AUX SOURCES NKRUMAHISTES DE LA PENSEE TOWAIENNE (2)

Nkrumah, Towa et l’exigence de pratique

Nkrumah et M. Towa ne sont pas que liés par la doctrine qu’ils professent tous deux explicitement ou implicitement. Il y a aussi entre eux, un désir poussé pour la pratique. Ce qui, dès le sous titre du livre de l’Osagyefo – Le consciencisme – est frappant, c’est le désir d’inscrire sa philosophie dans la pratique, c’est-à-dire dans l’idéologie. Sa tournure d’esprit est résolument pratique et il n’a pas peur, en suivant sa voie, de se faire taxer d’idéologue. Cette même exigence de pratique est retrouvée chez M. Towa puisqu’il dit l’hériter lui-même de Nkrumah. Pourquoi une telle volonté de faire entrer la philosophie sur le terrain de la pratique ?

Commençons par répondre en ce qui concerne Nkrumah. Ce dernier n’était pas ce qu’on pourrait appeler un « philosophe de salon » ; il était président de la République du Ghana. Et en plus, il était le premier président de ce tout jeune pays. Il a, à son actif, une longue carrière de militant anticolonial et il est tout à fait normal qu’il ne puisse pas avoir une philosophie à l’image de sa vie. Les livres de Nkrumah sont en grande partie des livres pratiques, c’est-à-dire qui tendent à clarifier la situation pratique de son pays et de l’Afrique. On pourrait même extrapoler en disant que sa philosophie – celle notamment qu’il propose dans son consciencisme – ne devait pas – donc ne doit pas – se limiter à la seule sphère africaine – car Nkrumah ne se considérait pas comme un « philosophe africain » dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire dans le sens où il n’écrivait que pour les Africains – mais doit pouvoir servir à libérer tous les peuples sous la domination de l’Occident et d’une quelconque puissance. La pratique c’est donc la volonté d’agir et Nkrumah met un point d’honneur à ce dernier concept : l’action. Parce que le matérialisme, et partant de là le consciencisme est une exigence de révolution, il est clair que l’action doit être au cœur des préoccupations, car Nkrumah sait très bien ce que Marx a dit de la philosophie, à savoir qu’elle doit faire autre chose que se limiter à expliquer le monde : elle doit le transformer. Et transformer le monde, c’est transformer la société, notamment l’état actuel des choses qui est celui de la domination sauvage de l’Occident sur le reste des peuples – l’Afrique en particulier –. L’action principale est donc la libération de l’Afrique des griffes du colonialisme et du néocolonialisme. Cette action a pour base métaphysique, bien sur, la liberté.

M. Towa est d’accord avec cette orientation de la philosophie. Mais il n’écrit pas dans le même contexte que Nkrumah. En effet, en 1964, lorsque Nkrumah rédige son Consciencisme, le problème de la libération de l’Afrique est encore d’actualité : le thème naturel est la recherche de l’indépendance. Par contre, en 1970, lorsque M. Towa publie l’œuvre qui le rend célèbre, l’heure n’est plus aux luttes pour l’indépendance, mais à l’exercice de notre souveraineté. Ainsi, la question qui guide le nkrumahisme peut être : comment libérer l’Afrique des mains occidentales ? quand l’interrogation towaïenne est plutôt : comment exercer notre souveraineté dans le monde actuel ? Mais les deux questions sont liées car elles stipulent toutes qu’un socle doit être atteint : celui de la liberté du continent. La question qui réuniraient donc ces deux interrogations et qui permettrait de lire cote à cote les deux philosophies serait : comment libérer l’Afrique ? Cette question, parce qu’elle dépasse les limitations historiques que son le colonialisme et la période postcoloniale, transition entre le colonialisme et le néocolonialisme, permet de lire les théories de l’action de Nkrumah et de M. Towa de façon parallèle. C’est justement à ce niveau que les deux philosophes se séparent, car s’ils sont d’accord sur les prémisses de l’argumentaire, c’est-à-dire sur le fait que l’Afrique est sous la domination de l’Occident et que cet état des choses est inacceptable, ils ne sont pas d’accord sur la façon dont il faut sortir de cette crise.

