L’ « homofolie » [§ 2.]

§2. – L’argument par la culture.

Ce second argument est lui aussi très prisé du public et quelques fois, il se présente sous des variantes diverses, mais dans sa grande majorité, il est utilisé ainsi que nous l’exposerons à présent. Nous remarquons que cet argument est surtout utilisé par les Africains contre l’homosexualité.

Exposition : Les cultures africaines ne sont pas historiquement porteuses de traces d’homosexualité et il n’est donc pas bon qu’on force ces dernières à l’intégrer, car alors, nous intègrerons la culture de l’autre et abandonnerons la nôtre, ce qui n’est pas souhaitable. Ce qui est souhaitable, par contre, c’est que nous restions fidèles à nous-mêmes.

Réfutation : On peut attaquer cet argument de plusieurs façons, mais surtout sous deux angles. D’abord sous l’angle des considérations préalables de l’argument lui-même, considérations qui sont au nombre de deux. Premièrement, la nature stable et inaltérable de la culture et deuxièmement l’absence de pratiques homosexuelles dans la société traditionnelle – entendons précoloniale – africaine. Ensuite, on peut questionner le fondement de l’argument qui semble poser que ce qui est étranger à notre culture doit être rejeté.

Commençons par la première vague d’objections et interrogeons d’abord la vision fixiste de la culture qui sous-tend cet argument. La culture est-elle réellement imperméable au changement ? La condition préalable à toute réponse positive à cette question serait que la culture ait été donnée une fois pour toutes ; or, il est tout à fait possible de soutenir le fait que la culture s’enrichit d’éléments nouveaux, c’est-à-dire qu’elle est perpétuellement en mouvement vers autre chose qu’elle-même. En d’autres termes, la culture n’est jamais close, mais toujours ouverte. Bien sûr, nul ne chercherait à le nier, la culture, en tant qu’héritage a nécessairement un lourd potentiel conservateur, mais il faudrait se garder de l’y réduire, car la culture n’est pas le produit d’un ruminement d’éléments anciens – sinon la culture n’aurait été telle qu’au temps des premiers hommes – mais une érection de valeurs par des hommes libres, c’est-à-dire par des créateurs. Si nous sommes des créateurs, la tâche qui nous incombe est d’apporter notre pierre à l’édification sans cesse en marche de notre propre culture et non de nous contenter de la ruminer. C’est justement, en grande partie, parce qu’on a cru que la culture, la tradition et tous les autres concepts de la même veine avaient un grand potentiel de privation de liberté, qu’on a pu penser comme avec l’ethnophilosophie, que la tâche de l’Africain, n’est pas la production, mais la récitation du passé. Mais le passé est le présent d’hier, tout comme aujourd’hui est le passé de demain. Nous devons faire la culture, faire le présent pour le passé et le passé pour le futur : la culture est toujours en marche. On comprendra aisément que de cette manière il n’existe pas de « culture » africaine qui soit un ensemble clos de principes et de valeurs qui enferment l’Africain dans une somme bien définie de valeurs et de manières d’être sous peine que tout écart vis-à-vis de ces principes établis à l’avance et pour toujours soient sanctionnés de l’excommunication de l’ « état d’Africain ». Etre Africain, dans ce sens maladroit, serait donc se soumettre sans restriction au passé et à sa domination despotique sur nous ; or, la situation doit être inversée et au lieu que nous soyons à la disposition du passé, c’est le contraire, comme le pense M. Towa, qui doit être réalisé, c’est-à-dire qu’il faut que le passé soit, lui, à notre disposition. La conséquence de ce rapport à notre passé – donc à notre culture – est que, de la vision statiste et contemplative de la culture, vision largement héritée de l’esprit statique et contemplatif religieux, on évolue vers une conception dynamique et dialectique de la culture dans laquelle les visions du monde, les valeurs et les manières d’être du passé communiquent avec celles du passé avec la possibilité suprême de les réduire à néant. C’est cette dernière condition qui nous libère de la tyrannie de la culture et qui ouvre les chemins de la liberté. On peut donc conclure, pour répondre à cet argument du point de vue de sa vision statique-contemplative de la culture, qu’au cas où les cultures africaines n’ont pas montré les signes de pratique de l’homosexualité, rien ne nous empêche, nous, aujourd’hui, créant la culture de demain en détruisant celle d’hier, d’y inclure ce paramètre. Mais nous émettons seulement l’hypothèse selon laquelle il n’existe pas de traces d’homosexualité dans la société traditionnelle et que cette dernière est justement vierge de ce phénomène. Est-ce bien là la réalité ? C’est en tout cas ce que suppose l’argument par la culture. Pourtant, certaines recherches sur l’Afrique soutiennent l’existence de pratiques homosexuelles dans les rites initiatiques africains traditionnels. Un chercheur en sociologie à l’Université de Douala dont le nom m’échappe malheureusement a axé sa thèse de Doctorat sur ce phénomène. Il n’est donc pas tout à fait exact que les « pratiques homosexuelles » nous aient été léguées par l’Occident.

