Archive pour mars 2012

L’ « homofolie » [§ 2.]

§2. – L’argument par la culture.

Ce second argument est lui aussi très prisé du public et quelques fois, il se présente sous des variantes diverses, mais dans sa grande majorité, il est utilisé ainsi que nous l’exposerons à présent. Nous remarquons que cet argument est surtout utilisé par les Africains contre l’homosexualité.

Exposition : Les cultures africaines ne sont pas historiquement porteuses de traces d’homosexualité et il n’est donc pas bon qu’on force ces dernières à l’intégrer, car alors, nous intègrerons la culture de l’autre et abandonnerons la nôtre, ce qui n’est pas souhaitable. Ce qui est souhaitable, par contre, c’est que nous restions fidèles à nous-mêmes.

Réfutation : On peut attaquer cet argument de plusieurs façons, mais surtout sous deux angles. D’abord sous l’angle des considérations préalables de l’argument lui-même, considérations qui sont au nombre de deux. Premièrement, la nature stable et inaltérable de la culture et deuxièmement l’absence de pratiques homosexuelles dans la société traditionnelle – entendons précoloniale – africaine. Ensuite, on peut questionner le fondement de l’argument qui semble poser que ce qui est étranger à notre culture doit être rejeté.

Commençons par la première vague d’objections et interrogeons d’abord la vision fixiste de la culture qui sous-tend cet argument. La culture est-elle réellement imperméable au changement ? La condition préalable à toute réponse positive à cette question serait que la culture ait été donnée une fois pour toutes ; or, il est tout à fait possible de soutenir le fait que la culture s’enrichit d’éléments nouveaux, c’est-à-dire qu’elle est perpétuellement en mouvement vers autre chose qu’elle-même. En d’autres termes, la culture n’est jamais close, mais toujours ouverte. Bien sûr, nul ne chercherait à le nier, la culture, en tant qu’héritage a nécessairement un lourd potentiel conservateur, mais il faudrait se garder de l’y réduire, car la culture n’est pas le produit d’un ruminement d’éléments anciens – sinon la culture n’aurait été telle qu’au temps des premiers hommes – mais une érection de valeurs par des hommes libres, c’est-à-dire par des créateurs. Si nous sommes des créateurs, la tâche qui nous incombe est d’apporter notre pierre à l’édification sans cesse en marche de notre propre culture et non de nous contenter de la ruminer. C’est justement, en grande partie, parce qu’on a cru que la culture, la tradition et tous les autres concepts de la même veine avaient un grand potentiel de privation de liberté, qu’on a pu penser comme avec l’ethnophilosophie, que la tâche de l’Africain, n’est pas la production, mais la récitation du passé. Mais le passé est le présent d’hier, tout comme aujourd’hui est le passé de demain. Nous devons faire la culture, faire le présent pour le passé et le passé pour le futur : la culture est toujours en marche. On comprendra aisément que de cette manière il n’existe pas de « culture » africaine qui soit un ensemble clos de principes et de valeurs qui enferment l’Africain dans une somme bien définie de valeurs et de manières d’être sous peine que tout écart vis-à-vis de ces principes établis à l’avance et pour toujours soient sanctionnés de l’excommunication de l’ « état d’Africain ». Etre Africain, dans ce sens maladroit, serait donc se soumettre sans restriction au passé et à sa domination despotique sur nous ; or, la situation doit être inversée et au lieu que nous soyons à la disposition du passé, c’est le contraire, comme le pense M. Towa, qui doit être réalisé, c’est-à-dire qu’il faut que le passé soit, lui, à notre disposition. La conséquence de ce rapport à notre passé – donc à notre culture – est que, de la vision statiste et contemplative de la culture, vision largement héritée de l’esprit statique et contemplatif religieux, on évolue vers une conception dynamique et dialectique de la culture dans laquelle les visions du monde, les valeurs et les manières d’être du passé communiquent avec celles du passé avec la possibilité suprême de les réduire à néant. C’est cette dernière condition qui nous libère de la tyrannie de la culture et qui ouvre les chemins de la liberté. On peut donc conclure, pour répondre à cet argument du point de vue de sa vision statique-contemplative de la culture, qu’au cas où les cultures africaines n’ont pas montré les signes de pratique de l’homosexualité, rien ne nous empêche, nous, aujourd’hui, créant la culture de demain en détruisant celle d’hier, d’y inclure ce paramètre. Mais nous émettons seulement l’hypothèse selon laquelle il n’existe pas de traces d’homosexualité dans la société traditionnelle et que cette dernière est justement vierge de ce phénomène. Est-ce bien là la réalité ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument par la culture. Pourtant, certaines recherches sur l’Afrique soutiennent l’existence de pratiques homosexuelles dans les rites initiatiques africains traditionnels. Un chercheur en sociologie à l’Université de Douala dont le nom m’échappe malheureusement a axé sa thèse de Doctorat sur ce phénomène. Il n’est donc pas tout à fait exact que les « pratiques homosexuelles » nous aient été léguées par l’Occident.

