Archive pour avril 2012

Le silence

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Philosophie ou Philosophies négro-africaine(s) ?

 « Il n’y a pas une philosophie négro-africaine, on ne peut parler que des philosophies négro-africaines. La pluralité est ici liée à l’histoire africaine qui n’a ni unité de lieu (elle s’est déroulée en Afrique, mais aussi en Europe et aux Amériques), ni unité de temps. »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 3. Souligné par l’auteur.

Dès l’introduction de son livre, M. Bidima veut mettre les choses au clair en ce qui concerne son contenu et éviter les errements. C’est pour cette raison qu’il précise dès la première page que la philosophie africaine n’existe pas, reprenant et ramenant M. Hountondji (Sur la « philosophie africaine », chap. IV) pour qui la philosophie « n’est pas un système » et Kant avant lui, pour qui on ne peut « qu’apprendre à philosopher ». Sur ce point donc nous serons tous d’accord : la philosophie en général n’existe pas parce que l’histoire de la discipline en fait une activité plurielle qui progresse en se niant, un peu comme l’art chez Adorno. De cette sorte, aucune philosophie ne peut être érigée en la philosophie. Appliquée à la philosophie africaine, c’est-à-dire la philosophie produite par des Africains, ce refus de l’unité du discours prévient de « l’unanimisme primitif » qu’a si vigoureusement critiqué M. Hountondji dans son livre cité plus haut, unanimisme qui empêche, selon le même auteur, le discours de s’élever au rang de philosophie, c’est-à-dire au rang de la critique. L’argument de M. Bidima est quand même un peu différent. Pour lui, la pluralité de la philosophie négro-africaine ne tient pas au fait que la philosophie – la discipline – est de nature dialectique et que toute philosophie, pour mériter le nom de philosophie, doit faire acte de critique, mais plutôt au fait que l’histoire africaine n’a pas d’unité. Unité de lieu en premier et unité de temps en second. Nous espérons quand même que M. Bidima étendra son critère pluraliste à l’Occident de sorte qu’on ne puisse parler d’une philosophie occidentale puisqu’ici aussi, l’histoire n’a pas d’unité, ni de lieu (elle s’est déroulée en Afrique et aux Amériques entre autres), ni de temps. En réalité, en distendant les déterminations de M. Bidima, on arrivait à la conclusion selon laquelle il n’existe pas de philosophie tout court, mais seulement des philosophies. Ici, la question est inévitable : qu’est donc que la philosophie ? Or, si on pose cette question sous cette forme, on admet qu’on peut remonter au concept de philosophie, ce qui est contradictoire au fait que cette philosophie en tant que chose n’a ni unité de lieu (elle est pratiquée en Afrique, en Europe, en Chine, etc.) ni unité de temps. La conclusion est donc sans appel : la philosophie n’existe pas, certes ; mais aussi la philosophie n’existe pas.

Mais cette conclusion nous amène à dire un mot sur la question de l’unité puisqu’in fine, c’est la question de l’unité qui peut pousser M. Bidima à affirmer que la philosophie négro-africaine n’existe pas. Bien qu’il saisisse bien le fait que cette réduction massive prête le flanc à l’unanisme et qu’il le refuse comme nous l’avons vu plus haut, en réalité en invoquant son critère historique, M. Bidima nous montre qu’il confond unité et uniformité. Il ne faut pas s’attendre à ce que la philosophie soit la multiplication ad infinitum d’une pensée quelconque qu’on prendrait pour étalon. Même les écoles modifient profondément la pensée originelle du Maître pour l’éclater dans plusieurs directions, vers plusieurs horizons. En réalité, l’unité peut être trouvée dans la somme dialectique des composantes de la chose qu’on cherche. Ainsi, la philosophie occidentale serait la somme dialectique des productions philosophique des pays qui composent l’Occident, c’est-à-dire l’Europe, l’Amérique du Nord et depuis peu le Japon, Israël. Cet oxymore « somme dialectique » traduit le fait que l’uniformité n’est pas au rendez-vous de cette adjonction de productions. Au contraire, l’unité est trouvée ici dans la discorde originelle de l’activité même qu’on nomme philosophie. L’unité ici est radicale ; unité du principe et non des formes. Cette unité de l’Occident, Husserl la trouve par exemple dans l’usage de la raison. De cette façon, parler de philosophie négro-africaine c’est parler, comme le dit Hebga à propos de la pensée occidentale, d’une « …unité de convergences caractéristiques qui n’exclut pas totalement la divergence et la dissimilarité. » (Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 29).

LA SODOMINATION. Le sexe : dominer l’autre ou lui donner du plaisir ?


