Un « fait divers » ?

Il y a quelque temps, dans l’émission qu’il présente maintenant sur « Vox Africa », M. Paul Mahel recevait M. Sostène Fouda au sujet de la désormais « affaire Vanessa Tchatchou », affaire dans laquelle, il se pourrait que le bébé de Vanessa ait été « kidnappé » par une magistrate à Yaoundé. Dans cette émission, M. Fouda, qui défend dès les débuts Mlle Vanessa Tchatchou, est venu expliquer la situation et profiter pour s’expliquer avec deux « contradicteurs » selon les termes mêmes de l’émission, dont M. Hervé Emmanuel Kom. C’est justement cette dernière confrontation qui nous intéresse ici et précisément un mot qu’a lancé notre dernier contradicteur. Il a qualifié l’affaire Vanessa Tchatchou, qui, rappelons-le encore une fois, concerne un nourrisson dont on a perdu la trace dans un hôpital sensé être réputé de notre cher et beau pays, de « fait divers », insistant que la disparition des nourrissons dans nos hôpitaux ne date pas d’aujourd’hui et qu’il fallait donc « laisser-faire » les choses. Ce mot m’a semblé bizarre et n’étant pas un grand adepte du français, cette langue venue d’ailleurs et à nous imposée par la force des armes par le colon impérialiste, j’ouvris donc mon dictionnaire. J’y ai lu la définition suivante : « Evènement sans portée générale qui appartient à la vie quotidienne ». J’ai commencé à faire travailler mon faible cerveau. Si un fait divers est un « évènement sans portée générale » alors il signifie sûrement que c’est un évènement qui n’intéresse pas tout le monde et qui ne doit d’ailleurs pas intéresser tout le monde. Par conséquent, un fait divers est un évènement sans grande importance. Et j’ai commencé à faire le rapprochement : si M. Kom nous dit que la disparition des bébés dans nos hôpitaux est un « fait divers », il y a au moins deux contradictions. La première tient du fait qu’il atteste lui-même que cette pratique que M. Sostène Fouda élève jusqu’au rang de « trafic d’enfants » n’a pas vu le jour aujourd’hui. Or, si tel est bien le cas, alors l’évènement a bel et bien une « portée générale » au moins si on s’en tient à l’histoire. La seconde contradiction vient du fait qu’on ne peut pas considérer la vie d’un être humain – le nourrisson en l’occurrence – comme quelque chose de « banal ». Si tel est le cas, c’est que, justement, la vie est banalisée dans notre pays et il faut remédier à cette situation. Pour ces deux raisons au moins, la disparition du bébé de Mlle Tchatchou ne peut pas être considérée comme un « fait divers ». Mais au-delà de ce mépris évident qu’a témoigné M. Kom à la fois pour les bébés disparus avant celui-ci et celui dont nous parlons à l’instant, en même temps qu’il méprisait Mlle Tchatchou elle-même – mais nous en reparlerons un peu plus loin – il y a le fait que M. Kom, au lieu de résoudre un problème ponctuel, s’attache aux grandes phrases auxquelles les politiques de notre pays nous ont si longuement habitués. Il insiste ainsi sur le fait que le problème n’est pas le bébé de Mlle Tchatchou, mais une « réflexion sur la sécurité dans nos hôpitaux » et sur l’ « éducation des mineurs ». Ici, aussi il y a contradictions. D’abord au niveau de la réflexion. Quand, pour prendre l’exemple sur le « premier philosophe » – puisque la pensée et la réflexion sont l’essence même de l’activité qu’on nomme philosophie – de notre pays, on se rend compte qu’il lui a fallu près de 30 ans pour se rendre compte qu’il fallait faire de pays un pays émergent, on ne peut pas s’étonner du fait que, du temps de M. Kom jusqu’à celui de Mlle Tchatchou, les réflexions sur la sécurité des nourrissons dans les hôpitaux n’aient jamais abouti. Il faut qu’on cesse de nous prendre pour des imbéciles ! Un enfant a disparu ! Sa mère n’a pas besoin de tables rondes et de colloques sur la question de la sécurité dans les hôpitaux ; elle a, en premier, besoin de son enfant. Après cela, les tables rondes pourront être organisées à volonté et selon la vitesse des cerveaux de nos dirigeants qui fonctionnent à vitesse de tortue. 7 ans pour penser à penser, 7 ans pour penser penser, 7 nouvelles années pour réellement penser, etc. A ce rythme, ce sont tous les nourrissons de notre pays qui iront grossir le possible trafic d’enfants qui existe dans notre pays et servir ainsi des causes qui nous desservent. Nous ne pouvons pas tolérer une telle situation et l’heure n’est pas à la réflexion, mais à l’action. Ici, il faut noter que M. Mahel a demandé à M. Fouda s’il était d’accord pour rester tranquille le temps que l’enquête avance et M. Fouda a répondu par la négative. Que cache ce refus si on pose que l’action de la justice peut être légitimement considérée comme un effort de faire quelque chose de la part de nos responsables ? C’est que M. Fouda, comme la plupart des Camerounais, n’a pas confiance en la justice de notre pays, et avec raison ! Lorsqu’on sait que cette justice protège les bandits plus que les citoyens, il y a lieu de s’inquiéter…