Le deuxième volet de l’argument – volet implicite – stipule la peur et pire, le rejet du Nouveau, de l’étranger. Cet argument est d’abord problématique en soi, parce que par l’exemple de la culture pris plus haut, nous avons vu que le changement, l’intégration de la nouveauté est une caractéristique essentielle de l’être humain et de ses productions. Il n’est pas souhaitable, pour cette raison, que l’étranger soit systématiquement rejeté, mais au contraire, il est plutôt souhaitable que cet étranger soit soumis, pour parler comme Senghor « à la dialectique de nos besoins ». Cette réfutation de l’argument s’appuie sur le fait que l’étranger peut apporter du bien au soi. Mais descendons aussi bas qu’il est possible dans les conséquences de l’argument et admettons, avec nos « homofous » que l’étrangéité est un problème et qu’il faut absolument, pour nous, Africains, rester nous-mêmes. Il serait bien que ce rejet de l’autre ne s’arrête pas à l’homosexualité, mais continue jusqu’à quelque chose de précis qui est sûrement le meilleur frein à notre développement aujourd’hui : la religion de l’autre. Quand les personnes qui disent qu’il faut que nous restions fidèles à nous-mêmes développent leurs arguments en commençant par « En tant que chrétien », et non par « En tant qu’Africains », il y a lieu de s’inquiéter. Oui ! Il faut s’inquiéter parce que le christianisme, aux dernières nouvelles n’est pas né en Afrique, n’est pas une production d’Africains, mais bien une production étrangère à notre continent, et pire, un instrument de domination coloniale d’abord (car les missionnaires ont abondamment contribué à « assouplir » la mentalité « primitive » pour permettre une meilleure « pénétration » au propre comme au figuré) et néocoloniale ensuite (car la religion chrétienne, par son architectonique, maintient l’Afrique dans un état de dépendance vis-à-vis de la « métropole religieuse » qui se situe, comme par hasard, en Occident. Quand on dit que l’étranger doit être rejeté, il faut qu’on soit conséquent avec notre principe et qu’on l’applique radicalement et non superficiellement.  Par contre, si on maintient notre dialectique pragmatique, on voit que premièrement, l’étranger n’est pas en soi une menace et qu’il ne faut pas nécessairement le mépriser ; et deuxièmement que bien qu’il ne soit pas une menace, cet étranger doit servir les aspirations de notre peuple, sinon, il faut l’exclure. A partir de cette nouvelle grille de lecture qui s’appelle consciencisme et qui a été inaugurée par Nkrumah, on dispose d’un outil sur pour lire notre monde et les influences extérieures sur notre soi. On voit aussi que le christianisme, parce qu’il a été et qu’il est encore le bras religieux et idéologique de la domination de l’Occident sur nous, doit être écarté de notre soi : nous devons nous en débarrasser.