Laissez moi répondre à l’avance à ce hein ? qui trotterait peut-être dans votre tête – et avec raison. Non, je n’ai pas fait une faute d’orthographe et je n’ai pas confondu le s de sodomisation avec un n. Cette remarque implique le fait que je sais pertinemment ce que j’écris. Tout commence mardi dernier, alors que je rentrais de Bonanjo après mon tour aux « Gazelles ». Je me suis arrêté à Ndokotti  parce que c’est à cet endroit que le premier taxi que je prends me laisse avant que je ne continue jusqu’à chez moi. Alors que je me rendais vers l’endroit où je dois prendre le second taxi jusqu’à chez moi, j’ai entendu trois hommes qui discutaient de je ne sais plus quoi, mais ce qui a attiré mon oreille était la prise de parole d’un moto-taximan qui disait, mot pour mot ceci : « Je ne peux pas avoir peur de ma femme. Une femme que je mets à cheval et que je baise ? » Je ne peux pas remonter plus loin dans la détermination du contexte de cette conversation et donc, de cette prise de position, mais je voudrais m’attacher ici d’abord au ton du type en question qui était très fort : on aurait cru qu’il parlait pour bien que tout le monde l’écoute. Ensuite il y a le fait du contenu même de son allocution et je passe sur le vocabulaire…

C’est sur le contenu de son propos que j’aimerais que nous nous arrêtions un instant pour remarquer que la logique de l’acte sexuel n’est pas la domination. Pourtant il semble bien que les hommes – j’en discutais d’ailleurs avec un de mes amis tout à l’heure – soient dans une logique sexuelle de domination de leur partenaire soi-disant parce que ces dernières aiment justement qu’on les traite, pendant l’acte sexuel, avec brutalité. Permettez-moi de douter de cette affirmation bien que je ne sois pas un spécialiste en la matière. Je constate quand même qu’il serait tout à fait impossible qu’une femme puisse accepter qu’on parle d’elle littéralement comme un chien et qu’il y ait, à son égard, dans la bouche de son conjoint, un pareil manque de respect. A partir de là je conclus que la partenaire de notre ami n’aurait pas pu être d’accord avec ses propos. Supposons même que les femmes aiment qu’on les domine et qu’on soit brutaux avec elles, ne devons-nous pas voir dans cette attitude la recherche du plaisir que, justement, cette brutalité, au moment de l’acte sexuel, permet de sublimer ? Il semble que ce ne soit pas la nécessité absolue d’être dominée, mais la nature du plaisir que procure cette idée de l’être dans l’acte sexuel qui fascinerait les femmes qui aimeraient que leurs conjoints se comportent de cette façon avec elles. Si notre hypothèse est vraie, ce que cherchent ces femmes c’est le plaisir de jouir autrement ; c’est de nouvelles expériences, etc.

Nous n’allons pas nous étendre sur le sujet parce qu’il ne servirait à rien de donner de l’écho à de pareils propos, mais il nous a semblé important de préciser que le rapport sexuel est un rapport dialectique dans le sens où il nécessite des partenaires et que la recherche du plaisir est mutuel. Même si certains hommes ont peut-être plus de plaisir à « torturer » leurs compagnes pendant le sexe, à les faire prendre des positions acrobatiques,  ceci doit être fait avec le consentement de la partenaire. Cette condition, corollaire direct de la dignité humaine, implique le respect de cette dernière. Et ce respect se ramifie dans le regard qu’on porte même sur l’acte sexuel. L’acte sexuel est réalisé à deux – au moins – et donc personne ne baise l’autre : nous (nous) baisons (ensemble). Cette infériorisation de la femme dans l’acte sexuel n’est pas souhaitable et doit être, à tous les niveaux, réprimandée, car il y a qu’un pas entre la mépriser au lit et la mépriser dans la vie…

Un « fait divers » ?

