Traversée vs Iconoclasme révolutionnaire

 

« [Voici les catégories de la traversée sur lesquelles doit être retenue l’attention :] l’exode (dénucléation de soi, mise à distance), l’audace (d’en finir avec une petite existence dont les lignes sont tracées d’avance), le passage (franchir la porte du ghetto culturel et politique qui se blottit au creux du passé dans une mémoire figée par l’échec), l’espérance (qui n’est, ni idéalisation nostalgique, ni fuite en avant), et « la surveillance intellectuelle de soi » (qui fait de l’utopie le lieu permanent du renvoi au non-lieu de l’Etre, de la communauté et du Sujet). »

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 107. Souligné par l’auteur.

La semaine dernière nous avons essayé de voir comment M. Bidima, en concluant à l’inexistence de philosophies dialectiques en Afrique, légitimait le recours vital à sa traversée pour sortir de l’impasse identitaire. C’est justement l’expression de cette traversée qui nous intéresse ici. Quelles sont ses catégories ? C’est cette question qui pousse M. Bidima à produire, à la suite du texte cité la semaine dernière, celui que nous avons aujourd’hui en exergue. Elles sont au nombre de quatre et elles doivent, toutes, participer à l’avenue d’une philosophie du « non-encore », de l’éternellement inaccomplissement de l’Afrique, inaccomplissement qui laisse ouverte la porte du progrès, de l’être-autrement et naturellement, de la traversée. Arrêtons-nous un peu sur ces catégories et regardons si son projet est si original qu’il le prétend.

D’abord l’exode qu’il qualifie de « mise à distance » de soi. N’y a-t-il pas ici un rapprochement à faire avec M. Towa qui écrivait en 1971 qu’il faut avoir une « attitude positive » (Towa M., Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1971, p. 55) vis-à-vis de nous-mêmes, attitude positive qui implique aussi une « attitude d’ouverture à l’égard de la civilisation européenne » ? Nous avons déjà vu que cette ouverture n’est pas une dilution totale dans l’Occident, mais un repli tactique pour l’affirmation de notre liberté par la conquête de la science et de la technologie lesquels devraient nous permettre, dans la philosophie de M. Towa, de protéger notre liberté face aux assauts impérialistes occidentaux. Cette attitude positive towaïenne qui s’épanouit dans sa théorie de l’iconoclasme révolutionnaire annule la troisième catégorie de M. Bidima, car elle comprend déjà en son sein le passage (vers/à l’autre « pour nous », c’est-à-dire à nos propres fins). Ensuite l’audace qui se résume en ceci qu’il faut se détacher à la fois d’un télos qui nous maintient dans une certaine vision pessimiste et misérable et d’une nature qui nous empêcherait d’être autre chose que ce qu’on peut être. Ici aussi, Nkrumah (par sa philosophie dialectique qui pose que les choses, dont les hommes changent et que le changement est la caractéristique essentielle de l’être) et les nkrumahistes, dont M. Towa ont déjà abordé la question. Chez M. Towa, cette audace est déjà visible dans son iconoclasme. De bout en bout de son Essai, il n’y a que cette audace, ce désir d’en finir avec les liens de la nature, de l’histoire, de la culture, de la coutume, etc. liens qui, selon le philosophe d’Endama, nous maintiennent dans notre éternel état d’hommes non-encore libres. Cette philosophie qui met en avant notre « non-encore » pour parler comme M. Bidima, se dit chez M. Towa en termes de « devoir-être ». Ce dernier écrit d’ailleurs : « C’est notre devoir-être et non notre être distinctif qui doit orienter notre questionnement. » (Ibid., p. 56). Notre « devoir-être », c’est-à-dire « ce que nous avons à être », « ce que nous voulons être » ou, pour parler comme M. Bidima « ce que nous ne sommes pas encore, mais que nous projetons être ». Puis vient la catégorie de l’espérance que M. Bidima distingue de « l’idéalisation nostalgique » sûrement avec les philosophes de la renaissance africaine qui posent le re(c/t)our(s) à l’Egypte antique qui, dans la bouche de certains idéologues occidentaux n’est qu’une pure « fiction ». C’est d’ailleurs ce que dit le plus grand « ami » de l’Afrique, si on pose que vendre des esclaves, coloniser et tuer tisse des liens d’ « amitié » entre les continents, lorsqu’il déclare à Dakar, en 2007, s’adressant à la jeunesse sénégalaise et par là à tous les Africains, que : « Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. » Mais M. Towa nous met en garde contre de pareilles affirmations qui ne peuvent que servir l’idéologie de la dépréciation et de l’infériorisation de l’Afrique, car si l’Afrique n’a jamais été au sommet du monde, c’est qu’elle est par nature destinée à être la « main d’œuvre », le « grenier de matières premières et de la force de travail », bref, dans des termes un peu moins gais, « l’esclave de l’Occident ». C’est pourquoi il écrit avec sagesse : « … il serait absurde de rendre notre passé plus négatif qu’il ne le fut en réalité. C’est donc au philosophe [et à l’historien] africain qu’incombe la tâche de retracer avec le maximum d’objectivité l’histoire de notre pensée [et par là notre histoire tout court]. » (Ibid., p. 70). A travers cette invitation à l’objectivité, à la mesure, l’iconoclasme révolutionnaire nous prévient déjà de « l’idéalisation nostalgique ». La « fuite en avant », elle aussi, est identifiée par le projet towaïen et est évitée, car ce dernier propose, en bon marxiste et en bon nkrumahiste, non de regarder les choses se faire, mais de faire les choses. Enfin, « la surveillance intellectuelle de soi », dernier critère de la traversée qui met en avant les dialectiques du « non-encore », du Sujet et de la Communauté, lui aussi est contenu dans la philosophie towaïenne et même plus en arrière, dans la philosophie nkrumahiste dont notre auteur s’inspire à travers la référence quasi automatique au caractère dynamique et (re)dynamisant de la dialectique qui ouvre les horizons au lieu de les fermer. Ici aussi, il n’est pas nécessaire de traverser parce que les solutions ne sont pas sur l’autre rive (si rive il y a), mais bien de notre côté à travers le consciencisme philosophique et les philosophies dialectiques qui s’en inspirent.

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