Archive pour février 2012

L’ « homofolie » [§. 1]

 

Qu’on ne s’y méprenne pas, ce mot d’ « homofolie » que j’utilise ne signifie pas que l’homosexualité est une aberration et que les homosexuels sont des « fous » : il signifie le contraire. J’entends en effet par ce mot l’homophobie dans les versions les plus barbares de ses arguments. Ce sont ces arguments qui me fournissent la « folie » dont j’ai besoin. L’homophobie qu’on pourrait tout à fait comprendre si on se basait sur l’argument de l’habitude – qui pourrait s’énoncer comme suit : nous avons toujours fait de cette façon et faire autrement nous fait peur, donc nous évitons de sortir de notre routine – et de la peur de l’ « inconnu », prend, dans la société africaine et ailleurs, des proportions dangereuses que j’aimerai souligner dans cet article. Les meilleurs arguments à opposer à l’homophilie sont dans cette optique la peur et l’accoutumance. Ce type d’homophobie est compréhensible. Nous disons bien qu’elle est compréhensible, c’est-à-dire qu’on peut comprendre que des gens, au nom de la peur de l’inconnu et au nom de la toute-puissante habitude, puissent avoir des réticences à accepter l’homosexualité. Mais il y a un type d’homophobie qui est insupportable, intolérable ; c’est celle là qui nous fait vomir dans la rue et à la télévision – comme c’était le cas tout à l’heure lors du Journal Télévisé de « Canal 2 » que j’ai suivi – et pis, à l’Université ! Cette homophobie, c’est l’ « homofolie » parce qu’elle utilise des arguments inappropriés et tous plus absurdes les uns que les autres non pour combattre l’homosexualité, mais pour stigmatiser les homosexuels et les considérer comme des « dérangés sociaux » au même titre que des criminels ou des toxicomanes. Les homosexuels, suivant la façon de voir que nous venons de décrire deviennent des désaxés, des « erreurs de la nature » et on doit les « laver », car on pose qu’ils sont sous l’emprise d’une malédiction quelconque, ou les exorciser si on pose que c’est le démon qui les manipule. Nous pensons que ces « homofous » ont tout faux et nous entendons bien le montrer.

Notre article s’appuiera sur notre expérience personnelle et sur les différentes opinions émises lors du « vox pop » réalisé par « Canal 2 » pour son Journal Télévisé aujourd’hui. Nous distinguons, dans l’opinion populaire, trois grands arguments fréquemment utilisés : l’argument par Dieu et le péché ; l’argument par la culture et l’argument par la nature.

§1. – L’argument par Dieu et le péché.

C’est l’argument le plus souvent employé en Afrique, car les Occidentaux ont bien compris premièrement, que la religion est bel et bien « l’opium du peuple » ; deuxièmement que Dieu est inapte à décider comment doit se conduire la société et que ce travail incombe à celui qui est l’acteur principal de la société, c’est-à-dire l’homme lui-même ; et troisièmement, que Dieu est une invention imaginée d’abord, dans les premiers temps par les hommes paresseux qui n’avaient pas la capacité d’étudier la nature pour y découvrir les causes des phénomènes naturels qu’ils observaient et qui concluaient donc, lamentablement à l’existence d’une force autre que la toute puissante matière naturelle ; et imaginée ensuite, dans le but exprès de détourner l’attention du peuple vers la prière au lieu de le porter vers l’action. A contrario, une bonne partie des Africains – la majeure partie d’entre nous selon nous – n’a pas encore compris que la Bible – car c’est très souvent à ce livre qu’on se réfère lorsqu’on parle de Dieu – a été un instrument du colonialisme envoyé en Afrique pour faire la sale besogne du « lavage des consciences » afin de favoriser la pénétration des envahisseurs. Mais les envahisseurs sont partis et ils ont laissé leur virus chez nous et nous y croyons plus qu’eux ; nous croyons mieux qu’eux, eux qui ont crée ce Dieu, ce livre…

Exposition : L’homosexualité est un péché car Dieu a crée l’homme et la femme afin que ceux-ci « remplissent la terre ». C’est là le commandement de Dieu. Or, l’homme, se mettant avec l’homme, et la femme se mettant avec une femme, c’est le commandement qu’on enfreint, ce qui fait qu’on pèche nécessairement dans cette pratique.

