3 Questions sur l’égalité (2)

DEUXIEME QUESTION: L’égalité a-t-elle déjà été réalisée dans le monde ?

 

Avant de répondre à cette question cruciale qui concerne l’effectivité de l’égalité dans le monde, rappelons d’abord de quelle égalité il s’agit. La question précédente nous a permis de voir que ce terme peut être diversement apprécié. Il peut signifier tour à tour « ensemble de stratifications sociales », « uniformisation », « égalité ontologique matérialiste » ou « soumission éthique à un principe supérieur ». De toutes ces définitions, les deux premières nous ont paru inaptes à nous révéler le contenu réel de l’égalité. Ce ne sont donc que les deux dernières acceptions que nous analyserons ici. Pour ce faire, nous allons baser nos analyses sur la société traditionnelle – c’est-à-dire d’avant le contact avec le colon – béti du Cameroun. On pourrait peut-être élargir les conclusions de notre questionnement à la classe ethnologique des Bantus, mais je ne suis ni Tempels ni Kagamé et les invectives de M. Hountondji ont été parfaitement intégrées à mon corpus.

Commençons par la question des classes. Il est avéré que la société béti était une société à classes, c’est-à-dire stratifiée. A la tète, il y avait un chef, ensuite un collège de notables et ensuite le reste de la société. Mais ce qui est intéressant ici ce n’est pas le fait que les classes existent, c’est plutôt la manière dont la société fonctionne.

Dans la société béti, le chef est symbolique : il règne, mais ne gouverne pas. Qu’est-ce que cela veut dire ? En clair, le chef est le « porte parole » du village ; il retransmet fidèlement les aspirations des membres de la collectivité et si par malheur il ne le fait pas, ou ne le fait pas convenablement, il est purement et simplement déchu de son trône. Cet état des choses a souvent conduit à un malentendu sur cette tribu que le colon a taxé d’acéphale. Or, il est inexact que les béti n’aient pas eu de chef. Seulement, le colon entend naturellement par chef celui qui décide de tout, de la vie ou de la mort de ses sujets ; il attend du chef qu’il ait toutes les femmes du village, toutes les terres, tout l’or, etc. Si on a une telle vision du rôle du chef, il est tout à fait normal qu’on croit que les béti ne concevaient pas l’idée de chef. Toutefois, il faut bien appréhender la notion de leader chez ces derniers. De plus, il semble que les béti aient très bien intégré l’idée de démocratie que les colons nous présentent comme étant leur invention. Chez eux, le chef n’est pas nommé à vie ; il obéit – littéralement – à son peuple ; il le représente et supporte les conséquences de ses trahisons ; il a un pouvoir de décision limité qui s’arrête très souvent à la simple représentation. Or, ces principes ne sont-ils pas démocratiques ? Je ne veux pas dire que la démocratie est le meilleur système de gestion de la société, je veux simplement montrer que les principes de ce qu’on appelle démocratie et qu’on nous présente comme une nouveauté pour les Africains ne sont pas si éloignés de nous. Ce qui serait nouveau serait le fait que le colon nous ait coupé de nos racines par la force faisant de facto de ce mode autoritaire de comportement le notre. Si nous nous regardions avec nos yeux et pas avec ceux du colon, ceux qu’il nous a donnés, nous serons plus à même de regarder les bonnes choses qui existent en nous et ainsi, infiniment capables de résister plus activement à ses tentatives de déstabilisation idéologique. C’est un pareil travail qu’a tenté Cheikh Anta Diop.

Mais ne dévions pas trop de notre question : comment est-ce que l’égalité est-elle perceptible dans une telle société à classes ? Pour se rendre compte de la réelle égalité des individus dans la société béti, il faut tenir compte du principe égalitariste que nous avons hérité de Nkrumah et que nous formulons en termes d’égalité ontologique. Il peut être formulé ainsi : « Aucun homme n’est ontologiquement supérieur à l’autre ». Mais ce principe, pour être valable doit être enraciné dans le matérialisme car l’idéalisme, par le dualisme idéologique qu’il opère est une philosophie de la hiérarchisation, c’est-à-dire de l’inégalité. Chez les béti donc, le chef n’est pas ontologiquement supérieur au reste des individus qui composent la société. C’est à cet effet qu’il rend compte de ses agissements à ces derniers. C’est à cet effet aussi qu’il n’est pas un despote. Il n’a pas le droit de vie ou de mort sur ses sujets : il n’a le droit que de les comprendre et de leur obéir. A la limite, le chef serait une sorte « d’esclave du peuple ». On n’atteindrait donc pas ce sommet pour se servir, mais réellement pour servir. Ce service a certaines compensations, car le chef, bien qu’il serve doit aussi être récompensé et sa peine doit être atténuée par certains avantages. Le plus important est celui de parler au nom de ses frères : en clair c’est simplement de l’honneur car son pouvoir de décision est très limité comparé aux chefs de l’antiquité gréco-romaine qui sont carrément des « empereurs ». Le chef sert et reçoit les honneurs du reste des individus quand ceux-ci apprécient sa gestion, sinon il reçoit purement et simplement la mort.

