3 Questions sur l’égalité (1)

 J’ai volontairement adopté le style feuilleton pour poster mes trois questions. Soyez donc un peu patients. Je posterai une question par semaine.


La recherche de l’égalité entre les hommes est au centre de la réflexion éthique et politique. Comment réaliser l’égalité ? L’égalité est-elle seulement possible ? Mais plus fondamentalement, il faut se poser la question préalable du sens de l’égalité. Adoptant un point de vue assez radical et d’une certaine manière quelque peu pessimiste, Arnold Hauser nous dit que :

« L’égalité est une chimère ; elle n’a été réalisée nulle part dans le monde. De même que chaque communauté, avant tout la famille, est basée sur l’autorité, de même l’ensemble de la société doit être fondé sur le principe d’une règle souveraine »[1].

Adoptons quant à nous, une approche par questions afin de voir si effectivement l’égalité s’avère être une chimère comme nous le dit Hauser.

PREMIERE QUESTION: Qu’est-ce  que l’égalité ?

 Ce terme d’égalité peut recouvrir plusieurs significations, mais très généralement on entend par égalité, l’équivalence. Ainsi parle t-on de l’ « égalité entre les sexes », de l’ « égalité des hommes ». En clair, ce qui est égal se vaut et aucun ne peut être taxé de supérieur à l’autre. Arrêtons-nous sur l’idée sociale de l’égalité. Très généralement, et ceci grandement depuis Marx, on assimile l’égalité à l’inexistence de la lutte des classes, c’est-à-dire à l’inexistence des classes, puisque dans et par les classes, les hommes sont inégaux, les bourgeois dominant largement les prolétaires. Mais une telle égalité est-elle possible ?

Nous pensons que Marx a voulu « idéaliser » l’histoire et la rendre plus « digeste » pour le prolétaire. La théorie de Marx donne essentiellement de l’espoir aux rebus de l’histoire et de la lutte des classes, mais dans le fond, elle manque de réalisme. Si on considère que l’égalité entre les hommes ne sera réalisée que dans l’extinction des classes, alors il est clair que ce rêve demeurera à jamais une chimère. Pourtant, on peut penser l’égalité de façon plus opératoire. Elle serait dans un premier temps l’égalité ontologique des hommes quelles que soient leurs origines sociales ou quel que soit leur statut du même genre. On ne peut pas forcer tous les enfants à naitre bourgeois ou prolétaires, pas plus qu’on ne peut placer une cuillère en bois ou en or dans leur bouche chaque fois qu’ils naissent. On peut toutefois veiller à ce que cette origine (bois ou or) ne conditionne pas leur valeur en tant qu’homme. C’est ce que nous entendons par égalité ontologique. Or, cette théorie de l’égalité ontologique ne peut pas être fournie par le capitalisme, c’est-à-dire par l’idéalisme, mais seulement par le matérialisme. Nkrumah nous dit que :

« L’égalitarisme ne signifie pas : absence de différences. Il ne requiert pas cela. Il reconnaît et accepte les différences entre les hommes, mais les limite au plan fonctionnel »[2].

La différence est inévitable. L’erreur de la conception « naïve » de l’égalité que nous avons esquissée plus haut est de vouloir supprimer la différence, le droit à cette dernière. L’égalité, continuons nous dans la même lancée que Nkrumah, ne signifie nullement uniformité. Les hommes seront peut être égaux s’il n’existe plus de classes, mais comment réaliser cette égalité tout en sachant que le pari de la fin des classes est utopique, trop utopique ? Il ne faut voir les classes que comme des différences de surface et non des différences essentielles. Ce n’est pas l’être qui se fait déterminer par l’avoir. Pourtant, dans la société capitaliste largement issue théoriquement de l’idéalisme, l’homme est ce qu’il a, ou ce qu’il est capable de produire. Dans tous les cas, l’homme n’est homme que par rapport au capital : en tant que possesseur et en tant que producteur. Or défini de cette façon, la hiérarchie a quelque chose de « naturel » entre les  hommes et l’égalité est impossible, car la différence dans la chaine capitaliste (possession/production) entraine de facto, une différence ontologique et un rapport de domination/soumission. Si Marx a raison de définir l’homme par rapport au travail, il n’est pas bon de l’y réduire et de conclure à sa valeur à partir de cette visée. Pour déterminer la valeur de l’homme, il faut se rapporter à l’ontologie matérialiste. L’homme, tout homme, est de la matière, comme l’univers et tout ce qui le compose. En tant que tel, il doit être respecté et respecter la matière dont il est lui-même issu. L’homme a de la valeur en tant que matière et non en tant que capital (en acte ou en puissance de possession et de production). Et là, on nous rétorquera avec raison : si tout est matière et que l’homme lui-même est matière, quelle est donc la différence entre l’homme et le reste de la matière ? Simplement le fait que l’homme est la matière parmi les autres qui se produit, qui se fait en créant elle-même ses moyens de subsidence. Mais cette différence ne fait pas de la matière humaine une matière supérieure, bien que toutes les définitions de l’homme tendent à le placer au sommet de la chaine onto-logico-alimentaire.