Réfutation : Passons sur le fait que Dieu, même s’il a sûrement crée l’homme dans la mythologie yahwiste, n’a pas crée la femme, mais simplement modelée à partir de la côte de l’homme, ce qui fait qu’ontologiquement – la création étant, dans cette acception, le fait de sortir du néant – l’homme est supérieur à la femme. Nous avons discuté de ce point qui marque le caractère phallocrate du discours biblique autre part. Revenons plutôt à l’essence de l’argument : le péché. L’homme pècherait aux yeux de Dieu lorsqu’il se livrerait à l’homosexualité. Au-delà du fait qu’on peut discuter l’origine de Dieu lui-même et discuter ainsi le fait que ces lui qui commande et non ceux qui disent avoir écrit en son nom, il est important de réaliser que dans cette optique, les athées, les bouddhistes seraient exempts du commandement du « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », et normalement, les humains avec des noms comme « Belinga », « Bitang », « Ewanè », « Tchouping », « Moudassi », « Bell », « Massack », « Maka », « Mpondo », « Yomi », etc. seraient à l’abri des commandements de ce Dieu étranger. La bible et son dieu échouent tous deux à fonder un critère suffisamment puissant pour qu’il puisse être universalisé du simple fait que la religion parle toujours et continue toujours de parler – son existence étant consubstantielle à l’endroit dont elle parle – de quelque part. La conséquence serait la même pour n’importe qu’elle religion, même la religion naturelle, car il suffirait qu’on se déclare musulman, chrétien, etc. pour de facto invalider l’autorité d’un tel argument. Mais l’argument le plus vivant nous est donné par la réalité de la société, réalité qui s’énonce en ces mots simples qu’ont merveilleusement bien compris les Occidentaux et que les Africains dans la grande majorité tout au moins n’arrivent pas à assimiler à cause du matraquage idéologique colonial et néocolonial : Dieu est inapte à décider des affaires des hommes et pour cette raison il doit absolument être renfermé dans la sphère du privé : c’est la laïcité de la vie publique. On ne peut pas convoquer Dieu pour résoudre une querelle foncière, ni pour arbitrer un matche football ; encore moins pour juger des criminels ou pour décider de la politique d’un Etat : ce sont des hommes ! Or la question de l’homosexualité se pose dans la sphère publique en ces mots : « Vous, hommes, acceptez-vous qu’il est possible qu’un homme épouse un autre homme et qu’une femme fasse de même comme un homme épouserait une femme ? » et non en ceux-ci : « Dieu, es-tu d’accord pour nous laisser vivre l’homosexualité ? ». Cette dernière question et celles de son registre doivent être posées dans l’intimité de la nuit, de préférence quand tout le monde dort de peur qu’elle ne tombe dans les oreilles d’autrui, en communion parfaite avec soi-même et sa bêtise personnalisée et institutionnalisée et pas ailleurs ! Surtout pas en public ! Lorsqu’on confond l’autorité privée de Dieu – s’il faut absolument qu’on l’incluse dans l’équation humaine en tant que composant de la personnalité de l’individu – et l’autorité publique de l’Etat, il y a problème, sauf si l’Etat en question, est le Vatican.

Il devient donc clair, par ces remarques, que l’argument par Dieu et le péché s’avère être inapte à fonder une décision sur la question des principes de vie en société, car cette décision revient à l’homme lui-même.

Je me propose, en marge de cet article, d’inviter à la lecture d’un article fort pénétrant sur la bible et sa soi-disant science infuse, justement, lorsque celle-ci est appelée à la rescousse par les « homofous ».

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Comment doit-on définir la philosophie ? La solution de M. Towa


« Pour se faire une idée de la nature de la philosophie il faut bien partir des ouvrages dits philosophiques, interroger ces ouvrages et la discipline qui porte le nom de philosophie. Or ces ouvrages sont européens, ce nom est européen et c’est avant tout  dans les universités européennes que la discipline appelée philosophie s’enseigne depuis des siècles. Faire ces constations ce n’est pas affirmer que la philosophie est exclusivement européenne, c’est moins se prononcer sur l’opportunité d’adopter ou de rejeter la philosophie européenne. C’est simplement chercher à découvrir la réalité désignée par le mot « philosophie ». C’est seulement lorsque la réalité que les Européens désignent par le mot « philosophie » aura été saisie qu’il deviendra possible de se prononcer sur son extension et sur sa valeur. »

 Towa M., L’idée, op. cité, p. 16.