Pour se rendre du rôle largement symbolique de la parole du chef chez les Béti, on peut analyser la manière dont ces derniers gèrent les conflits ou les problèmes touchant les membres du village. Les problèmes sont portés au chef afin que celui-ci convoque la palabre. Remarquons déjà qu’à ce niveau, il ne le fait pas de son plein gré – ce qu’il pourrait d’ailleurs faire – mais à la demande de ses gouvernés. Ensuite, il préside la palabre, écoute les différentes parties et prend acte des décisions de la palabre qu’il fait appliquer. Les décisions sont consensuelles et elles ne résultent pas d’un quelconque décret. Et s’il n’y a pas de consensus me direz-vous ? Eh bien, on palabrera jusqu’à ce qu’il y en a et chacune des parties devrait accepter dès lors de faire quelques concessions sur ses positions originelles. Ce mode de résolution des conflits n’est donc pas autoritaire, mais parlementaire, ou, pour utiliser un néologisme qui serait largement plus approprié : « palabrataire ». L’idée de palabre est au cœur de la conception de l’égalitarisme onto-politique des bétis, elle stipule que « Tout le monde a le droit de parler ». Or, dans la même tribu – et ici nous pouvons généraliser sans crainte la réplique unanimiste des hountondjiens – et dans la quasi-totalité de l’Afrique traditionnelle, la parole est un attribut du pouvoir, de sagesse. Celui qui sait parler – dans tous les sens de cette expression – est respecté du reste des personnes. De même que les litiges entre les individus sont portés à la palabre, de même, les problèmes tels que l’inceste par exemple, sont traités en public, au vu et au su de tout le village. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres tribus où il traite certains individus comme étant inaptes à contribuer à la purification – car c’est de cela qu’il s’agit. On parle chez nous de « lavage » : il faut « laver » la faute – des membres souillés du groupe. Cette situation n’est-elle pas égalitaire ? Nous mettons au défi quiconque de nous prouver le contraire. Personne n’osera par exemple, opposer à ce qui vient d’être exposé, le système sociopolitique de la Grèce antique dite inventrice de la démocratie.

Bien sûr, toutes les ethnies du Cameroun ne respectent pas un tel principe égalitaire et vous avez surement compris pourquoi je me suis gardé des généralisations grossières comme quoi « Les Africains auraient un esprit tourné vers l’égalité » etc. qui sont fréquentes dans les discours de gens qui croient bien faire pour rehausser l’image de l’Afrique. Chez les bamilékés ou « Peuples des Grassfields », le chef est tout puissant. Il décide de tout dans le village et se comporte en véritable « César ».

Les béti ont donc réussi à réaliser l’égalité. Mais je vois déjà venir cette objection de loin, notamment en en faisant référence à la Grèce. On nous rétorquera, s’appuyant sur Rousseau, que ce type d’égalité totale n’est réalisable que par des petits ensembles tels que les tribus, alors que pour les empires, il faut nécessairement un principe hiérarchique moins souple et plus autoritaire. Soit, mais nous avons posé que la hiérarchie n’est que formelle, accidentelle et pas essentielle. C’est justement d’une telle ontologie égalitariste que découle la deuxième acception de l’égalité que nous allons questionner à présent en nous appuyant sur un empire : l’Egypte pharaonique.

L’existence des classes était une évidence. Cheikh Anta Diop nous en donne un rapide aperçu dans Nations nègres et culture. Il y écrit que la société égyptienne pharaonique était composée de quatre classes. En bas de l’échelle les paysans, puis les ouvriers spécialisés, ensuite le clergé, les guerriers et les fonctionnaires et enfin, le roi[1].  Théoriquement, on pourrait penser que les hommes ne soient pas égaux, car il est clairement établi que le pharaon est le fils du Dieu soleil et un descendant des dieux, mais cette objection n’est que de façade. En effet, l’égalité entre les hommes et les dieux est éthiquement posée par l’Egyptien antique. Comment ? A travers le principe éthico-politique suprême d’Egypte d’alors : la Maât. En clair, la différence des classes dans la société égyptienne était effacée au niveau éthique, car les hommes – pharaon ou ouvriers – et les dieux sont tous astreints à respecter la même loi. C’est pourquoi, nous dit M. Towa, l’Egyptien peut se comparer aux dieux et s’appeler Thot, Isis, Rhé, etc.