Il y a quelque temps, dans l’émission qu’il présente maintenant sur « Vox Africa », M. Paul Mahel recevait M. Sostène Fouda au sujet de la désormais « affaire Vanessa Tchatchou », affaire dans laquelle, il se pourrait que le bébé de Vanessa ait été « kidnappé » par une magistrate à Yaoundé. Dans cette émission, M. Fouda, qui défend dès les débuts Mlle Vanessa Tchatchou, est venu expliquer la situation et profiter pour s’expliquer avec deux « contradicteurs » selon les termes mêmes de l’émission, dont M. Hervé Emmanuel Kom. C’est justement cette dernière confrontation qui nous intéresse ici et précisément un mot qu’a lancé notre dernier contradicteur. Il a qualifié l’affaire Vanessa Tchatchou, qui, rappelons-le encore une fois, concerne un nourrisson dont on a perdu la trace dans un hôpital sensé être réputé de notre cher et beau pays, de « fait divers », insistant que la disparition des nourrissons dans nos hôpitaux ne date pas d’aujourd’hui et qu’il fallait donc « laisser-faire » les choses. Ce mot m’a semblé bizarre et n’étant pas un grand adepte du français, cette langue venue d’ailleurs et à nous imposée par la force des armes par le colon impérialiste, j’ouvris donc mon dictionnaire. J’y ai lu la définition suivante : « Evènement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne ». J’ai commencé à faire travailler mon faible cerveau. Si un fait divers est un « évènement sans portée générale » alors il signifie sûrement que c’est un évènement qui n’intéresse pas tout le monde et qui ne doit d’ailleurs pas intéresser tout le monde. Par conséquent, un fait divers est un évènement sans grande importance. Et j’ai commencé à faire le rapprochement : si M. Kom nous dit que la disparition des bébés dans nos hôpitaux est un « fait divers », il y a au moins deux contradictions. La première tient du fait qu’il atteste lui-même que cette pratique que M. Sostène Fouda élève jusqu’au rang de « trafic d’enfants » n’a pas vu le jour aujourd’hui. Or, si tel est bien le cas, alors l’évènement a bel et bien une « portée générale » au moins si on s’en tient à l’histoire. La seconde contradiction vient du fait qu’on ne peut pas considérer la vie d’un être humain – le nourrisson en l’occurrence – comme quelque chose de « banal ». Si tel est le cas, c’est que, justement, la vie est banalisée dans notre pays et il faut remédier à cette situation. Pour ces deux raisons au moins, la disparition du bébé de Mlle Tchatchou ne peut pas être considérée comme un « fait divers ». Mais au-delà de ce mépris évident qu’a témoigné M. Kom à la fois pour les bébés disparus avant celui-ci et celui dont nous parlons à l’instant, en même temps qu’il méprisait Mlle Tchatchou elle-même – mais nous en reparlerons un peu plus loin – il y a le fait que M. Kom, au lieu de résoudre un problème ponctuel, s’attache aux grandes phrases auxquelles les politiques de notre pays nous ont si longuement habitués. Il insiste ainsi sur le fait que le problème n’est pas le bébé de Mlle Tchatchou, mais une « réflexion sur la sécurité dans nos hôpitaux » et sur l’ « éducation des mineurs ». Ici, aussi il y a contradictions. D’abord au niveau de la réflexion. Quand, pour prendre l’exemple sur le « premier philosophe » – puisque la pensée et la réflexion sont l’essence même de l’activité qu’on nomme philosophie – de notre pays, on se rend compte qu’il lui a fallu près de 30 ans pour se rendre compte qu’il fallait faire de pays un pays émergent, on ne peut pas s’étonner du fait que, du temps de M. Kom jusqu’à celui de Mlle Tchatchou, les réflexions sur la sécurité des nourrissons dans les hôpitaux n’aient jamais abouti. Il faut qu’on cesse de nous prendre pour des imbéciles ! Un enfant a disparu ! Sa mère n’a pas besoin de tables rondes et de colloques sur la question de la sécurité dans les hôpitaux ; elle a, en premier, besoin de son enfant. Après cela, les tables rondes pourront être organisées à volonté et selon la vitesse des cerveaux de nos dirigeants qui fonctionnent à vitesse de tortue. 7 ans pour penser à penser, 7 ans pour penser penser, 7 nouvelles années pour réellement penser, etc. A ce rythme, ce sont tous les nourrissons de notre pays qui iront grossir le possible trafic d’enfants qui existe dans notre pays et servir ainsi des causes qui nous desservent. Nous ne pouvons pas tolérer une telle situation et l’heure n’est pas à la réflexion, mais à l’action. Ici, il faut noter que M. Mahel a demandé à M. Fouda s’il était d’accord pour rester tranquille le temps que l’enquête avance et M. Fouda a répondu par la négative. Que cache ce refus si on pose que l’action de la justice peut être légitimement considérée comme un effort de faire quelque chose de la part de nos responsables ? C’est que M. Fouda, comme la plupart des Camerounais, n’a pas confiance en la justice de notre pays, et avec raison ! Lorsqu’on sait que cette justice protège les bandits plus que les citoyens, il y a lieu de s’inquiéter…