Un des grands reproches que M. Towa fait à l’ethnophilosophie et à des pasteurs est que ces derniers ne prennent pas le temps nécessaire de définir l’activité philosophique qu’ils disent présenter, et même lorsque le travail dit être fait, il est fait d’une façon tout à fait douteuse, car le concept ainsi obtenu est trop flou pour être quelque chose de valable sur le plan de l’analyse : c’est la culture. Cette critique est celle de la fameuse distanciation du terme philosophie que M. Towa lance dès l’Essai. Mais dans L’idée, il veut mieux résoudre le problème, et c’est ainsi qu’il se pose lui-même la question fondamentale qui tient lieu de titre à notre article : comment doit-on définir la philosophie ?A cette question, les ethnophilosophes répondent qu’il faut le faire à partir de nous-mêmes, mais la solution de M. Towa est plus pragmatique. Premièrement, il remarque que « philosophie » est d’abord un mot et en tant que mot, il traduit une certaine réalité, le caractère intellectuel d’une certaine production. Or ce mot apparait pour la première fois dans l’histoire en Occident, c’est-à-dire que du point de vue historique, les premiers à avoir fait l’effort de nommer l’activité philosophique « philosophie » sont les Occidentaux et précisément les Grecs. Cette constatation entraine une conséquence fort simple : pour connaitre – au moins en rapport avec les origines – le mot « philosophie » et par là la réalité qu’il désigne ou tente de désigner, il faut analyser le sens que les premiers à avoir utilisé ce vocable lui ont attribué. Ce sens, par la tradition, est conservé dans les universités européennes et véhiculés par les ouvrages européens. Deuxièmement, il s’agit, non de « botter en touche » comme font les ethnophilosophes, mais d’accepter le consensus primaire préalable et nécessaire à toute discussion, car comme le dit bien M. Eboussi Boulaga : « Aucun argument ne peut contraindre à la discussion si l’on refuse même le principe et la possibilité de la discussion »[1]. Le principe de la possibilité de la discussion de l’existence de la philosophie africaine dans ce cas précis est le consensus au niveau du sens du mot « philosophie ». Et, comme fondamentalement, ce sens est européen, c’est sur ces bases mêmes que nous devons détruire le préjugé raciste qui nous fait de nous des peuples a-philosophiques. En combattant hors du ring de ces principes, les ethnophilosophes se sont privés du droit de battre leur adversaire, puisqu’étant justement hors du ring, ce qui s’y passait ne les concernait plus. De plus, c’est parce qu’ils ont tourné le dos à cet affrontement qu’ils ont contribué à donner raison à l’autre puisqu’il lui suffisait de rétorquer : vos arguments sont très bons, sauf que nous ne parlons pas de la même chose

Est-ce donc à dire que parce que les Européens ont défini en premier l’activité philosophique, cette dernière leur revient de droit et qu’ils en ont donc le monopole ? M. Towa n’est pas de cet avis et l’extrait que nous avons cité en exergue le prouve à suffisance.


[1] Eboussi Boulaga F., La crise du Muntu, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 38.

Ptahhotep et le rapport à la gente féminine

On a souvent pensé que la société africaine avait un regard dégradant en ce qui concerne les femmes et que leur rôle était réduit à celui de « pondeuse ». On a souvent aussi pensé qu’elles n’avaient pas leur mot à dire et qu’elles n’étaient donc pas les égales des hommes. C’est pour cette raison qu’elles ne bénéficiaient pas du respect et de l’amour qu’un homme (époux) doit à une femme (épouse) et que le rapport n’était donc pas, entre les deux, un rapport d’homme libre à homme libre, mais un rapport de maitre à esclave.