Du point de vue de l’ontologie matérialiste, l’égalité apparait donc comme parfaitement réalisable. Il faudrait toutefois se garder de confondre cette visée avec celle de l’Eglise, qui, théoriquement, pose l’égalité des hommes et la supériorité de Dieu sur ces derniers. L’égalité ne devient donc qu’un leurre puisque ceux des hommes qui connaissent Dieu sont en quelque sorte supérieurs à ceux qui ne le connaissent pas, puisque Dieu et l’homme ne sont pas égaux, l’un ayant crée l’autre. Même s’il y a égalité théorique de la création – dont nous avons déjà montré les réserves –, il n’y a pas égalité entre les composantes de l’être chrétien : créateur et créatures. Cette égalité de façade n’est pas celle que nous prônons ici et elle doit en être rigoureusement distinguée. Dans notre optique, Dieu lui-même – s’il est – est matériel, c’est-à-dire soumis comme tous les hommes aux limitations de cette dernière. Il n’échappe donc pas la règle. C’est pourquoi le matérialisme est nécessairement athée si on conçoit Dieu de façon transcendante. Mais l’ontologie matérialiste n’est pas le seul moyen de réaliser l’égalité. On peut y arriver aussi par la soumission à la loi : une sorte de « déontologisme » qui stipule que tout le monde, homme ou Dieu, prolétaire ou bourgeois, enfant ou adulte, etc. est soumis, à la même loi. Ici, l’égalité prend un autre nom : celui de justice.

Dans cette optique aussi, l’idéalisme s’avère inapte à réaliser l’égalité. Si on prend un système comme celui de Platon, on se rend bien compte que la justice y est théorisée sous forme de cohésion sociale et non d’équivalence entre les différentes composantes de la cité. On se rend aussi bien compte que les différences entre les individus sont érigées en différences ontologiques. Ainsi, les Gardiens sont « naturellement » amenés à diriger et les artisans tout aussi « naturellement » amenés à obéir grâce ou à cause de la couleur de leur âme. On constate aussi un certain chauvinisme lorsque Platon érige les « citoyens » en référence universelle. Les Grecs sont ainsi ontologiquement supérieurs aux autres peuples qualifiés de « Barbares », c’est-à-dire « naturellement » destinés à l’esclavage pour le compte des « citoyens ». Hegel est, suivant cette lecture, un parfait disciple et continuateur de Platon.  De la même façon, dans le capitalisme l’égalité des hommes sur le plan de la justice est impossible car la justice – l’appareil d’Etat – fonctionne à deux vitesses : une vitesse – assez favorable –pour les nantis, et une vitesse – presque toujours défavorable – pour les misérables. Ici aussi, comme dans l’idéalisme onto-sociopolitique, la différence est érigée en essentialité. Pour arriver à une société réellement juste sur le plan pratique – car l’esquisse que nous avons tentée plus haut parvenait à l’égalité par des voies qu’on peut discuter : celle de l’ontologie matérialiste – il faudrait l’existence d’un principe moral supérieur qui s’appliquerait inconditionnellement à tous les hommes.

Mais tous ces développements ne nous laissent qu’entrevoir la possibilité théorique de l’apparition et de la réalisation de l’égalité entre les hommes en nous montrant que suivant les différentes acceptions qu’on a de ce terme, l’égalité peut être plus ou moins une chimère. L’égalité ne perd cet aspect chimérique que lorsqu’elle est conçue de façon théorique dans l’ontologie matérialiste ou de façon pratique comme un déontologisme éthique. Bien que ces développements théoriques soient très alléchants, nous savons avec M. Towa que la finalité de toute théorie est la pratique. Cette analyse ne serait pas intéressante si elle ne se posait pas la question de l’effectivité pratique de l’égalité conçue sous ces différents aspects présentés ci-dessus. La deuxième question que doit se poser notre enquête est donc celle de savoir si l’égalité a été réalisée quelque part sur notre terre.


[1] Hauser A., Histoire sociale de l’art de la littérature, tome IV, Paris, Le Sycomore, 1984, p. 47.

[2] Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 74.

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