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L’ « homofolie » [§1’]

Alors que dimanche je sortais d’un débat houleux avec un de mes amis sur la question de la légitimation de l’homosexualité, je suis tombé sur un Réveillez-vous ! qu’une amie à sa mère lisait dans un salon de coiffure. Comme par magie, ce numéro (janvier 2012) traitait de l’homosexualité dans un article au titre fort provocateur : « L’homosexualité est-elle  parfois excusable ? ». Dès le titre de l’article, le mépris vis-à-vis des homosexuels est clairement affiché sous le « tout-puissant » couvert de Jéhovah, et l’homosexualité est un crime qu’on doit penser à « excuser ». Encore faut-il qu’on l’excuse… Nous sommes ici en plein dans ce que nous avons nommé dans un article précédent « L’homofolie » c’est-à-dire l’homophobie dans les versions les barbares de ses arguments, donc l’argument par Dieu. Mais que disent nos chers Témoins de Jéhovah dans cet article ? Il y est écrit :

« Pourquoi, selon la Bible, les actes homosexuels sont-ils contre nature et honteux ? Parce qu’ils supposent un type de rapports non prévu par le Créateur. Ils ne permettent pas de procréer. » (Ibid., p. 28.)

Très bien. Nous voilà dans le cœur de l’argumentaire. Soulignons d’abord quelques mots : actes homosexuels, nature et honteux. Ces trois mots nous permettrons de mieux comprendre la « folie » de l’argumentaire de nos amis. Commençons par la première expression : « actes homosexuels ». Nos amis Témoins de Jéhovah essaieraient-ils de dire que l’homosexualité se résume à l’acte sexuel ? Mon ami, dimanche, essayait déjà de me faire voir une nuance entre les pratiques homosexuelles et l’homosexualité. Selon lui, le premier terme renvoyait principalement au coït anal, alors que le second prenait en compte la volonté des homosexuels d’avoir des droits comme les hétérosexuels, dont le droit de se marier, d’avoir des enfants et de les éduquer. Il argumentait ainsi de la sorte : « sur la question des pratiques homosexuelles, chacun est libre de faire de son corps ce qui lui plait, mais l’homosexualité ne peut pas être tolérée parce qu’elle entrainerait chez l’enfant un déséquilibre en ceci qu’il n’aurait devant lui que deux personnes du même sexe et alors, il aurait une vision trop ‘carrée’ de la réalité, ce qui pourrait contribuer à le faire entrer lui-même dans le cercle de l’homosexualité. » Je dois préciser que pour mon ami, les homosexuels sont des « détraqués mentaux » qu’il faut interner et qu’il ne faut l’homosexualité qu’entre les hommes. Il semble quand même qu’il soit allé, dans la compréhension de l’homosexualité, un peu plus loin que nos amis Témoins qui réduisent l’homosexualité, manière d’être sur le plan sexuel, attirance éprouvée vis-à-vis des personnes du même sexe au simple « rapport sexuel ». Cette vision, parce que bancale et hautement réductrice, ne peut que donner une image tronquée de la réalité. Et nous savons, avec Aristote, puisque nos amis utilisent la logique formelle, que la Majeure étant défaillante, l’édifice argumentatif ne tient plus.

Disons maintenant un mot sur la nature. Les Témoins de Jéhovah veulent nous faire croire que l’homme est un être naturel qui est obligé de se soumettre à la nature et à ses lois. L’homme ne serait donc guère qu’un être comme les autres. Selon la terminologie sartrienne, l’homme dans cette optique serait un « en soi », condamné à être ce qu’il est. Pourtant, l’homme, bien qu’étant une chose, est une chose qui prétend être autre chose que ce qu’il est, et cette prétention fait qu’il n’est jamais quelque chose, parce qu’il est toujours, constamment, en train de se faire. Cette idée était déjà présente chez Hegel sous une autre forme ; sous la forme de la nature en tant grossière immédiateté à dompter. C’est ainsi que l’idéologue allemand écrit que « L’homme en tant qu’homme s’oppose à la nature et c’est ainsi qu’il devient homme. » (Hegel G.W.F., La Raison dans l’Histoire, tr. fr. Kostas Papaioannou, Plon, 10/18, 1965, p. 251.). Et qu’il peut, par le même temps, exclure l’africain de l’humanité-vraie entendue comme « maitrise de la nature ». Il n’y a donc aucune gloire à rester homme sous le couvert de la nature : que cette nature soit l’immédiateté du réel (Hegel) ou l’enfermement dans la monotonie existentielle d’un donné-déjà-là qu’il ne resterait plus qu’à reproduire ad infinitum (Sartre). La nature devient un argument incompétent pour disqualifier l’homosexualité, car on peut toujours faire autrement – on doit d’ailleurs faire autrement – que la nature pour mériter pleinement le nom d’homme.