Nous voulons ici, afin de montrer la fausseté de cette calomnie à l’encontre de l’Afrique, présenter la 21e maxime de Ptahhotep dont le titre est expressément : « De l’amour et du respect dus à l’épouse ». Arrêtons-nous d’abord sur le titre de cette maxime. Ptahhotep, premier philosophe de l’humanité, écrit que l’homme doit du respect et de l’amour à son épouse : ce verbe rend compte de deux choses. Premièrement, il témoigne du fait que la préoccupation est d’ordre éthique et que le sujet « femme » est donc un sujet moral, puisqu’il n’y a, selon Kant, qu’entre les sujets moraux, que la morale est possible. Ce verbe montre donc bien que dans la philosophie de Ptahhotep, la femme n’est pas un animal, mais un être comme l’homme, au même niveau de l’homme, avec les mêmes qualités. Nous verrons un peu plus loin que dans certaines traditions occidentales, cette égalité des genres n’est pas toujours respectée. Deuxièmement, ce verbe témoigne de la nature même du conseil ptahhotépien : il est à proprement parler un commandement, un impératif catégorique s’il faut parler comme Kant. Ptahhotep érige l’amour et le respect de l’homme envers son épouse et partant de là, à toutes les femmes en « règle universelle de la nature », et ceci, non dans le but de gagner quelque chose d’elle ou du monde, mais dans le but de respecter la Maât qui n’a ici, aucun autre sens, que l’ordre et l’harmonie universels, ou, sur le plan éthique, empruntant toujours un peu de la terminologie kantienne, aucun autre nom que celui de la loi morale. Comment se manifeste cette obligation de respect et d’amour inconditionné que l’homme doit à sa femme ?

Pour Ptahhotep, la marque première est la satisfaction des besoins de l’épouse, notamment les besoins nutritionnels et esthétiques. Ptahhotep écrit que ces par la satisfaction de ces besoins féminins que l’homme « aime [son] épouse avec ardeur ». On voit donc à travers cette première marque d’amour que l’homme doit accompagner l’épanouissement de la femme dans la philosophie de Ptahhotep. On voit aussi que Ptahhotep met un point d’honneur à identifier les besoins de la femme et à ne point les satisfaire pour un certain besoin de l’homme, mais par amour et par respect pour la Maât. N’est-ce pas une marque d’amour que de prendre en compte les besoins de son partenaire et de tout mettre en œuvre pour les satisfaire, surtout si la satisfaction est de type désintéressée ? A l’évidence, le philosophe Egyptien savait ce qu’est l’amour et comment l’entretenir auprès de son épouse afin que cette dernière s’épanouisse. Il y a donc, ici, un accent particulier que Ptahhotep met sur la femme dans le couple. Selon lui, la femme est le couple puisqu’elle détient en main toutes les clefs pour que ce dernier fonctionne parfaitement. Lorsque le philosophe écrit : « regarde la, et tu la feras rester dans ta maison. », il écrit surtout, respecte-là et elle ne s’en ira pas. Ici, la femme a un rôle de choix à l’opposé de la caricature qu’on dresse de l’Afrique traditionnelle en Occident ; elle est le pilier du couple et c’est sur elle que doit porter toute l’attention du mari. Naturellement, cette attention, même si Ptahhotep ne le fait pas remarquer, rejaillit sur la famille toute entière car la femme éduque ses enfants en se sentant aimée et illumine la maison de sa gaité. C’est ainsi qu’il écrit un peu plus loin (Maxime n° 37) qu’ « Une femme au cœur joyeux apporte l’équilibre ».

La seconde marque caractérise elle, le respect que l’homme doit à son épouse. Ce respect se lit expressément à travers cette affirmation forte du philosophe : « Ne décide pas pour elle ». Cette nouvelle loi continue et accompli le raisonnement de Ptahhotep. Avec la première marque d’affection, on peut penser que Ptahhotep réduit la femme à un être de besoin qui cherche la protection du foyer et du mari, la nourriture pour vivre et les parures pour gambader à gauche et à droite. Effectivement, si le philosophe s’était arrêté à cet endroit, il aurait été effectivement été possible de voir que sa pensée ne situe pas la femme comme un être qui a le droit de décider : comme un individu doué d’une conscience, d’une intériorité, capable de faire des choix et d’exprimer son avis. La femme chez Ptahhotep ne fait pas que manger et se maquiller : elle parle ! Elle donne son avis. Lorsqu’on sait par exemple que la fameuse démocratie athénienne excluait les femmes de la décision et que les Hébreux ne leur donnaient pas la parole, il y a lieu de s’interroger sur la véracité des affirmations des idéologues occidentaux. Voici un Egyptien qui écrit sur la manière de se comporter vis-à-vis des femmes qui est en totale contradiction avec ce qu’on nous présente habituellement.

