Science et Philosophie chez Marcien Towa

« La science se caractérise par la spécialisation étroite, le souci de neutralité éthique et idéologique et l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Le savant pour dominer suffisamment son objet se spécialise étroitement. Par là même il se prise de la possibilité de dire, en tant que savant, la direction que la société doit prendre et les normes qu’elle doit adopter à cet effet. (…) Le philosophe au contraire entend intervenir dans tout débat engageant le destin de l’humanité. »

Marcien Towa, L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 12.

C’est dans son livre de 1979 que M. Towa essaie, plus que dans l’Essai de 1971, de spécifier le rapport qu’il y a entre la philosophie et la science. Si en 1979, l’analyse du philosophe d’Endama s’appuyait expressément sur la différenciation entre le mythe et la philosophie, en 1979, il spécifie la distance qu’il y a, bien que les deux disciplines soient très liées, entre la philosophie et la science. Et quand M. Towa parle de philosophie, on aura bien compris qu’ici, il s’agit de « philosophie générale », car il procède comme Aristote et donne une définition compréhensive à la philosophie qu’il réduit à la « Pensée de l’Absolu ».

Le premier point de différenciation entre la science et la philosophie est à retrouver, selon M. Towa, dans la spécialisation étroite. La science serait née ainsi du désir humain d’étudier certains phénomènes en particulier et ce désir maintiendrait la science en vie. C’est ce désir, qui, selon Meinrad Hebga peut légitimer l’hypothèse selon laquelle « La philosophie, l’unique science, se ramifie en une diversité de sciences particulières. [par la spécialisation] »[1]. De ce point de vue, le leitmotiv de la philosophie est l’unité alors que celui de la science est la spécialité. C’est pourquoi tandis que la philosophie générale s’appuie sur l’Être et cherche à ramener le divers à l’unité et de prendre ainsi une certaine hauteur par rapport à la réalité, la science exprime le souci de défragmenter l’Être pour mieux l’étudier. C’est pourquoi, il n’y a de science que d’une partie de l’Être, c’est-à-dire d’une partie du réel. La biologie est ainsi la science du vivant, la géographie celle de la structure de la terre, etc.

Le second point de différenciation se situe au niveau de la neutralité éthique et idéologique. Il est ici facile de comprendre que le scientifique se garde d’émettre des jugements sur le cours (éthique) du monde. Cette situation est peut être liée à l’être de la science qui est non de juger, mais d’expliquer. On peut aussi ramener cette situation à l’idée selon laquelle la science et donc le scientifique a les mains liées et que très souvent, il ne peut pas prendre de la distance par rapport à ses subventions. La science devient un bras idéologique qui doit se taire et satisfaire celui ou ceux qui la fait avancer. Mais la question de la liberté des scientifiques et donc de la science est une trop grave question pour être abordée ici. Le philosophe semble être plus libre par rapport à ces contraintes – même s’il existe des « philosophes d’Etat » et que cette pratique existera toujours. Il semble pouvoir donner son avis sur le cours de la société : il prend position et oriente le reste des citoyens vers telle ou telle voie à suivre.

Enfin, il y a l’exigence d’une vérification plus rigoureuse. Mais en réalité, parce qu’il utilise ce terme de vérification, et qu’il n’y a pas de vérification qu’empirique, le premier critère – celui de la logique – ayant été satisfait, M. Towa aurait sûrement mieux fait d’écrire que la science est par essence matérialiste, car la croyance première du scientifique est que la vérité se situe dans ce monde et non au-delà et que c’est dans ce monde qu’on doit trouver les preuves des théories qu’on avance. De ce point de vue, ce sont les matérialistes les premiers penseurs à avoir affiché une vocation scientifique. La science ne se satisfait pas de métaphysique et exige toujours de redescendre à la physique et à l’expérience. Le philosophe, parce qu’il n’est pas consubstantiellement lié à la nature peut s’élever – non au sens de Platon, mais au sens de « transcender l’immédiateté des phénomènes et rechercher l’unité dans la pluralité » – et proposer des théories générales au sens où elles n’impliquent pas seulement l’objet qu’il s’est proposé d’étudier, mais carrément le cours de la vie, l’orientation politique, l’éthique, etc. C’est pourquoi un simple « Tout coule » a des répercussions jusque dans l’éthique, la politique, l’épistémologie, etc. Cette situation s’explique sûrement par le fait que la parole du philosophe engage tout l’Être puisqu’il a suffisamment de recul pour que ses paroles ne soient pas limitées par la spécialisation.


[1] Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 12.

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