Venons maintenant à la question de l’ « éducation des mineurs » qui semble tant préoccuper M. Kom. Au lieu de s’attacher à discuter de l’affaire pour laquelle il a été invité, M. Kom demandait incessamment à M. Fouda si son projet de société pour le Cameroun était que les jeunes filles mineures – rappelons à cet effet que Mlle Tchatchou  a 16 ans – aient des enfants, sous-entendu, sûrement, qu’il était bien que le bébé « kidnappé » revienne à une personne adulte qui a les moyens de l’élever. En effet, M. Kom insistait sur cette idée et rappelait que Mlle Tchatchou n’avait pas les moyens de s’occuper de l’enfant, qu’elle était mineure, etc. Mais la question n’était pas de savoir si Mlle Tchatchou était mineure ou pas ; il était question de réfléchir sur la question de la disparition de son bébé. Est-ce que parce que Mlle Tchatchou est mineure, on – le voleur supposé – a le droit de la priver de son enfant ? Est-ce que, sous prétexte qu’elle n’a pas les moyens de l’élever, on doit cautionner le fait qu’on ait « kidnappé » son enfant ? M. Kom essaierait-il d’élever le « kidnapping » de nourrissons dans les hôpitaux au rang de « devoir citoyen » ? Il s’agirait alors d’inciter les « âmes de bonne volonté » – Magistrate ? Qui sait ? – à « kidnapper » les enfants des adolescentes afin de leur éviter la pénible charge d’élever leurs enfants. Est-ce donc là son projet de société ? Une légitimation du « kidnapping » ? Voilà qui nous semble scandaleux !

Nous, comme M. Fouda, ne voulons pas « juger » Mlle Tchatchou et la déclarer non grata aux yeux de la société car ayant contracté une grossesse dans des conditions assez difficiles. Ce que nous pouvons cependant faire, c’est saluer sa patience ; car elle a sacrifié en amont neuf mois de sa vie pour donner naissance à son enfant ; saleur son courage que peu de nos sœurs ont eu ; courage face à sa famille, face à la société, face aux jugements des gens comme M. Kom qui enferment les filles-mères dans des catégories peu enviables et en font des « déchets » ;  saluer sa détermination face à l’adversité, aux forces de l’ordre, à la presse et à la pression du gouvernement et de ses agents qui essaient de la faire passer pour une hystérique ; saluer son attitude toujours polie, toujours calme. Mais encore une fois, ce n’est pas là la question et elle est ici : où est passé l’enfant ?

A cette question, nous sommes bien obligés de répondre qu’il n’est plus dans les bras de sa mère, qui, bien que jeune, bien qu’immature, bien que mineure, reste sa mère. Nous sommes obligés de nous rendre compte qu’un enfant doit être remis à sa mère et nous sommes aussi obligés de voir que les réactions comme celle de M. Kom qui font passer de tels actes ignobles dans le registre des « faits divers » atteste bien de la mentalité en cours dans notre pays où on pourrait tuer quelqu’un pour un bœuf, mais où on ne lève pas le doigt pour un homme, car cet enfant est un homme. C’est ce constat qui nous amène à la question que nous aimerions vous inviter à méditer aujourd’hui : quelle est la valeur d’un homme dans notre pays ? Mieux, parce que la loi sert à protéger ceux qui, comme les enfants, n’ont pas la possibilité de se protéger eux-mêmes : doit-on faire passer le « kidnapping » d’un enfant dans un hôpital ou partout ailleurs dans le registre des « faits divers » comme le fait M. Kom tout en invitant à l’amour de la patrie ? Nous penons pour notre part que la vie d’un homme, aussi minuscule fût-il n’a pas de prix et que l’enfant de Mlle Tchatchou doit lui être restitué par tous les moyens possibles. Ce n’est que par des actes de cette sorte que le pouvoir en place qui dit nous emmener vers l’ « émergence » commencera par nous montrer que le développement n’est pas seulement, comme le dit M. Njoh-Mouelle, la construction des autoroutes, des centrales électriques, etc., mais aussi et sûrement avant tout même, la valeur qu’on accorde à l’humain. Et, face à ce dernier critère, nombre de nos compatriotes sont encore « sous-développés » bien qu’étant de la diaspora.

Jean Eric BITANG

Douala 8 avril 2012.

L’ « homofolie » [§ 3. et Conclusion]

§3. – L’argument par la nature.

Lorsque les deux arguments évoqués plus haut on échoué, on se rabat alors sur ce dernier pour essayer de convaincre. Il n’est pas, comme l’argument précédent l’apanage des Africains seuls, mais quelque fois, on remarque que ce sont ces derniers qui semblent l’utiliser le plus. Il peut y avoir plusieurs variantes. On peut s’appuyer d’abord sur la nature biblique de l’homme et poser, comme au premier argument, que Dieu a crée l’homme et la femme et que la nature de l’homme est d’être avec une femme. Cet argument, nous l’avons déjà réfuté dans sa version antérieure. La variante qui m’intéresse ici est celle que m’a proposée un Maitre de Conférences en Philosophie et je vais essayer de la discuter.