Cette petite incursion dans la pensée d’un philosophe africain et qui plus est, du précepteur d’un Pharaon et Ministre d’un Pharaon laisse penser que son témoignage est l’enseignement qu’il dispensait au futur roi et que c’est le même enseignement qu’à dû recevoir le père du futur Pharaon[1], puisque selon le même auteur : « Grande est la règle, durable son efficacité » (Maxime 5). On peut donc penser qu’une large partie de la société égyptienne, si ce n’est la société égyptienne toute entière, était régie suivant ces préceptes qui placent la femme au centre des préoccupations dans le couple et par là même, de la société.


[1] L’exemple d’Aristote nous montre toutefois que l’enseignement du maitre n’est pas toujours identique à la conduite de l’élève et il faudrait peut être nuancer le propos, même si on peut rétorquer à cet argument qu’Aristote est l’exception et non la règle.

Science et Philosophie chez Marcien Towa

« La science se caractérise par la spécialisation étroite, le souci de neutralité éthique et idéologique et l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Le savant pour dominer suffisamment son objet se spécialise étroitement. Par là même il se prise de la possibilité de dire, en tant que savant, la direction que la société doit prendre et les normes qu’elle doit adopter à cet effet. (…) Le philosophe au contraire entend intervenir dans tout débat engageant le destin de l’humanité. »

Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 12.

C’est dans son livre de 1979 que M. Towa essaie, plus que dans l’Essai de 1971, de spécifier le rapport qu’il y a entre la philosophie et la science. Si en 1979, l’analyse du philosophe d’Endama s’appuyait expressément sur la différenciation entre le mythe et la philosophie, en 1979, il spécifie la distance qu’il y a, bien que les deux disciplines soient très liées, entre la philosophie et la science. Et quand M. Towa parle de philosophie, on aura bien compris qu’ici, il s’agit de « philosophie générale », car il procède comme Aristote et donne une définition compréhensive à la philosophie qu’il réduit à la « Pensée de l’Absolu ».

Le premier point de différenciation entre la science et la philosophie est à retrouver, selon M. Towa, dans la spécialisation étroite. La science serait née ainsi du désir humain d’étudier certains phénomènes en particulier et ce désir maintiendrait la science en vie. C’est ce désir, qui, selon Meinrad Hebga peut légitimer l’hypothèse selon laquelle « La philosophie, l’unique science, se ramifie en une diversité de sciences particulières. [par la spécialisation] »[1]. De ce point de vue, le leitmotiv de la philosophie est l’unité alors que celui de la science est la spécialité. C’est pourquoi tandis que la philosophie générale s’appuie sur l’Être et cherche à ramener le divers à l’unité et de prendre ainsi une certaine hauteur par rapport à la réalité, la science exprime le souci de défragmenter l’Être pour mieux l’étudier. C’est pourquoi, il n’y a de science que d’une partie de l’Être, c’est-à-dire d’une partie du réel. La biologie est ainsi la science du vivant, la géographie celle de la structure de la terre, etc.

Le second point de différenciation se situe au niveau de la neutralité éthique et idéologique. Il est ici facile de comprendre que le scientifique se garde d’émettre des jugements sur le cours (éthique) du monde. Cette situation est peut être liée à l’être de la science qui est non de juger, mais d’expliquer. On peut aussi ramener cette situation à l’idée selon laquelle la science et donc le scientifique a les mains liées et que très souvent, il ne peut pas prendre de la distance par rapport à ses subventions. La science devient un bras idéologique qui doit se taire et satisfaire celui ou ceux qui la fait avancer. Mais la question de la liberté des scientifiques et donc de la science est une trop grave question pour être abordée ici. Le philosophe semble être plus libre par rapport à ces contraintes – même s’il existe des « philosophes d’Etat » et que cette pratique existera toujours. Il semble pouvoir donner son avis sur le cours de la société : il prend position et oriente le reste des citoyens vers telle ou telle voie à suivre.

