CONTRE LE CLUB KWAME NKRUMAH DE L’UNIVERSITE DE DOUALA

Le Club Kwame Nkrumah de l’Université de Douala  a, pour la nouvelle année, publié un poème intitulé « N’abandonnez jamais » dans lequel il exhorte les Africains à persévérer par rapport à leur situation de dominé dans le monde. Mais ce n’est pas que cette problématique de la libération de l’Afrique ne soit pas un problème nkrumahiste, c’est que dans l’approche que le Club a  de la façon dont l’Afrique doit sortir de ce bourbier, il n’y ait rien de nkrumahiste. C’est pourquoi je m’oppose aux membres du Club alors même qu’ils doivent partager avec moi, le même biberon doctrinal.

Exposons un peu quelques lignes du poème qu’il n’est pas nécessaire de reprendre in extenso puisque nous ne jugeons pas la poésie, mais ce qu’on pourrait appeler, de façon assez barbare, la « nkrumahiçité » de ce dernier. Nos amis écrivent :

Même si vous sentez la fatigue,

Même si le triomphe vous abandonne,

Même si une erreur vous fait mal,

(…)

L’injustice ne saurait s’accommoder de l’éternité !

Le droit finira toujours par triompher

On peut croire que nos amis nkrumahistes aient inséré les deux derniers vers de leur poème dans un souci esthétique de rime, mais il aurait été aussi bien que le souci de fidélité aux idées de Nkrumah eût été respecté. En effet, c’est en rapport avec ces derniers vers que je m’insurge contre ce Club, car nulle part dans la philosophie de Nkrumah – à moins d’une erreur de notre part – nous ne voyons Nkrumah accorder une place intéressante au « droit » jusqu’à remettre le sort de l’Afrique aux mains de « l’éternité ». On lit en filigrane de ces deux derniers vers, une certaine version du fatalisme religieux ou du providentialisme idéaliste qui tenterait de nous faire croire que les choses changent d’elles mêmes. Dans la philosophie de Nkrumah, au contraire, ce sont bien les hommes qui changent les choses. Tous les points d’exclamation du monde accolés aux mots de ce genre ne sauraient transformer l’idéalisme (religieux) en nkrumahisme.

 Lorsque nos amis nous disent que « Le droit finira toujours par triompher », il nous vient à l’idée plusieurs questions, mais deux questions principales : par quels moyens triomphera le droit ; ses moyens propres ou alors sera-t-il appliqué par les peuples dominés ? Ce droit qui doit triompher, de qui est-il ?

Nkrumah est formel ! Il ne faut attendre que le droit tombe du ciel pour s’appliquer lui-même. L’homme, et précisément l’homme en situation de domination (néo)coloniale doit lui-même lutter pour faire triompher le droit ; autrement le changement est impossible. C’est cette lutte véritable qui doit être menée de l’intérieur à travers l’Action Positive contre l’Action Négative. De ce point de vue, la recherche première, ce n’est pas la recherche du droit, mais la recherche de la force d’appliquer le droit. Cette force doit être cherchée et trouvée dans l’Unité des territoires dominés, et précisément, dans l’Unité Africaine. Il ne faut donc pas compter sur le hasard, c’est ce que le dernier chapitre du Consciencisme (« Formulation mathématique du système ») veut nous montrer : la libération devient une loi et Nkrumah en énonce les équations. De ce point de vue, même le titre du poème doit être complété en « N’abandonnez jamais la lutte », justement parce que Le combat continue. Ce combat, « … exige un accroissement du nombre de personnes qui contribuent à l’action positive, et une qualité supérieure de leur contribution » (Nkrumah, Le Consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 174) et non une invocation de formules péremptoires faisant reposer notre sort sur l’action d’une quelconque providence, fusse t-elle sur basée sur l’éternité, le hasard ou les « lois du monde ».

Quelques soient les configurations politiques, le droit est toujours le droit du fort. Nkrumah a bien conscience de cette situation et c’est pourquoi, sûrement, en bon dialecticien, il ne pose pas de droit transcendant la réalité politique, même si son principe kantien du respect de la personne humaine peut être considéré comme un axiome éthique permettant de fonder le droit. Mais Nkrumah est d’abord marxiste et selon cette théorie, le droit est d’abord le droit que celui qui détient la force de le faire appliquer, c’est-à-dire que, pour reprendre les mots de Victor Hugo, colon-poète, « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Le droit n’est pas droit en soi, même si on peut établir, comme le fait Nkrumah, qu’il y a certains principes qu’il faut respecter. Le droit, c’est d’abord le droit du fort. Et le droit ne triomphera donc que quand nous serons assez forts pour le faire triompher. Le poème de nos amis ne met pas ce critère en évidence.

Supposons même que ce droit soit le droit dit « international », ce critère de force que nous venons de poser est-il exclu ? En d’autres termes, le droit international dépend t-il des « Etats faibles » ? La réponse à cette question est bien sûr négative, car l’ONU, la plus grande association internationale a un Conseil de Sécurité dont les membres permanents ne sont rien d’autre que les « Etats forts », les Etats faibles venant de temps à autre, faire acte de présence en jouant un rôle secondaire par rapport aux autres. Dans ces conditions, même le droit international est le droit du plus fort, droit des plus forts ; et les faibles n’en sont réduits qu’à subir le droit. Comment sortir de cette impasse : être fort.

Finalement, il n’y a, dans ce poème, que très peu, sinon aucune trace de Nkrumah et de sa doctrine. Mais peut être que les membres du Club se défendraient en disant qu’il s’agissait d’un simple poème qui n’avait pas nécessairement à être lui aussi de type nkrumahiste. Mais cette défense serait bien maigre lorsqu’on sait que l’Osagyefo ne séparait pas la philosophie de l’idéologie, et mieux, on sait qu’il faisait de l’idéologie une plateforme centrale de la société de sorte que presque tout, art compris, lui soit substitué : nous sommes de cet avis et c’est cela, à notre sens, le nkrumahisme.

Jean Eric BITANG,

Douala, 27 janvier 2012

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2 Responses to “CONTRE LE CLUB KWAME NKRUMAH DE L’UNIVERSITE DE DOUALA”


  1. 1 oungvang 5 décembre 2012 à 8:38

    Un theme aussi important comme celui donc vous venez de soulever reste d’actualité dans la mesure ou l’humanité tout entiere est en decadence morale.Je n’ai pas beaucoup à dire a propos mais je veux tout simplement dire qu’il n’existe pas de droit s’il faut reprendre la celebre formule de VICTOR HUGO qui dit:<<la raison du plus fort est toujour la meilleur<<

    • 2 jeanericbitang 9 décembre 2012 à 3:12

      Vous avez sûrement raison sur l’actualité du thème de la nature du droit tout comme j’approuve dans une certaine mesure l’option qu’Hugo expose dans son « Loup et l’Agneau ». Toutefois, si la raison du plus fort est toujours la meilleure, la bonne question à se poser est « qui est le plus fort? » On pourrait répondre d’une façon subtile selon laquelle le plus fort n’est pas le plus fort. Ce qui interrogerait la nature même de la force: qu’est-ce qu’être fort?
      Mon optique est que sur le plan politique (ou même social) rien n’est plus fort que le peuple, c’est à dire que la masse, d’où la nécessité de l’unité, car c’est « L’union [qui] fait la force » dit le dicton.


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