Exposition : Pour vous rendre compte de l’absurdité de l’homosexualité faites deux expériences : d’un côté enfermez des hommes et des hommes pendant cinquante ans ; et de l’autre, enfermez des hommes et des femmes pendant la même durée. Passées les cinquante années, revenez ouvrir la porte de l’endroit où vous les avez enfermés : les premiers seront tous morts alors que les seconds auront prospéré.

Réfutation : Etant un peu plus sophistiqué que la première version de l’argumentaire des homofous, ce dernier n’en est pas pour le moins dangereux. Cet argumentaire s’appuie sur le fait que naturellement l’homme, pour maintenir son être sur la terre, doit procréer, se « multiplier » pour parler comme à l’Eglise, et que cette multiplication ne peut se faire qu’entre les partenaires de sexes opposés. Si cette proposition est vraie, elle n’exclue en rien l’homosexualité. Nous entendons le montrer sur plusieurs plans.

D’abord – premier bémol de l’argumentaire – cet argumentaire est barbare. Il est question d’enfermer des personnes. Je ne sais pas si de telles pratiques sont permises, mais il me semble qu’aujourd’hui on ne peut pas – encore – utiliser des hommes comme cobayes. Mais passons. Il est surtout barbare, parce qu’il nous fait reculer plusieurs siècles en arrière et qu’il ne se base que sur la question de la procréation, passant sous le silence toutes les autres variantes de l’argumentaire. En effet, les personnes (hommes et femmes) qu’on enfermera dans une boîte, une maison ou je ne sais quoi, s’aiment-elles ? Seront-elles décidées à avoir des enfants ? Elles peuvent librement décider de ne pas en avoir ou pire, elles peuvent même être stériles. Dans ces cas, le résultat sera le même : tous, homosexuels ou pas, mourront. Mais soyons charitables et posons que ces hommes et ces femmes ont tous les attributs nécessaires pour procréer, qu’ils sont en bonne santé, etc. où est passé le critère de la volonté ? Pour survivre, les hommes vont-ils violer les femmes avec lesquels ils seront ou l’inverse ? S’il arrive, comme nous l’avons dit, que les partenaires ne s’aiment pas et ne soient pas d’accord pour s’accoupler – car c’est bien de cela qu’il est question dans cet argumentaire – le résultat sera le même que chez les homosexuels. En plus – exagérons un peu – puisqu’il est question d’enfermer des gens, j’espère au moins que ce ne sera pas dans une boîte et sans médecin sinon ce sont les microbes qui auront raison de nos amis, car je doute fort qu’eux, fassent une distinction entre le sang d’un homosexuel et le sang d’un hétérosexuel par exemple. Les manquements de cet argumentaire sont donc clairement mis à nu : il traite l’homme comme une bête et compare l’acte sexuel à un simple acte de reproduction ; il exclue la réalité, réalité qui est que les hommes côtoient les femmes et qu’ils vivent ensemble ; il exclue la volonté et l’amour de l’acte sexuel ; et il est à la limite de l’autoritarisme despotique.

Ensuite, l’argumentaire de notre Maitre de Conférences oublie que nous ne sommes plus à l’ère dans laquelle il est né, et que les choses ont évolué. Elles ont évolué en ceci qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un coït pour avoir des enfants. La fécondation n’est pas une affaire d’homme et de femme, c’est une affaire de gamètes et les personnes qui fournissent ces gamètes peuvent être anonymes. Il suffirait donc, que dans nos cinquante homosexuels, un médecin spécialisé dans les manipulations génétiques et on risquerait d’avoir le résultat inverse.