Enfin, il y a l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Mais en réalité, parce qu’il utilise ce terme de vérification, et qu’il n’y a pas de vérification qu’empirique, le premier critère – celui de la logique – ayant été satisfait, M. Towa aurait sûrement mieux fait d’écrire que la science est par essence matérialiste, car la croyance première du scientifique est que la vérité se situe dans ce monde et non au-delà et que c’est dans ce monde qu’on doit trouver les preuves des théories qu’on avance. De ce point de vue, ce sont les matérialistes les premiers penseurs à avoir affiché une vocation scientifique. La science ne se satisfait pas de métaphysique et exige toujours de redescendre à la physique et à l’expérience. Le philosophe, parce qu’il n’est pas consubstantiellement lié à la nature peut s’élever – non au sens de Platon, mais au sens de « transcender l’immédiateté des phénomènes et rechercher l’unité dans la pluralité » – et proposer des théories générales au sens où elles n’impliquent pas seulement l’objet qu’il s’est proposé d’étudier, mais carrément le cours de la vie, l’orientation politique, l’éthique, etc. C’est pourquoi un simple « Tout coule » a des répercussions jusque dans l’éthique, la politique, l’épistémologie, etc. Cette situation s’explique sûrement par le fait que la parole du philosophe engage tout l’Être puisqu’il a suffisamment de recul pour que ses paroles ne soient pas limitées par la spécialisation.


[1] Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 12.

AND THE WINNER IS KANT (IV)

Une morale hypothétique

Interrogeons maintenant la morale chrétienne du point de vue de la doctrine kantienne. Si on suit les développements des Fondements de la métaphysique des mœurs, on se rend compte que Kant distingue deux impératifs moraux : d’un côté, l’impératif catégorique, et de l’autre, l’impératif hypothétique. Rapidement ramassée, cette distinction du philosophe de Königsberg stipule qu’un acte véritablement moral ne doit pas avoir sa finalité en dehors d’elle-même. Ce fondement kantien permet d’évacuer bon nombre de morales qui abondent dans le monde, mais tout particulièrement la morale chrétienne par son représentant le plus éminent : le Christ. Naturellement, nous ne voulons pas encenser la morale kantienne qui est la morale des dieux plutôt que celle des hommes, mais nous voulons montrer précisément qu’on homme met Dieu à l’épreuve et qu’il le vainc.

