Contre le « Maghreb » [I et II]

 par

Jean Eric BITANG

I.

DES RAISONS ET DES BUTS DE CET ARTICLE

Pourquoi titrer cet article « Contre le “Maghreb” » ? Une prise de position aprioriste tendrait à me classer dans la « maghrébophobie ». Ce n’est pas le cas. Il faut donc que je m’explique. Et pour ce faire, je dois dire ce que j’entends par l’expression « Maghreb » que j’utilise bien entendu avec guillemets. J’entends par « Maghreb » non la partie septentrionale de mon continent, celle que forment l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, mais le mythe de la supériorité et de l’arabisme de cette région. Je n’ai rien contre les « Maghrébins », c’est-à-dire l’ensemble composé des Algériens, des Tunisiens et des Marocains. Ce qui je fustige par le mot « Maghreb » c’est cette tendance à séparer cette partie de l’Afrique pour la rattacher à l’Arabie. Le Maghreb serait ainsi une colonie de l’Arabie et non une partie de l’Afrique. Chez Hegel, ce qu’on appelle « Maghreb » serait un bras de l’Occident et précisément de l’Espagne qui se serait malheureusement (?) détaché de la patrie mère lors que la dérive des plaques.

Qu’on soit donc bien clair : je ne suis ni contre l’existence du Maghreb en tant qu’entité géographique, ou en tant qu’ensemble formé par les pays du Nord de l’Afrique, mais en tant que cette partie se croit rattachée à l’Arabie et non à l’Afrique et que ses habitants taxent – de façon un peu péjorative et pédante – les autres Africains, majoritairement Noirs d’ « Africains » comme s’ils ne l’étaient pas eux-mêmes. Je suis contre le fait que les « Maghrébins », mes frères, se sentent plus Arabes qu’Africains. Ce « Maghreb », continuation de l’Arabie est celui que je récuse, celui que je hais. L’autre Maghreb, celui qui est une partie de l’Afrique – une partie très importante qui plus est – est celui que j’aime et que je veux promouvoir.

Qu’on ne s’arrête donc pas qu’au titre de mon article, et si on ne veut en lire que quelques lignes, ces dernières qui tiennent lieu d’introduction et d’avertissement devraient largement suffire.

II.

QUE SIGNIFIE L’EXPRESSION « ETRE ARABE » ?

La logique aristotélicienne encore largement utilisée en argumentation nous apprend que pour réduire un raisonnement à néant, il faut s’attaquer non à sa conclusion, mais à ses prémisses. Essayons de former le syllogisme répugnant qui constitue l’idéologie « maghrébine ». Il pourrait se formuler comme suit :

(1) Les Arabes sont les ancêtres des Maghrébins ;

(2) Or, les Arabes ne sont pas les ancêtres des Africains ;

(3) Donc, les « Maghrébins » sont Arabes et non Africains.

Le sous-entendu jamais questionné dans ce syllogisme est la question de l’arabité. Qu’est-ce qu’en effet, être arabe ? En effet, ce qu’en répondant à cette question qu’on pourrait légitimer le fait que les Maghrébins puissent être rattachés à l’Arabie et non à l’Afrique. Sur cette question de l’arabité, on peut répondre de plusieurs manières. Contentons nous de n’analyser que les réponses les plus communes.

L’arabe est d’abord une langue. On est ainsi tenté de taxer les « arabophones » d’Arabes. Serait donc Arabe toute personne qui parlerait la langue Arabe. Un tel critère peut il être solide ? Il semble bien que non, et ce, dès le premier coup d’œil critique. Au Cameroun, les populations du Nord à majorité musulmane parlent bien l’Arabe, mais sont-ils Arabes pour autant ? Pas du tout. La faiblesse de cette définition tient dans le fait qu’elle occulte le fait que la langue peut, comme les maladies, se propager et qu’alors le territoire des gens qui la parlent s’agrandit. Si la langue est un critère valable pour déterminer la nationalité ou l’origine d’un individu, ce qui est vrai de l’Arabe doit aussi l’être des autres langues. Prenons par exemple le Français. La transposition du raisonnement arabe tendrait à dire qu’est Française toute personne qui parle le Français. Mais une telle définition est-elle valable ? Dans les colonies, les Noirs soumis parlent bien le Français. Le Cameroun a comme une de ses langues officielles le Français. Doit-on conclure que les Camerounais sont des Français ? Bien sûr que non ! Mais au-delà de la faiblesse de cet argument, on peut noter autre chose de fondamental : c’est que son soubassement est hautement porteur de sentiment de domination. Comment ? L’explication est simple. Ce n’est que dans le cadre de l’expansion de l’Arabie et de sa langue que l’arabe a pu être parlée plus loin qu’aux frontières de l’Arabie. Donc, ceux qui se définissent par la langue sont des colons qui veulent agrandir le territoire sur lequel est parlée leur langue. Cette transition nous propose déjà le deuxième argument pour l’arabité en filigrane : le territoire, la terre.