Venons maintenant à la question de l’ « éducation des mineurs » qui semble tant préoccuper M. Kom. Au lieu de s’attacher à discuter de l’affaire pour laquelle il a été invité, M. Kom demandait incessamment à M. Fouda si son projet de société pour le Cameroun était que les jeunes filles mineures – rappelons à cet effet que Mlle Tchatchou  a 16 ans – aient des enfants, sous-entendu, sûrement, qu’il était bien que le bébé « kidnappé » revienne à une personne adulte qui a les moyens de l’élever. En effet, M. Kom insistait sur cette idée et rappelait que Mlle Tchatchou n’avait pas les moyens de s’occuper de l’enfant, qu’elle était mineure, etc. Mais la question n’était pas de savoir si Mlle Tchatchou était mineure ou pas ; il était question de réfléchir sur la question de la disparition de son bébé. Est-ce que parce que Mlle Tchatchou est mineure, on – le voleur supposé – a le droit de la priver de son enfant ? Est-ce que, sous prétexte qu’elle n’a pas les moyens de l’élever, on doit cautionner le fait qu’on ait « kidnappé » son enfant ? M. Kom essaierait-il d’élever le « kidnapping » de nourrissons dans les hôpitaux au rang de « devoir citoyen » ? Il s’agirait alors d’inciter les « âmes de bonne volonté » – Magistrate ? Qui sait ? – à « kidnapper » les enfants des adolescentes afin de leur éviter la pénible charge d’élever leurs enfants. Est-ce donc là son projet de société ? Une légitimation du « kidnapping » ? Voilà qui nous semble scandaleux !

Nous, comme M. Fouda, ne voulons pas « juger » Mlle Tchatchou et la déclarer non grata aux yeux de la société car ayant contracté une grossesse dans des conditions assez difficiles. Ce que nous pouvons cependant faire, c’est saluer sa patience ; car elle a sacrifié en amont neuf mois de sa vie pour donner naissance à son enfant ; saleur son courage que peu de nos sœurs ont eu ; courage face à sa famille, face à la société, face aux jugements des gens comme M. Kom qui enferment les filles-mères dans des catégories peu enviables et en font des « déchets » ;  saluer sa détermination face à l’adversité, aux forces de l’ordre, à la presse et à la pression du gouvernement et de ses agents qui essaient de la faire passer pour une hystérique ; saluer son attitude toujours polie, toujours calme. Mais encore une fois, ce n’est pas là la question et elle est ici : où est passé l’enfant ?

A cette question, nous sommes bien obligés de répondre qu’il n’est plus dans les bras de sa mère, qui, bien que jeune, bien qu’immature, bien que mineure, reste sa mère. Nous sommes obligés de nous rendre compte qu’un enfant doit être remis à sa mère et nous sommes aussi obligés de voir que les réactions comme celle de M. Kom qui font passer de tels actes ignobles dans le registre des « faits divers » atteste bien de la mentalité en cours dans notre pays où on pourrait tuer quelqu’un pour un bœuf, mais où on ne lève pas le doigt pour un homme, car cet enfant est un homme. C’est ce constat qui nous amène à la question que nous aimerions vous inviter à méditer aujourd’hui : quelle est la valeur d’un homme dans notre pays ? Mieux, parce que la loi sert à protéger ceux qui, comme les enfants, n’ont pas la possibilité de se protéger eux-mêmes : doit-on faire passer le « kidnapping » d’un enfant dans un hôpital ou partout ailleurs dans le registre des « faits divers » comme le fait M. Kom tout en invitant à l’amour de la patrie ? Nous penons pour notre part que la vie d’un homme, aussi minuscule fût-il n’a pas de prix et que l’enfant de Mlle Tchatchou doit lui être restitué par tous les moyens possibles. Ce n’est que par des actes de cette sorte que le pouvoir en place qui dit nous emmener vers l’ « émergence » commencera par nous montrer que le développement n’est pas seulement, comme le dit M. Njoh-Mouelle, la construction des autoroutes, des centrales électriques, etc., mais aussi et sûrement avant tout même, la valeur qu’on accorde à l’humain. Et, face à ce dernier critère, nombre de nos compatriotes sont encore « sous-développés » bien qu’étant de la diaspora.

Jean Eric BITANG

Douala 8 avril 2012.

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