Jésus-Christ, nous dit-on, est venu dans le monde pour sauver les hommes et les libérer de leur péché. Soit ! Mais pourquoi Jésus a-t-il fait ce qu’il l’a fait ? C’était peut être par devoir d’obéissance comme nous avons vu précédemment envers son Père. C’était peut être pour calmer la colère de son Père. Mais la finalité de l’action de Jésus-Christ n’était pas vraiment de sauver les hommes, mais d’être revêtu de gloire aux yeux des misérables qui auront cru à ses sottises et aux soi-disant yeux de Dieu lui-même. Si le sacrifice de Jésus était pur, il ne devrait rien avoir d’autre qui le motive à accomplir ce sacrifice que le bien en soi du sacrifice lui-même. Mais Jésus sait très bien ce qui l’attend ; il sait qu’après la souffrance vient la gloire ; qu’après les clous, il ressuscitera. Que vaut un moindre mal pour la gloire éternelle ? N’importe lequel de nous aurions choisi de recevoir ses coups de fouets, parce que Jésus voyait plus loin que les coups de fouets : il voyait les c(h)réti(e)ns chanter sa louange matin, midi et soir : et il se voyait à la droite de son Père avec le pouvoir de juger tous les hommes. Voilà la morale de Jésus, et voilà la morale des c(h)réti(e)ns. Tous les c(h)réti(e)ns en effet ne font le bien que dans l’attente de la vie éternelle. La mauvaise foi c(h)réti(e)n(n)e consiste à dire qu’on fait le bien sur terre sans rien attendre. Mais que valent, pour le c(h)réti(e)n véritable, les richesses de la terre, par rapport aux richesses du ciel ? Pour être un peu conséquent avec lui-même, ce sont plutôt les richesses de la terre, éphémères, sporadiques, finies et donc inintéressantes qu’il devrait convoiter, plutôt que les richesses du ciel, dont la vie importante est la vie éternelle. C’est pourquoi Dieu « promet » des choses aux c(h)réti(e)ns qui suivent sa parole : Tantôt beaucoup d’enfants ; tantôt beaucoup de sagesse ; tantôt du bonheur ; tantôt longue vie. Dieu, littéralement, corrompt l’homme en l’incitant, par des présents, à rester sous sa coupe, c’est-à-dire que l’homme ne fait plus le bien parce qu’il est bien de le faire, ni par « devoir ». Dieu est un expérimentateur skinnérien qui flatte et menace les c(h)réti(e)ns et par là, tous les hommes en général. Nous avons déjà vu qu’il flatte par ses promesses ; voyons maintenant comment il menace ceux qui, méprisant les soi-disant avantages qu’il propose, décident de s’écarter de son chemin. Il les fait souffrir ; il les envoie en Enfer ; ou les tue (cf. Témoins de Jéhovah), c’est-à-dire les privent de la vie éternelle. De cette façon, les dix commandements devraient se faire accompagner de l’inscription sinon je te ferai payer ta désobéissance. N’est-ce pas là une attitude tyrannique ? La morale peut elle être fondée sur la peur ou sur l’intérêt ? Peur de l’Enfer et de la mort ; intérêt pour la vie éternelle[1]. Ne faudrait-il pas poser que le bien est bien en lui-même, ce qui nous permettrait d’écarter Dieu de la moralité, parce que son action est pervertie ? La raison n’est-elle pas un critère plus fiable que la volonté de Dieu ? Il semble bien que c’est le critère kantien de « bonne volonté » qu’il faille adopter ici, même si, Kant, lui-même, n’arrive pas à dépasser la nécessité de l’existence d’un « garant de la loi morale » ; ce qui doit être, lui aussi, dépassé. Voilà donc pourquoi « The winner is Kant », et que Kant lui-même doit perdre. Mais c’est là l’objet d’une autre série d’articles.


[1] Nous ne voulons pas nous demander si la « vie éternelle », en tant qu’éternelle, vaudrait vraiment la peine d’être vécue ; ni même s’il peut exister la vie sans la mort.

CONTRE LE CLUB KWAME NKRUMAH DE L’UNIVERSITE DE DOUALA

Le Club Kwame Nkrumah de l’Université de Douala  a, pour la nouvelle année, publié un poème intitulé « N’abandonnez jamais » dans lequel il exhorte les Africains à persévérer par rapport à leur situation de dominé dans le monde. Mais ce n’est pas que cette problématique de la libération de l’Afrique ne soit pas un problème nkrumahiste, c’est que dans l’approche que le Club a  de la façon dont l’Afrique doit sortir de ce bourbier, il n’y ait rien de nkrumahiste. C’est pourquoi je m’oppose aux membres du Club alors même qu’ils doivent partager avec moi, le même biberon doctrinal.

Exposons un peu quelques lignes du poème qu’il n’est pas nécessaire de reprendre in extenso puisque nous ne jugeons pas la poésie, mais ce qu’on pourrait appeler, de façon assez barbare, la « nkrumahiçité » de ce dernier. Nos amis écrivent :

Même si vous sentez la fatigue,

Même si le triomphe vous abandonne,

Même si une erreur vous fait mal,

(…)

L’injustice ne saurait s’accommoder de l’éternité !

Le droit finira toujours par triompher

On peut croire que nos amis nkrumahistes aient inséré les deux derniers vers de leur poème dans un souci esthétique de rime, mais il aurait été aussi bien que le souci de fidélité aux idées de Nkrumah eût été respecté. En effet, c’est en rapport avec ces derniers vers que je m’insurge contre ce Club, car nulle part dans la philosophie de Nkrumah – à moins d’une erreur de notre part – nous ne voyons Nkrumah accorder une place intéressante au « droit » jusqu’à remettre le sort de l’Afrique aux mains de « l’éternité ». On lit en filigrane de ces deux derniers vers, une certaine version du fatalisme religieux ou du providentialisme idéaliste qui tenterait de nous faire croire que les choses changent d’elles mêmes. Dans la philosophie de Nkrumah, au contraire, ce sont bien les hommes qui changent les choses. Tous les points d’exclamation du monde accolés aux mots de ce genre ne sauraient transformer l’idéalisme (religieux) en nkrumahisme.

