Traversée vs Consciencisme


 « Aucune culture ne reste dans son ipséité sans se perdre. La résolution des difficultés de l’identité africaine est un problème qui concerne tous, de même qu’une goutte de sang versée ailleurs interpelle l’Africain. En clair, dans la traversée, l’Afrique doit inaugurer culturellement une logique de l’accumulation (pas au sang capitaliste !) des expériences d’autres histoires qui viendront à leur manière féconder la sienne. »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 107.

Dans la première section du dernier chapitre de son livre que nous venons de citer, chapitre qui s’intitule « Perspectives et histoire », M. Bidima expose une partie de son système de la traversée, notamment sur la question de l’identité africaine. Selon notre auteur, les Africains (les intellectuels Africains pour bien dire) sont partagés en deux sur cette question : d’un côté les « afro-pessimistes » et de l’autre les traditionnalistes. (Ibid., p. 104). Selon les premiers, il n’y a plus à attendre de l’Afrique et elle est décidément ancrée dans la « raque » de l’histoire pour emprunter une expression à  M. Towa. Les seconds quant à eux pensent que c’est le rejet de la tradition et la colonisation qui sont les plus grands maux dont souffre l’Afrique et qu’un retour aux valeurs « ancestrales » s’imposent. Dans tous les cas, ces deux catégories de penseurs posent des critères imperméables au mouvement. Sur la question de l’identité africaine qui préoccupe ici M. Bidima, ces catégories se transforment en un discours substantialiste qui attribut des prédicats inaltérables à l’Afrique. On dira ainsi que « L’Afrique est » ou que « L’Afrique a » ou encore que « L’Afrique ou le Nègre n’a pas cela » etc. Ces est et a traduisent pour M. Bidima, des discours affirmatifs qui ne tiennent pas en compte la catégorie du « non-encore » (Ibid., p. 105). Selon cette dernière façon de penser, il serait bon de dire que « L’Afrique n’est pas encore » plutôt que « L’Afrique est ou n’est pas ». De même, on dirait mieux « L’Afrique n’a pas encore » plutôt que « L’Afrique a ou n’a pas ». De cette façon, on mettrait en lumière le caractère transitoire et transitaire pour montrer que « la béance de l’achèvement » (Idem) est la catégorie la plus importante de l’Etre et de l’Avoir. Cette philosophie, M. Bidima la nomme la traversée. Mais les problèmes ici sont nombreux.

Premièrement il y a le fait que le livre de M. Bidima, si on s’en tient à son titre, devrait présenter la philosophie négro-africaine de sorte qu’à la fin de celui-ci le lecteur ait une idée plus ou moins claire des préoccupations philosophiques africaines, de l’évolution de cette philosophie, de son état actuel, de ses problèmes, etc. Au lieu de cela, le livre apparait comme la propre publicité d’un livre plus ancien de M. Bidima : Théorie critique et modernité négro-africaine. De l’Ecole de Francfort à la « Docta spes africana » (Paris, Publications de la Sorbonne, 1993). Si M. Bidima avait fait ce travail de présentation de la philosophie négro-africaine, il se serait aperçu de deux choses : (1) sur la question de l’identité africaine, il n’y a pas que deux catégories de penseurs. M. Bidima oublie de citer les dialecticiens qui posent que l’identité africaine doit se nourrir des relations que cette dernière a entretenu avec les autres parties du globe, notamment les mondes judéo-chrétiens et arabe. Le représentant le plus éminent de cette catégorie à nos yeux est Kwame Nkrumah. On peut aussi citer ceux qu’on peut nommer les assimilationnistes, occidentalocentristes pour la plupart qui pensent que le soi africain n’a pas de valeur en soi et que c’est la dilution dans le soi occidental qui est la voie de salut de notre continent. On penserait que M. Towa appartient à cette deuxième catégorie, mais il faut plutôt y inclure M. Hountondji, car la transposition de ses thèses sur la nature de la philosophie à l’identité africaine ne nous donnerait que de pareils résultats négatifs. Et (2), conséquence de la première remarque, les dialecticiens posent une approche incluant déjà l’autre, ce qui annule la tentative de M. Bidima d’être le pionner en la matière. Mais comment inclure l’autre ?

Cette question nous mène directement au second problème du livre de M. Bidima. On peut résumer ce problème en un mot : Consciencisme. Le consciencisme, en effet, pose l’intégration des « épisodes occidentaux » dans la construction de l’identité africaine. M. Bidima quant à lui, explique que les expériences des autres histoires viendront féconder la nôtre. Il y a ici un problème de terminologie, car si ce sont les autres histoires, les autres cultures donc, qui viennent féconder la nôtre, alors nous ne sommes guère que des réceptacles doués d’aucune motricité interne et qui serait dépendante de l’autre. Tout fonctionnerait comme si les cultures autres viendraient nous fournir le mouvement qui nous fait tant défaut ou encore, viendraient, comme le sperme pour l’ovule, permet à l’état d’acte notre puissance d’être. Dans tous les cas, nous sommes dans une situation d’infériorisation, un peu comme celle que nous présente M. Hountondji lorsqu’il nous dit que la culture africaine ne devient vraiment telle qu’après la « mutation » qu’elle a subie lorsqu’elle a rencontré l’Occident, la « mutation », c’est-à-dire la colonisation que le philosophe Béninois dote, comme Tempels, d’une « mission civilisatrice ». Dans l’optique de M. Bidima, l’Afrique et son histoire ne seraient rien en soi ce qui fait qu’elles deviennent au pire subordonnées et au mieux dépendantes des autres histoires. Cette situation n’est pas souhaitable. Et c’est à niveau que l’exposé des philosophies africaines fait cruellement défaut au livre de M. Bidima. Car Le consciencisme aurait permis, à suffisance, de discuter l’orientation de cette thèse. Mais l’objection peut venir d’encore plus loin si on se base, par exemple sur Cheikh Anta Diop. Arrêtons-nous cependant au seul Consciencisme. Selon cette théorie de l’Osagyefo, l’histoire africaine vaut en soi. Si les épisodes judéo-chrétiens et musulmans n’avaient pas existé, l’Afrique aurait poursuivi son chemin dans l’édification de son histoire, mais il ne faut pas faire comme si ces épisodes n’avaient pas existé, de même qu’il ne faut pas faire comme s’ils n’avaient pas influencé notre culture, notre histoire. C’est pourquoi nous ne pouvons plus nous regarder sans tenir compte de ces échanges, mais « échanges de sang » s’il faut préciser les mots des ex-toujours-colons. Dans l’optique conscienciste, l’autre est regardé en tant qu’il est autre et non en tant que fondamental pour que nous décidions de nous-mêmes. Ici, le vieux principe hégélien de la reconnaissance des consciences de soi échoue, car la conscience de soi africaine ne se pose pas en tant que reconnue par la conscience de soi occidentale ou toute autre. Dans cette idée de fécondation qu’avance M. Bidima, il y a le présupposé selon lequel nous ne serions rien sans l’autre et que l’autre nous fait au plus, ou au moins contribue par son être à nous faire être ce que nous sommes. Ce regard installe entre nous et l’autre une situation d’éternelle dépendance, une situation qu’il faut détruire absolument. Notre histoire n’a pas besoin d’être fécondée, mais refuser la fécondation ne signifie pas rejeter l’autre et son influence sur notre histoire. Cette dialectique entre nous et l’autre n’est pleinement résolue que par le consciencisme, et de ce point de vue la traversée s’avère inutile.

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