Terminons par la honte. Selon nos Témoins de Jéhovah, les pratiques homosexuelles sont honteuses. Peut être ont-ils raison, s’ils limitent ces pratiques à la violence sexuelle dont sont victimes plusieurs de nos frères en Afrique. Dans cette optique, ces pratiques s’appellent le viol. S’ils interrogent maintenant l’homosexualité en elle-même, en tant que décision libre, nous doutons fort que les homosexuels soient des personnes qui ont honte, mais plutôt qui ont peur, peur de se faire tuer par des « homofous » comme les Témoins de Jéhovah et leur suite, qui, par l’ignorance caractéristique et le fanatisme religieux dont ils font preuve, peuvent porter atteinte à leur intégrité physique et morale. Quoi de plus normal que de désirer, selon le mot de Spinoza, « persévérer dans son être » ? Doit-on regarder cette attitude comme étant de la honte ? Nous ne le pensons pas. On pourrait maintenant penser que l’homosexualité est honteuse devant Dieu et que les homosexuels se flagellent quotidiennement pour avoir succombé aux « plaisirs de la chair » et du « péché ». Quoi de plus saugrenu et farfelu ! Il faut aller chercher de telles explications vraiment très loin dans l’imagination débordante des fanatiques ! A tous les points de vue, la honte n’est pas possible lorsqu’on parle d’homosexualité consentie. Au contraire, le fait que les homosexuels réclament leurs droits, leur droit à être des hommes et à être reconnu comme tels, on peut penser qu’ils ont, dans la large majorité, une haute estime d’eux-mêmes et qu’ils ne se morfondent pas comme tenteraient de nous faire croire nos amis « homofous » Témoins de Jéhovah.

Nous passerons sur cette idée d’un Créateur que nous amis écrivent avec un « C » majuscule afin de faire ressortir sa majesté (?) Le caractère fantasmatique d’un pareil Créateur n’est plus à démontrer. Arrivons directement, et nous terminerons par là, sur la question du but des relations sexuelles. Nos Témoins de Jéhovah sont formels : l’acte sexuel doit servir à procréer. Il y a plusieurs incohérences dans cette proposition. La première est contenue dans le présupposé de cette phrase elle-même : sans acte sexuel, pas de procréation. En réalité, la fécondation, stade premier de la procréation, ne nécessite pas de coït vaginal. Nos Témoins de Jéhovah seraient-ils un peu en retard sur la science ? La fécondation n’est pas la rencontre « physique » d’un homme et d’une femme lors d’un « rapport sexuel », mais la rencontre de deux gamètes : l’un mâle et l’autre femelle. Ce qui implique qu’il n’est pas besoin de se voir, de se toucher, de coucher ensemble, etc. pour procréer. Le « Créateur » avait-il prévu la fécondation in vitro ? Et que nous en dit la Bible ? Cette pratique est-elle « excusable » ? La seconde incohérence est contenue dans l’idée selon laquelle l’acte sexuel sert nécessairement à la procréation, c’est-à-dire que chaque fois que nous faisons l’amour, nous avons en tête d’avoir des enfants, sinon nous sommes dans le péché, car justement, ce rapport sexuel ne permet pas la procréation. Tirons cet argument jusqu’à ses limites pour en montrer l’absurdité. En fait, si le but suprême de l’acte sexuel est la procréation, il faut bannir des contraceptifs et ouvrir la voie au SIDA et aux maladies du même genre pour éviter de « fâcher » Dieu et de sombrer dans le péché. Le mariage ne résout pas le problème, car si le conjoint est malade, sans protection, vous serez malade vous-aussi. De même, si la procréation est notre but, nous ne devons choisir de faire l’amour que pendant que notre partenaire peut avoir des enfants, c’est-à-dire pendant sa période féconde, autrement, ce rapport sexuel n’entrainant pas la procréation, nous sommes dans le péché. Enfin, nous devons annihiler toute tentative de prendre du plaisir dans l’amour et nous comporter exactement comme des animaux : attraper son partenaire, lui faire l’amour et s’en aller. Nous vous laissons vous-même juger du monde que veulent pour nous les Témoins de Jéhovah et leur Dieu…


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