En rapport avec la terre, on décrètera qu’est Arabe toute personne qui occupe le territoire qu’est l’Arabie, c’est-à-dire la péninsule d’Asie entre la mer rouge et le golfe persique. Est-ce alors un argument suffisant pour justifier l’arabité ? Cet argument, tout comme celui qui le précède, est hautement incomplet. Il stipule en effet deux choses de totalement impossibles. Premièrement, il stipule tacitement que tous les habitants de l’Arabie sont Arabes, c’est-à-dire issus de cette terre. On peut très bien s’installer en Arabie sans être Arabe. Parce qu’il ne tient pas compte des voyages, du mouvement, des mutations, l’argument est fragile. Et il est encore fragile du point de vue même de sa construction, car il lie l’homme à la terre. Je pense ici pouvoir suivre le Dr Kenmogne, qui, dans une conférence qu’il a prononcée au CCF de Douala, rappelait à l’assistance que « Les hommes ne sont pas des arbres », c’est-à-dire qu’ils ont des pieds, et qui dit pieds, dit capacité de s’arracher à son milieu d’origine : capacité de migrer. Un Arabe cesse t-il d’être Arabe lorsqu’il se rend en Occident ? Serait bien téméraire celui qui tenterait de répondre à cette question par l’affirmative. L’argument défectueux sera donc aménagé comme suit : « Est Arabe toute personne dont les origines se trouvent en Arabie ». On pensera ainsi avoir résolu le problème, car l’Arabe ne serait plus astreint à résider sur sa terre natale. Mais même cette variante de l’argument a des problèmes, car elle stipule qu’on est toujours qui on est. Or, suivant la voie tracée par Sartre, et définissant l’homme non comme un être en-soi, mais comme un être pour-soi, nous pensons que l’homme est non ce qu’il est – ce qui est une propriété de l’en-soi – mais ce qu’il se fait. L’homme ne peut pas être réduit à épuiser seulement son être. L’homme est homme justement en ceci qu’il peut être autrement que ce qu’il est : il n’est pas condamné à n’être que ce qu’il est. Au contraire, il est condamné à être libre c’est-à-dire, pour utiliser une expression appropriée, à s’être chaque jour. Si on doit juger de la « nature » de l’homme se serait surement à la fin de son être et pas avant. C’est pourquoi « L’existence précède l’essence »[1] et pas l’inverse. Dans la logique de l’argument présenté plus haut, l’essence précède l’essence et l’homme n’est plus un pour-soi, mais un en-soi.

Passons à coté de ces développements métaphysiques et prenons des exemples concrets comme celui de la naturalisation. On peut naitre Arabe et mourir Juif, tout comme on peut naitre Africain et mourir Européen, etc. Haendel est né Allemand et mort citoyen de la Couronne d’Angleterre. Françoise Mbango, championne olympique sous les couleurs du Cameroun concourt aujourd’hui pour les couleurs du drapeau français, et les exemples sont légion. La nationalité d’un individu peut changer, et il peut délibérément abandonner ses racines. Je vois déjà venir l’objection selon laquelle les Arabes ont un sentiment d’attachement très fort à leurs origines ou à leurs racines, mais l’homme ne se dit pas par rapport à son origine, mais par rapport à ce qu’il est au moment où on l’approche. L’origine n’est rien d’intéressant dans la description de l’individu. Elle peut aider, comme l’étymologie peut aider à comprendre un mot, mais parce que l’étymologie se ferme au mouvement et à l’histoire du mot, très souvent, cette approche s’avère caduque. Il en est de même pour les idées de racines et d’origine. Si on s’en tient aux racines et aux origines, aucun Français n’est Français ! Mais qui pourrait soutenir une pareille thèse ? Parce que l’argument qui précède a montré tout son potentiel de fausseté, il faut en employer un autre. On utilisera cette fois ci la génétique.