Enfin, l’argumentaire est mal placé parce qu’il ne se pose pas la bonne question. En effet, il se demande : les rapports homosexuels conduisent-ils à la procréation ? ayant en tête la vieille idée spinozienne de la persévération dans son être, et peut-être – qui sait ? – l’encore-plus-vieille idée chrétienne du fameux « multipliez-vous ». Il est évident que cette question posée, la réponse ne peut que désavantager les homosexuels. Mais nous avons vu plus haut que cette question n’est pas la bonne question. Au contraire, elle dénature profondément le problème qui doit plutôt s’énoncer comme suit : Les homosexuels, parce que leurs rapports sexuels ne conduisent pas à la procréation s’ils t-ils moins hommes que nous, nous dont les rapports sexuels conduisent à la procréation ? Cette question nous met au cœur du débat, car il ne s’agit pas de discuter des rapports sexuels des homosexuels – encore que l’homosexualité n’est pas qu’une affaire de sexe ; ce qui est une autre réduction grossière – mais de discuter de leur être-homme, c’est-à-dire en gros, de leur dignité à être ce qu’ils sont. Cette question est plus complexe et plus intéressante que les questions minables qui sont lésion à ce sujet. En effet, cette question, si elle donne lieu à une réponse positive, impliquerait le fait qu’on puisse considérer les homosexuels comme du bétail par exemple, puisque le respect qui est dû à un homme ne le leur serait pas dû. On pourrait, aussi, les utiliser comme cobayes pour la recherche. Pourquoi pas ? Puisqu’ils ne sont pas vraiment des hommes. On pourrait faire mille et une choses désagréables qu’on ne peut même pas imaginer. Mais je suis sûr qu’à l’évaluation des conséquences de la mise à l’écart des homosexuels de la dignité humaine, tous ceux qui lisent cet article sont saisis d’effroi, car les homosexuels ne sont pas seulement ceux qu’on voit à la télévision : ce sont nos frères, nos sœurs, nos amis, des gens qui nous sont chers, et là, on réfléchi davantage à ce qu’on va dire. Pourtant, si on répond à cette question par la négative, on admet que la manière dont on fait l’amour, de même que la personne avec laquelle on le fait n’influence pas notre être-homme, c’est-à-dire qu’on n’est pas plus homme lorsqu’on est hétérosexuel et, conversomodo, on n’est pas moins homme lorsqu’on le l’est pas. La vraie question ici nous est dévoilée : qu’est-ce qui fait d’un homme un homme ? Et nous voyons par cette question, que l’analyse de l’homosexualité nous même inévitablement sur le plan de la métaphysique, mais cette question est trop compliquée et trop large pour avoir la prétention de l’attaquer ici, même de façon détournée. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence ; le critère de la sexualité de l’individu n’influe en rien sur son être-homme, c’est-à-dire qu’aucun des arguments utilisés plus haut ne peut avoir raison de l’homosexualité.

Conclusion : En finir avec les préjugés

Notre article voulait montrer que la façon dont on aborde l’homosexualité en général et particulièrement dans la société africaine, j’insiste, parce qu’il ne faut pas croire que le problème non de l’acceptation de l’homosexualité – parce que ce terme renvoie à l’idée selon laquelle on tolère simplement l’homosexualité qui est une pratique naturellement intolérable –, mais de sa réalité et de notre esprit retardataire est largement erronée. Car en effet, ce n’est pas l’homosexualité – ni les homosexuels d’ailleurs – le problème, c’est au contraire, tous ceux, qui, s’appuyant sur des arguments divers et variés, mais foncièrement tous impropres à répondre à la seule vraie question au sujet de l’homosexualité : qu’est ce qu’être un homme ? concluent à l’invalidation – morale, sociale, juridique, politique même – de cette pratique libre et librement choisie par l’individu. C’est à ce niveau, à mon avis, que se situe le problème : dans les hétérosexuels et non dans les homosexuels, d’où la nécessité d’en finir avec les préjugés au sujet de cette pratique et de voir les homosexuels avec des yeux nouveaux : les yeux qu’ils méritent et qui les voient, non comme nous, hétérosexuels, voudrions qu’ils soient, mais résolument, comme eux ils sont en nous posant cette question fondamentale : sont-ils moins hommes que nous ?

Le postcolonialisme et ses tares

 

« Les rapports de la philosophie africaine à l’Occident sont frappés d’un malentendu venu d’une histoire commune assez chargée. »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 48.

