vraiment existentialiste ? Plus loin, peut-on seulement rattacher sa réflexion à une métaphysique précise ? Ces questions nous traversent l’esprit au moment même où nous rédigeons cet article et elles méritent sûrement un traitement digne de leur digne problématique.

[9] Nous analyserons le rapport qui existe entre tradition et médiocrité selon M. Njoh-Mouelle dans un prochain article.

[10] Nous en avons donné un bref exposé ici : « Nkrumah, critique de Descartes ».

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