 Lorsque nos amis nous disent que « Le droit finira toujours par triompher », il nous vient à l’idée plusieurs questions, mais deux questions principales : par quels moyens triomphera le droit ; ses moyens propres ou alors sera-t-il appliqué par les peuples dominés ? Ce droit qui doit triompher, de qui est-il ?

Nkrumah est formel ! Il ne faut attendre que le droit tombe du ciel pour s’appliquer lui-même. L’homme, et précisément l’homme en situation de domination (néo)coloniale doit lui-même lutter pour faire triompher le droit ; autrement le changement est impossible. C’est cette lutte véritable qui doit être menée de l’intérieur à travers l’Action Positive contre l’Action Négative. De ce point de vue, la recherche première, ce n’est pas la recherche du droit, mais la recherche de la force d’appliquer le droit. Cette force doit être cherchée et trouvée dans l’Unité des territoires dominés, et précisément, dans l’Unité Africaine. Il ne faut donc pas compter sur le hasard, c’est ce que le dernier chapitre du Consciencisme (« Formulation mathématique du système ») veut nous montrer : la libération devient une loi et Nkrumah en énonce les équations. De ce point de vue, même le titre du poème doit être complété en « N’abandonnez jamais la lutte », justement parce que Le combat continue. Ce combat, « … exige un accroissement du nombre de personnes qui contribuent à l’action positive, et une qualité supérieure de leur contribution » (Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 174) et non une invocation de formules péremptoires faisant reposer notre sort sur l’action d’une quelconque providence, fusse t-elle sur basée sur l’éternité, le hasard ou les « lois du monde ».

Quelques soient les configurations politiques, le droit est toujours le droit du fort. Nkrumah a bien conscience de cette situation et c’est pourquoi, sûrement, en bon dialecticien, il ne pose pas de droit transcendant la réalité politique, même si son principe kantien du respect de la personne humaine peut être considéré comme un axiome éthique permettant de fonder le droit. Mais Nkrumah est d’abord marxiste et selon cette théorie, le droit est d’abord le droit que celui qui détient la force de le faire appliquer, c’est-à-dire que, pour reprendre les mots de Victor Hugo, colon-poète, « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Le droit n’est pas droit en soi, même si on peut établir, comme le fait Nkrumah, qu’il y a certains principes qu’il faut respecter. Le droit, c’est d’abord le droit du fort. Et le droit ne triomphera donc que quand nous serons assez forts pour le faire triompher. Le poème de nos amis ne met pas ce critère en évidence.

Supposons même que ce droit soit le droit dit « international », ce critère de force que nous venons de poser est-il exclu ? En d’autres termes, le droit international dépend t-il des « Etats faibles » ? La réponse à cette question est bien sûr négative, car l’ONU, la plus grande association internationale a un Conseil de Sécurité dont les membres permanents ne sont rien d’autre que les « Etats forts », les Etats faibles venant de temps à autre, faire acte de présence en jouant un rôle secondaire par rapport aux autres. Dans ces conditions, même le droit international est le droit du plus fort, droit des plus forts ; et les faibles n’en sont réduits qu’à subir le droit. Comment sortir de cette impasse : être fort.

Finalement, il n’y a, dans ce poème, que très peu, sinon aucune trace de Nkrumah et de sa doctrine. Mais peut être que les membres du Club se défendraient en disant qu’il s’agissait d’un simple poème qui n’avait pas nécessairement à être lui aussi de type nkrumahiste. Mais cette défense serait bien maigre lorsqu’on sait que l’Osagyefo ne séparait pas la philosophie de l’idéologie, et mieux, on sait qu’il faisait de l’idéologie une plateforme centrale de la société de sorte que presque tout, art compris, lui soit substitué : nous sommes de cet avis et c’est cela, à notre sens, le nkrumahisme.

Jean Eric BITANG,

Douala, 27 janvier 2012


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