De ce nouveau point de vue, l’Arabe est celui dont les parents sont Arabes, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Mais si on se transmet la nature – car ce terme d’Arabe est utilisé ici comme une nature, c’est-à-dire un donné ne varietur que lègueraient les parents à leurs enfants – on peut aussi penser, suivant le même procédé argumentatif, que tous les Noirs sont des esclaves, puisqu’ils sont tous fils, petits fils, arrière petits fils et arrière arrière arrière petits fils d’esclaves. Qui oserait soutenir une pareille thèse ? L’argument ne vaudrait-il que pour l’arabité, mais pas pour l’esclavage ? Il faut se résoudre à mettre l’idée d’identité ne varietur hors jeu dans notre recherche argumentative, car tout comme l’argument invoqué plus haut – celui de l’origine – l’argument génétique est grandement incompétent pour justifier l’arabité, car il enferme le sujet dans un donné déjà-là et impossible à modifier alors que nous avons vu que le donné peut être modifié par l’homme, même s’il est soit disant naturel ou génétique. Je ne veux pas dire que si on nait avec une maladie génétique on peut changer cet état des choses, mais je veux montrer que sur tout ce qui peut subir l’action humaine, l’homme est le maitre, et on ne peut le réduire à une sorte de « perroquet » qui se contenterait de répéter le déjà-là plutôt que se consacrer à ré-inventer le futur. Faut-il donc se résoudre à définir l’arabité ? Nous n’avons pas fait le tour de toutes les définitions possibles, mais cet exposé ne serait pas indicatif de la réalité s’il ne présentait pas le dernier argument invoqué pour justifier l’arabité : la religion.

En effet, on pourrait tenter de définir les Arabes par rapport à la religion. Ici, le critère d’arabité serait l’Islam. C’est ainsi qu’on peut dire, comme j’ai lu sur un blog que j’ai fréquenté récemment que

« « Quiconque naît dans l’Islam, est un Arabe. » C’est ce qui est rapporté par Abu Ja’far. Ceci, car celui qui est né dans l’Islam, est né dans un milieu arabe et s’est familiarisé avec leur langue. »[2].

Mais, même ici, et comme avec les autres arguments, on se heurte à quelques problèmes logiques. Supposons d’abord qu’il est possible de naitre dans l’Islam – fait qu’on récusera par la suite –, ce fait est-il suffisant pour nous qualifier d’Arabe ? Beaucoup de Camerounais n’ont connu d’autre religion que l’Islam, mais sont-ils Arabes pour autant ? Cela n’est pas possible. Mes compatriotes sont bel et bien des Camerounais, ou pour utiliser un terme qui siérait aux racistes, des « négro-africains ». Mais allons plus loin. Est-il possible de naitre dans une religion ? En clair, la religion est-elle un fait naturel ? Si on répond par l’affirmative, on pose que le bébé qui nait est déjà musulman, on pose que la religiosité est une nature et non une culture, c’est-à-dire un donné inné plutôt qu’acquis. Pourtant tout porte à croire, comme le dit admirablement bien M. Njoh-Mouelle « … qu’on ne nait ni témoin de Jéhovah, ni catholique, ni musulman, on le devient, culturellement, artificiellement »[3]. On « devient » musulman, c’est-à-dire qu’on adhère consciemment, volontairement – ou pas, car aux débuts de la religion musulmane comme de toutes les religions d’ailleurs, la force a longtemps contraint les hommes à se convertir –, plus ou moins librement. « Etre musulman » veut dire adhérer au credo musulman, et cette adhésion ne peut être que consciente. De ce point de vue, naitre dans une religion est proprement impossible. Je ne dis pas qu’il est impossible de naitre dans une famille musulmane ou chrétienne ou que sais-je encore, je veux dire que l’individu qui adhère à la religion le fait en âme et conscience et non sous le couvert de ses parents ou de sa famille, car la religion est d’abord une affaire d’individus partageant la même vision du monde, de Dieu, etc. Etre musulman est donc indéfectiblement lié au fait de com-prendre – dans le sens littéral de prendre avec soi – les lois de l’Islam et ses principes. On ne nait et on n’est musulman que quand ce stade est atteint. Je passe sur les déviances que pourrait occasionner la définition de l’identité sur un critère aussi moyenâgeux que la religion…

Que doit-on retenir de cette incursion dans l’arabité ? C’est qu’aucun des arguments invoqués jusqu’ici n’a réussi à fonder l’arabité et que la notion demeure floue. Comment donc, une notion floue peut-elle être rendue davantage floue lorsqu’elle est appliquée à l’Afrique ? On ne sait même pas ce qu’est un Arabe et on voudrait que l’Afrique du Nord se réclame de l’Arabie ? Si on se fait à notre analyse, l’Afrique du Nord se réclamerait d’une notion floue alors qu’elle pourrait se réclamer d’une notion bien plus claire : l’africanité.


[1] Sartre J.-P., L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, Coll. « Folio Essais », 1996, p. 26 et suivantes.

[2] « Qu’est-ce qu’un Arabe ? – Définition de Shaikh ul-Islâm Ibn Taymiyyah » in soumna.com. url : http://www.sounna.com/spip.php?article94, consulté le 2 novembre 2011.

[3] Njoh-Mouelle E., De la médiocrité à l’excellence, Yaoundé, CLE, 3 è éd., 1998, p. 134.

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