Le mot à la mode dans la nouvelle littérature bourgeoise africaine et dans les écrits des nouveaux colons est sûrement celui de « postcolonialisme ». On pourrait croire, naïvement, qu’à cause du préfixe post qui renvoie à ce qui vient après, le postcolonialisme ne soit que l’état dans lequel se situent les pays africains après l’indépendance. C’est une pareille option définitionnelle que veut nous présenter M. Appiah dans son In my father’s house (New York-Oxford, Oxford University Press, 1992). Mais M. Mbele nous met en garde contre cette lecture naïve du nouveau vocable préférés des idéologues de la domination occidentale sur nous : « ‘Post’ dans ce mot postcolonialisme ne renvoie pas à « ce qui a fini », « à ce qui vient ‘après’ » ou seulement au refus d’une « temporalité linéaire » (…) Postcolonialisme signifie surtout le besoin de rendre invisible de néocolonialisme sous la forme actuelle de l’impérialisme économique coercitif. » (Mbele Ch. R., Essai sur le postcolonialisme en tant que code de l’inégalité, Yaoundé, CLE, 2010, p. 31-32. Souligné par l’auteur lui-même). Et si on comprend le courant postcolonialiste de la manière dont nous y invite M. Mbele, alors cette phrase de M. Bidima contribue bien à masquer la réalité. En effet, elle semble laisser planer l’idée selon laquelle l’esclavage, la traite des Noirs, la Colonisation et plus proche de nous la recolonisation de notre continent ne sont que des « malentendus ». Et que notre histoire avec l’Occident est « commune ». En réalité, les Occidentaux ont toujours fait l’histoire pour nous, sans nous. Il n’y a ici aucune communauté, mais bien un rapport de prédation historique. Selon M. Bidima, il n’est pas très intéressant que nous critiquions Hegel parce qu’il a posé que le Nègre était inférieur (peut être par cette idée laisse t-il supposer que Hegel avait raison de le faire…), cette problématique étant jugée de « coloniale ». Il serait intéressant plutôt, d’ « insister d’abord sur la quasi collusion hégélienne entre l’Etat prussien et la Raison, ensuite sur les rapports entre le Singulier et la Totalité chez Hegel. » (Bidima, op. cité, p. 31). La collusion entre l’Etat prussien et la Raison porte un nom : le chauvinisme. Quant à la question de la dialectique du Singulier et de la Totalité, il n’est pas nécessaire d’attendre Hegel pour réfléchir sur cette question. Mais M. Bidima a raison, une bonne partie de la littérature africaine a surtout consisté à « exhiber une culture africaine glorieuse face à ses négateurs » (Ibidem) dont Hegel. Ce courant de pensée porte un nom : l’ethnophilosophie.

La réalité est que bien que la tentative ethnophilosophique ait été mal menée, elle témoigne d’une tâche noble : répondre aux attaques racistes occidentales, parce qu’il faut y répondre ! Ce sont ces « malentendus » qui ont fait que pendant des siècles notre main d’œuvre, notre force de travail a pu enrichir les pays occidentaux. Ce sont ces « malentendus » aussi qui font qu’aujourd’hui le schéma colonial se sophistique pour mieux nous étouffer. Ces « malentendus » ne sont donc pas simplement que des « malentendus » comme veut nous le faire croire M. Bidima. Dans l’idée de « malentendu », la faute retombe sur les Africains qui n’ont pas su lire les insultes de Hegel et justement, de cette façon la responsabilité de l’autre disparait au pire, et au mieux, elle devient partagée. M. Bidima tenterait-il de nous dire que nous sommes responsables de notre esclavage, de notre colonisation, de notre état de néocolonisé ? En réalité cette réduction est assez grossière comme le fait remarquer à juste titre M. Mbélé (op. cité, p. 59). Notre seul crime est de nous pas avoir réussi à vaincre l’autre, et ce n’est pas la traversée qui nous y aidera, c’est le consciencisme et les philosophies qui s’en inspirent comme l’iconoclasme révolutionnaire de M. Towa par exemple.

Traversée vs Iconoclasme révolutionnaire

 

« [Voici les catégories de la traversée sur lesquelles doit être retenue l’attention :] l’exode (dénucléation de soi, mise à distance), l’audace (d’en finir avec une petite existence dont les lignes sont tracées d’avance), le passage (franchir la porte du ghetto culturel et politique qui se blottit au creux du passé dans une mémoire figée par l’échec), l’espérance (qui n’est, ni idéalisation nostalgique, ni fuite en avant), et « la surveillance intellectuelle de soi » (qui fait de l’utopie le lieu permanent du renvoi au non-lieu de l’Etre, de la communauté et du Sujet). »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 107. Souligné par l’auteur.

La semaine dernière nous avons essayé de voir comment M. Bidima, en concluant à l’inexistence de philosophies dialectiques en Afrique, légitimait le recours vital à sa traversée pour sortir de l’impasse identitaire. C’est justement l’expression de cette traversée qui nous intéresse ici. Quelles sont ses catégories ? C’est cette question qui pousse M. Bidima à produire, à la suite du texte cité la semaine dernière, celui que nous avons aujourd’hui en exergue. Elles sont au nombre de quatre et elles doivent, toutes, participer à l’avenue d’une philosophie du « non-encore », de l’éternellement inaccomplissement de l’Afrique, inaccomplissement qui laisse ouverte la porte du progrès, de l’être-autrement et naturellement, de la traversée. Arrêtons-nous un peu sur ces catégories et regardons si son projet est si original qu’il le prétend.