Le deuxième volet de l’argument – volet implicite – stipule la peur et pire, le rejet du Nouveau, de l’étranger. Cet argument est d’abord problématique en soi, parce que par l’exemple de la culture pris plus haut, nous avons vu que le changement, l’intégration de la nouveauté est une caractéristique essentielle de l’être humain et de ses productions. Il n’est pas souhaitable, pour cette raison, que l’étranger soit systématiquement rejeté, mais au contraire, il est plutôt souhaitable que cet étranger soit soumis, pour parler comme Senghor « à la dialectique de nos besoins ». Cette réfutation de l’argument s’appuie sur le fait que l’étranger peut apporter du bien au soi. Mais descendons aussi bas qu’il est possible dans les conséquences de l’argument et admettons, avec nos « homofous » que l’étrangéité est un problème et qu’il faut absolument, pour nous, Africains, rester nous-mêmes. Il serait bien que ce rejet de l’autre ne s’arrête pas à l’homosexualité, mais continue jusqu’à quelque chose de précis qui est sûrement le meilleur frein à notre développement aujourd’hui : la religion de l’autre. Quand les personnes qui disent qu’il faut que nous restions fidèles à nous-mêmes développent leurs arguments en commençant par « En tant que chrétien », et non par « En tant qu’Africains », il y a lieu de s’inquiéter. Oui ! Il faut s’inquiéter parce que le christianisme, aux dernières nouvelles n’est pas né en Afrique, n’est pas une production d’Africains, mais bien une production étrangère à notre continent, et pire, un instrument de domination coloniale d’abord (car les missionnaires ont abondamment contribué à « assouplir » la mentalité « primitive » pour permettre une meilleure « pénétration » au propre comme au figuré) et néocoloniale ensuite (car la religion chrétienne, par son architectonique, maintient l’Afrique dans un état de dépendance vis-à-vis de la « métropole religieuse » qui se situe, comme par hasard, en Occident. Quand on dit que l’étranger doit être rejeté, il faut qu’on soit conséquent avec notre principe et qu’on l’applique radicalement et non superficiellement.  Par contre, si on maintient notre dialectique pragmatique, on voit que premièrement, l’étranger n’est pas en soi une menace et qu’il ne faut pas nécessairement le mépriser ; et deuxièmement que bien qu’il ne soit pas une menace, cet étranger doit servir les aspirations de notre peuple, sinon, il faut l’exclure. A partir de cette nouvelle grille de lecture qui s’appelle consciencisme et qui a été inaugurée par Nkrumah, on dispose d’un outil sur pour lire notre monde et les influences extérieures sur notre soi. On voit aussi que le christianisme, parce qu’il a été et qu’il est encore le bras religieux et idéologique de la domination de l’Occident sur nous, doit être écarté de notre soi : nous devons nous en débarrasser.

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