L’approche nkrumahiste met surtout l’accent sur le coté « social » de la révolution quand M. Towa s’attache d’abord à ce qu’on pourrait qualifier de « révolution des mentalités » ; ce qui est tout à fait étrange si on ne se fie qu’au titre du livre de Nkrumah – Le consciencisme – qui stipulerait que le changement est plus en nous qu’hors de nous. Ne nous y trompons pas ! Les moyens qu’avance Nkrumah sont des moyens politiques comme la non-violence et dans les cas extrêmes, la violence armée pour la lutte. Nkrumah compte sur l’appui des masses et sur leur bon sens ou, pour reprendre ses termes, sur « L’action positive » qu’ils peuvent générer. Le terrain du combat de Nkrumah est donc celui de la politique ou, pour être fidèle à ses termes, celui de l’idéologie.

La théorie de l’action de M. Towa qu’on pourrait résumer dans ce qu’il nomme lui même le radicalisme ne met pas l’accent sur le rôle des masses, mais sur l’auto-révolution du soi africain. Selon le philosophe d’Endama, la révolution ne se fait pas qu’avec les masses et l’action politique ; elle doit se faire en amont, dans les profondeurs, dans la manière dont notre soi s’exprime. Ce qui doit changer, c’est le fondement de notre être, car la politique n’est que la partie visible de l’iceberg. L’optique towaïenne n’a donc pas la lutte armée en ligne de mire même si certains des passages de l’Essai et de L’idée ont quelque chose à voir avec l’éventualité d’une recherche effective de puissance plutôt qu’un changement de mentalité presqu’un peu trop naïf.

Ce que nous venons de voir, c’est que le point d’honneur que M. Towa met sur la pratique et l’aspect pratique de la philosophie lui est hérité de Nkrumah. Cette doctrine elle-même peut être tenue comme hautement portée vers l’action. C’est ce que Nkrumah essaye de montrer de long en large du Consciencisme. Mais montrer la filiation qui existe entre le matérialisme et l’action n’est pas le but de cet article. Contentons-nous de retenir que pour la deux philosophes, la philosophie doit servir à quelque chose : à quoi précisément ? Les deux philosophes répondent à l’unisson : libérer l’Afrique – et par là tous les autres peuples opprimés – de la domination extérieure. Par cette résolution, le nkrumahisme et le towaïsme sont des philosophies de la liberté.

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1 Response to “AUX SOURCES NKRUMAHISTES DE LA PENSEE TOWAIENNE (2)”


  1. 1 menounga menyé 28 mai 2015 à 9:58

    l’intéret a toujours été grang pour moi de travailler sur un auteur africain.En réalité,nul ne peut nier le fait que toute philosophie est fille de son époque et partant meme de son milieu social.T Okere le conçoit mieux quand il écrit « each philosophy is the self-interpretation of a culture ».Nkrumah certes met l’accent sur le changement social,cependant ne perdons pa de vue que c’est les individus qui fondent et forment le social.Nkrumah pense donc que « l’émancipation du continent africain c’est l’émancipation de l’homme »(1964:98),donc les mentalités.c’est ce coté que M Towa a récupéré et analysé en profondeur.
    Nous nier en « profondeur » pour devenir l’autre est certes bien,mais là encore M Towa veut que l’africain berne à jamais dans l’aliénation.il est mieux de se nier en profondeur pour devenir « soi authentique ». »moi »,l’africain d’aujourd’hui, est un metissage de « soi dilué » dans l’esclavage,la colonisation,la corruption etc.Nkrumah,Towa proposent que l’africain renoue avec son passé de façon critique.


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