D’abord l’exode qu’il qualifie de « mise à distance » de soi. N’y a-t-il pas ici un rapprochement à faire avec M. Towa qui écrivait en 1971 qu’il faut avoir une « attitude positive » (Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1971, p. 55) vis-à-vis de nous-mêmes, attitude positive qui implique aussi une « attitude d’ouverture à l’égard de la civilisation européenne » ? Nous avons déjà vu que cette ouverture n’est pas une dilution totale dans l’Occident, mais un repli tactique pour l’affirmation de notre liberté par la conquête de la science et de la technologie lesquels devraient nous permettre, dans la philosophie de M. Towa, de protéger notre liberté face aux assauts impérialistes occidentaux. Cette attitude positive towaïenne qui s’épanouit dans sa théorie de l’iconoclasme révolutionnaire annule la troisième catégorie de M. Bidima, car elle comprend déjà en son sein le passage (vers/à l’autre « pour nous », c’est-à-dire à nos propres fins). Ensuite l’audace qui se résume en ceci qu’il faut se détacher à la fois d’un télos qui nous maintient dans une certaine vision pessimiste et misérable et d’une nature qui nous empêcherait d’être autre chose que ce qu’on peut être. Ici aussi, Nkrumah (par sa philosophie dialectique qui pose que les choses, dont les hommes changent et que le changement est la caractéristique essentielle de l’être) et les nkrumahistes, dont M. Towa ont déjà abordé la question. Chez M. Towa, cette audace est déjà visible dans son iconoclasme. De bout en bout de son Essai, il n’y a que cette audace, ce désir d’en finir avec les liens de la nature, de l’histoire, de la culture, de la coutume, etc. liens qui, selon le philosophe d’Endama, nous maintiennent dans notre éternel état d’hommes non-encore libres. Cette philosophie qui met en avant notre « non-encore » pour parler comme M. Bidima, se dit chez M. Towa en termes de « devoir-être ». Ce dernier écrit d’ailleurs : « C’est notre devoir-être et non notre être distinctif qui doit orienter notre questionnement. » (Ibid., p. 56). Notre « devoir-être », c’est-à-dire « ce que nous avons à être », « ce que nous voulons être » ou, pour parler comme M. Bidima « ce que nous ne sommes pas encore, mais que nous projetons être ». Puis vient la catégorie de l’espérance que M. Bidima distingue de « l’idéalisation nostalgique » sûrement avec les philosophes de la renaissance africaine qui posent le re(c/t)our(s) à l’Egypte antique qui, dans la bouche de certains idéologues occidentaux n’est qu’une pure « fiction ». C’est d’ailleurs ce que dit le plus grand « ami » de l’Afrique, si on pose que vendre des esclaves, coloniser et tuer tisse des liens d’ « amitié » entre les continents, lorsqu’il déclare à Dakar, en 2007, s’adressant à la jeunesse sénégalaise et par là à tous les Africains, que : « Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. » Mais M. Towa nous met en garde contre de pareilles affirmations qui ne peuvent que servir l’idéologie de la dépréciation et de l’infériorisation de l’Afrique, car si l’Afrique n’a jamais été au sommet du monde, c’est qu’elle est par nature destinée à être la « main d’œuvre », le « grenier de matières premières et de la force de travail », bref, dans des termes un peu moins gais, « l’esclave de l’Occident ». C’est pourquoi il écrit avec sagesse : « … il serait absurde de rendre notre passé plus négatif qu’il ne le fut en réalité. C’est donc au philosophe [et à l’historien] africain qu’incombe la tâche de retracer avec le maximum d’objectivité l’histoire de notre pensée [et par là notre histoire tout court]. » (Ibid., p. 70). A travers cette invitation à l’objectivité, à la mesure, l’iconoclasme révolutionnaire nous prévient déjà de « l’idéalisation nostalgique ». La « fuite en avant », elle aussi, est identifiée par le projet towaïen et est évitée, car ce dernier propose, en bon marxiste et en bon nkrumahiste, non de regarder les choses se faire, mais de faire les choses. Enfin, « la surveillance intellectuelle de soi », dernier critère de la traversée qui met en avant les dialectiques du « non-encore », du Sujet et de la Communauté, lui aussi est contenu dans la philosophie towaïenne et même plus en arrière, dans la philosophie nkrumahiste dont notre auteur s’inspire à travers la référence quasi automatique au caractère dynamique et (re)dynamisant de la dialectique qui ouvre les horizons au lieu de les fermer. Ici aussi, il n’est pas nécessaire de traverser parce que les solutions ne sont pas sur l’autre rive (si rive il y a), mais bien de notre côté à travers le consciencisme philosophique et les philosophies dialectiques qui s’en inspirent.


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