Qu’est-ce donc que la Maât ? Nous avons déjà essayé par plusieurs fois de donner des significations de ce concept surdéterminé, mais essayons encore d’éclaircir notre lecteur sur cette notion. Littéralement, ce concept signifie la « Vérité-Justice ». En cela, il indique l’exigence de rectitude et de respect sur le plan pratique et l’exigence d’harmonie sur le plan social et cosmologique. Dans ses maximes, Ptahhotep met l’accent sur cette exigence lorsqu’il invite à suivre la Règle car durable est son efficacité (cf. Maxime n°5). Et le philosophe Egyptien met l’accent sur le fait que l’obéissance de la règle (de la Maât donc) vienne de haut, c’est-à-dire du pharaon, car Ptahhotep est au pharaon ce que fut Aristote à Alexandre Legrand. Ses maximes sont destinées au futur pharaon. C’est à lui qu’il s’adresse lorsqu’il l’invite à observer lui-même ce qu’il veut que ses sujets observent à leur tour. En d’autres termes, il faut apprendre par l’exemple. Nous sommes bien loin des préceptes chrétiens qui disent : « Faites comme je vous dis, pas comme je fais ». Le pharaon, par sa conduite, disait précisément : « C’est ce que je fais qui est juste : faites comme moi ». Ptahhotep peut ainsi exhorter le jeune pharaon en ces termes : «  Si tu es un guide, chargé de donner des directives à un grand nombre, cherche, pour toi, chaque occasion d’être efficient, de sorte que ta manière de gouverner soit sans faute » (idem). Et le philosophe le met en garde : « On [c’est-à-dire la population, le peuple] châtie celui qui transgresse les lois, même si cette transgression est le fait de celui au cœur rapace » (idem). Si l’empire égyptien a pu fleurir pendant quatre millénaires, c’est surement – pour peu ou pour beaucoup – grâce à tel degré d’exigence éthique, mais surtout à cause du fait qu’ils ne concevaient pas qu’on puisse [les colons occidentaux en l’occurrence qu’ils ont recruté pour se protéger des barbares] transgresser la règle. Cette grande confiance en l’homme, mais surtout en l’étranger a causé leur perte et leur déclin.

Ce détour par l’Egypte antique nous montre que plus le territoire est immense plus la règle de l’égalité doit être abstraite et générale dans sa formulation et pratique dans son application. Elle doit prendre appui sur la vie et s’appliquer réellement à tout le monde. La Maât ne fonctionne pas à deux ou trois vitesses : une pour les dieux, une pour pharaon et une autre pour le reste de la population comme fonctionne la justice occidentale. Au contraire, le principe éthique s’applique de la même façon à tous les êtres : hommes ou dieux, et à tous les hommes : riches ou pauvres, pharaons ou ouvriers. N’y a-t-il pas dans cette tournure éthique une véritable égalité, c’est-à-dire le fait de ne considérer les différences – ontologique d’abord entre les hommes et les dieux, et sociales ensuite entre les classes – comme secondaires par rapport à l’exigence de morale. Chez les Béti les hommes sont égaux sur le plan ontologique, chez les Egyptiens, ils le sont sur le plan éthique. On pourrait même remonter cette égalité jusqu’au niveau de Dieu et montrer que dans la plupart des cultures, la transcendance toute puissante, etc. de Dieu n’est pas posée comme dans le despotisme religieux occidental, car une société inégalitaire est fondée sur l’idée que la transcendance de l’être existe et que par conséquent les existants eux-aussi sont d’abord soumis à l’ « être suprême »[2] puis soumis, par voie de continuité, à certains des hommes qui seraient soit descendants de cet être, soit serviteurs de ce dernier, soit encore envoyés par lui.

Il est donc avéré que l’égalité vaut mieux que l’inégalité, mais ce constat n’est-il que trop superficiel ? L’égalité de qui ? Egalité-contre ou égalité-avec l’autre ? Quel type d’égalité faut-il prôner ? Toutes ces questions ont un lien central avec notre dernière interrogation. Il s’agit de voir si on doit encourager l’égalité.

A la semaine prochaine!


[1] Cf. Nations nègres et culture, 3è éd., T. I, Paris, Présence Africaine, 1979, p. 214.

[2] Le fait de parler de « L’être suprême » ou de « Dieu » et non des « dieux », c’est-à-dire le fait d’être explicitement fondé sur le monothéisme plutôt que sur le polythéisme est déjà intéressant en soi. En effet, le despote, Dieu suprême n’a pas de réplique et en vertu de ce pouvoir illimité il peut commander  tout le monde. Le monothéisme est le despotisme sur le plan religieux, despotisme qui s’explique par la division de la société en classes qui font plus que jouer des rôles symboliques. Dans le polythéisme par contre, aucun dieu n’est au dessus de l’autre. Ici, l’égalité est déjà réalisée car pour qu’il y ait possibilité d’égalité, il faut qu’il y ait possibilité de discuter. Personne ne peut discuter avec le dieu chrétien, donc personne ne peut être son égal à part lui-même dans le fils et le saint esprit (Hum). Considérée de cette manière, seul le polythéisme religieux pose les bases d’un égalitarisme sur le plan social si on considère aussi que les peuples projettent dans le comportement de leur dieux, le comportement et la structure de leurs dieux ce qu’ils prennent comme idéal et comme norme à suivre. A partir de là, on peut poser que le peuple égyptien était un peuple du débat, prompt à débattre, c’est-à-dire disposé à l’égalité des citoyens quand le peuple occidental à travers les figures de ses dieux uniques, tyranniques et despotiques font plutôt l’apologie de la débauche de la puissance et donc, de l’inégalité des hommes.

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